CHAPITRE VIL
De la portée des sens. Des choses surnaturelles.
L'homme est physiquement très-borné. Plongé au fond d'une mer immense que l'on nomme atmosphère, il ne lui est pas donné de se détacher de la surface de notre globe , moins favorisé en cela que les oiseaux, dont quelques-uns s'élèvent à des hauteurs considérables, ou que les poissons qui, dans les eaux, s'abaissent à différentes profondeurs. Il n'a pas même l'avantage de la vitesse pour se dédommager de l'assujettissement où il se trouve.
Si l'on considère les sens de l'homme, on trouve que leurs limites sont extrêmement resserrées. Le rayon de la sphère dans laquelle s'exerce l'odorat, est à peu près nul ; le goût et le toucher exigent le contact immédiat; l'ouïe étend son influence à des distances assez grandes ; cependant les limites les plus larges entre lesquelles les sons se transmettent, ne peuvent guère être portées à plus de vingt à vingt-cinq lieues; encore serait-ce plutôt la terre ou l'eau qui devrait servir de véhicule. Les sauvages, dit-on, sont très-exercés
sous ce rapport ; en appliquant l'oreille sur le sol , ils saisissent les bruits lointains même les plus faibles. Il n'est pas rare d'entendre, pendant des batailles, le bruit du canon, ou d'ouïr, pendant un orage , le fracas du tonnerre , à des distances fort éloignées. Je me rappelle qu'à Ostende, sur la plage, j'entendais très-distinctement des coups de canon tirés dans le port de Flessingue , dont j'étais éloigné de douze lieues de France environ.
Celui de nos sens dont la portée est incontestablement la plus grande , c'est la vue. Si nous en étions dépourvus , il nous serait impossible de connaître les choses placées à des distances inaccessibles, et moins encore celles qui se trouvent en dehors de notre atmosphère, telles que les corps célestes. Plusieurs sciences n'existeraient pas ; bien plus, l'homme serait physiquement réduit à vivre dans une sphère tellement circonscrite, que son existence deviendrait impossible.
On objectera que la planète Neptune a été découverte, sans qu'il ait été nécessaire de l'apercevoir, et que la théorie avait assigné sa distance et son orbite, quand aucun œil humain n'avait encore soupçonné son existence. Cette objection n'est que spécieuse, car la théorie a dû se baser, pour s'élever à cette brillante dé-
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couverte , sur les anomalies que l'observation avait constatées préalablement dans la marche d'Uranus; et ce n'est que pour avoir bien vu, que la science a pu calculer ensuite avec certitude.
La vue, sans instruments auxiliaires, nous permet de plonger dans les profondeurs du ciel jusqu'aux étoiles de cinquième et de sixième grandeur. Or, si nous admettons, avec l'illustre W. Herschel , que les grandeurs sont en rapport avec les distances , la sphère d'activité de notre vue s'étendrait cinq à six fois plus loin que la distance des étoiles les plus apparentes. Mais ces derniers astres sont si éloignés , qu'ils se trouvent au moins cent mille fois plus distants du soleil que nous , bien que la distance qui nous sépare du soleil soit de 33 millions de lieues environ. L'organe de la vue nous dédommage donc bien amplement de l'imperfection des autres sens , ou du moins de leur faible portée. C'est par lui seul que nous nous mettons en relation avec les mondes extérieurs.
On trouvera peut-être que je rétrécis trop la sphère d'activité du toucher ; on dira que l'aveugle qui ne voit pas le soleil, le sent cependant fort bien , et s'aperçoit de l'interruption des rayons calorifiques, comme le clairvoyant pour-
rait s'apercevoir de la suppression des rayons lumineux : tous deux reconnaissent, à leur manière , quand un nuage vient à s'interposer comme un écran entre eux et le soleil, que l'astre a suspendu momentanément son action directe.
Il convient de faire ici une distinction importante. Nos organes peuvent être affectés de deux manières , soit par des substances pondérables , soit par des substances impondérables. Sous le premier rapport , l'organe du toucher a une sphère d'activité à peu près absolument nulle; sous le second rapport, il n'en est pas de même : le soleil , malgré son éloignement , révèle sa présence au toucher par l'intermédiaire de ses rayons calorifiques ; et il nous serait difficile de dire quelle serait la limite à laquelle son influence cesserait d'être perceptible.
L'œil peut aussi être affecté autrement que par la lumière. Des substances pondérables peuvent agir sur cet organe : ainsi, dans l'obscurité la plus complète , une pression exercée sur l'œil fait naître la sensation d'une lumière éblouissante.
Nous sommes habitués à considérer les choses d'une manière peut-être trop absolue ; nous regardons l'œil comme le siège exclusif de la vue et la lumière comme son excitateur
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nécessaire. Nous supposons aussi que le toucher doit s'exercer immédiatement sur des objets matériels ; cependant l'électricité lui transmet son action, soit de près, soit à distance. On connaît fort bien le phénomène qui révèle sa présence ; on sait qu'une sensation semblable à celle que ferait éprouver la résistance d'une toile d'araignée , manifeste , d' une manière très-caractérisée , les limites de sa sphère d'activité. L'électricité affecte aussi d'une manière spéciale les organes du goût et de l'odorat. On connaît, d'une autre part, l'expérience par laquelle un courant électrique peut déterminer sur l'organe de la vue une sensation semblable à celle que produiraient de brillants éclairs.
Nous n'avons malheureusement que des notions très-confuses et très-incomplètes sur le mode d'action des fluides impondérables, et particulièrement du fluide magnétique sur l'organisation humaine : quelques auteurs en racontent des merveilles, et ce n'est pas dans les limites de ce chapitre que j'essayerai d'en présenter même un aperçu.
On doit, au sujet du toucher, des expériences bien remarquables au docteur Weber, de Goëttingue. Elles prouvent que chaque partie du corps possède à un degré plus ou moins grand la faculté de sentir. Les extrémités des doigts,
et des lèvres surtout, ont cette faculté prononcée à un très-haut degré ; le dos au contraire est peu habile à percevoir des sensations ; les nuances qu'on observe à cet égard sont assez marquées pour qu'on puisse les exprimer d'une manière numérique.
On sait que, chez quelques aveugles , le tact est développé avec tant de délicatesse , qu'il peut, pour certaines choses, suppléer à la vue, et déterminer même la nature des couleurs.
Ceux qui croient le plus à la vertu du magnétisme animal admettent , en général , que l'œil n'est pas l'organe exclusivement nécessaire pour la vision. De même qu'on peut toucher par d'autres organes que par les mains , on pourrait voir, d'après les partisans de la clairvoyance , dans certains états d'excitation , par d'autres parties du corps que par les yeux.
Toutes ces questions sont fort obscures, et il est à craindre qu'elles ne restent longtemps encore dans cet état , si propice aux spéculations du charlatanisme et aux illusions de l'ignorance.