CHAPITRE PREMIER
Méthodes suivies pour étudier les qualités morales et intellectuelles de l'homme,
Il existe entre le physique et les facultés morales et intellectuelles de l'homme des liens si étroits , qu'ils frappent l'observateur même le plus superficiel. L'étude de ces liens mystérieux a donné naissance à de nombreux travaux , dont quelques-uns sont dus à des penseurs du plus haut mérite. Elle a fait naître aussi une foule de systèmes plus ou moins ingénieux , plus ou moins scientifiques.
On est en général parti de cette idée que nos qualités morales et intellectuelles sont en rapport direct avec des organes spéciaux qui peuvent être considérés comme leur servant , soit de siège , soit d'interprètes. Cette hypothèse, il faut en convenir, peut citer des faits nombreux en sa faveur. Les antagonistes qui l'ont com-
battue avec le plus de succès, se sont appuyés principalement sur les abus qu'elle a fail naître.
Les travaux de Gall et des physiologistes de son école subsisteront toujours, en dehors de toutes les contestations que peuvent soulever les promesses de la phrénologie, comme un monument scientifique du mérite le plus incontestable.
La phrénologie a peut-être eu le défaut de trop localiser nos facultés ; car, en admettant même que chacune ait son siège dans le cerveau et soit en rapport direct avec une partie ou organe spécial de celui-ci, lephrénologiste ne peut asseoir ses jugements que sur l'examen du crâne, qui est fréquemment trompeur dans ses indications. Assez souvent en effet, à des protubérances extérieures répondent intérieurement d'autres protubérances qui dépriment le cerveau , et doivent ainsi donner lieu à des conclusions erronées. 11 faudrait admettre que le crâne eût partout même épaisseur, ou que ses faces intérieure et extérieure fussent parallèles et accusassent fidèlement la forme du cerveau auquel elles servent d'enveloppe. Or, c'est ce qui n'arrive pas. M. Esquirol me fit voir, en \ 834 , une collection curieuse de crânes qui présentaient de nombreuses anomalies du genre de celles dont je viens de parler.
Quoi qu'il en soit, on a généralement accepté
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les grandes divisions qui servent de base à la phrénologie, sans se préoccuper des avantages immédiats qu'on peut retirer de la cranioscopie.
Le docteur Camper avait également cru trouver une mesure de l'intelligence dans la forme extérieure du crâne. Il employait à cet effet Y angle facial, déterminé par deux lignes droites, dont Tune horizontale passe par le trou auditif et les dents supérieures de devant , et dont l'autre s' appuyé sur les mêmes dents et le point le plus saillant du front. Daubenton substitua à cet angle un autre dont le sommet était dans le grand trou occipital (dans la nuque un peu au-dessous du crâne) ; l'un des côtés se dirigeait vers le sommet de la tête , et l'autre vers le bord inférieur de l'orbite de l'œil.
Dans les idées des phrénologistes , de Camper et de Daubenton, les appréciations s'établissent sur des parties osseuses, et l'on cherche en quelque sorte, à mesurer l'instrument qui fonctionne.
Lavater, en acceptant de pareilles données , y joignit encore les indications fournies par les parties charnues ; il s'attacha surtout à étudier nos facultés morales par les traces qu'elles laissent de leur action. Une observation fine et pénétrante reconnaît en effet que chaque passion fait jouer d'une manière particulière les diffé-
rentes parties de la physionomie et finit par y laisser des empreintes durables, quand son action a été souvent répétée. Lavater alla plus loin ; il prétendit qu'il existe entre notre organisation morale et notre organisation physique des relations si intimes, qu'on peut, en quelque sorte, établir l'une au moyen de l'autre ; il ne faut pas même que les passions aient modifié nos traits , pour constater leur existence ; le nez , par exemple , la partie peut-être la plus passive de la physionomie humaine , lui fournit des indications sur la nature du caractère , les dents même et les cheveux ne sont pas négligés dans ses observations. On ne peut certainement refuser à l'observateur suisse une grande sagacité et souvent beaucoup de vérité dans ses aperçus, mais jusque-là il n'a point posé les bases d'une science.
Je ne parlerai pas de la chiromancie ancienne ; ceux qui prétendaient tout voir, à l'inspection seule de la main de l'homme, doivent être placés aujourd'hui , avec les astrologues, parmi les charlatans qui ont abusé des premiers rudiments des sciences pour tirer profit de la crédulité des hommes.
Quelques écrivains ont cru voir aussi dans la manière d'être de l'homme, des moyens de remonter plus haut et d'en déduire par induction
la nature de ses qualités morales et intellectuelles ; ils ont tour à tour étudié ses allures , les inflexions de sa voix, son geste et jusqu'à son écriture. Sans s'arrêter avec les amateurs d'autographes à la forme de la lettre écrite, Buffon voulait qu'on étudiât ce qu'elle exprime. Le style c'est l'homme, disait ce grand écrivain ; et l'on a répété depuis , en généralisant cette idée , que la littérature est l'expression de la société. Ces propositions certainement renferment beaucoup de vrai ; mais il faut une intelligence fort élevée pour avoir des chances d'en faire d'utiles applications.
La méthode d'analyse la plus commune et la plus sûre, est celle qu'indique le bon sens ; c'est d'étudier l'homme par ses actions et de remonter des effets aux causes. Mais cette méthode, quand il s'agit de saisir des résultats généraux et de reconnaître les lois qui peuvent exister dans l'organisation humaine, n'a point encore été ramenée à des principes stables. Chacun adopte une marche et des vues particulières; je me propose de chercher à établir dans ce qui va suivre, quelques principes qui semblent devoir nous guider , dans toutes les observations de cette nature, et qui servent en quelque sorte de base à la branche des sciences qu'on est convenu d'appeler la statistique morale.