CHAPITRE II
ï lu libre arbitre de l'homme et de son influence sur les phénomènes sociaux.
Nous allons nous occuper de l'étude des lois qui régissent le moral de rhoninie. En nous plaçant sur ce terrain, nous devons nous attendre à y rencontrer des difficultés nombreuses, dont quelques-unes môme pourront, au premier abord, nous paraître insurmontables.
Ce qui distingue surtout les phénomènes moraux des phénomènes purement physiques, c'est l'intervention du libre arbitre de l'homme. Cet élément capricieux et désordonné, en mêlant son action à celle des causes qui dominent le système social, semble devoir déranger à jamais toutes nos prévisions.
Quand il s'agit des phénomènes physiques et que les causes qui les font naître, restent les mêmes, nous voyons qu'ils se reproduisent fidèlement dans le même ordre ; tandis qu'ils se modifient aussitôt que ces causes viennent à changer; mais en sera-t-il de même des phénomènes moraux? C'est ce que l'expérience seule peut nous apprendre.
Parmi les faits relatifs à l'homme, il n'en est
pas où son libre arbitre intervienne plus directement que dans l'acte du mariage. Cet acte est l'un des plus importants de la vie, et l'homme ne s'y détermine en général qu'avec la plus grande circonspection. Cet ordre de faits est donc très-favorable à l'étude que nous nous proposons de faire. Nous choisirons, de plus, nos exemples dans les documents statistiques de la Belgique, parce que la bonne tenue des livres de l'état civil nous permet de croire qu'il n'existe pas de lacunes dans les faits enregistrés. Or, en les consultant, on reconnaît que, depuis vingt ans, le nombre des mariages, si l'on tient compte de l'accroissement de la population , est resté annuellement le même ; il est à peu près égal à celui des décès dans les villes. Bien que ce dernier nombre ne soit pas, comme le premier, sous l'influence du libre arbitre de l'homme, il a varié dans des limites beaucoup plus larges ; et l'on peut dire que la population belge a payé son tribut au mariage avec plus de régularité qu'à la mort ; cependant on ne se consulte pas pour mourir, comme on le fait pour se marier. Si nous considérons les mariages sous un point de vue spécial, un fait nous frappera d'abord : nous verrons que, d'année en année, nonseulement le nombre total des mariages est demeuré à peu près constant dans les villes
comme dans les campagnes; mais encore que cette constance s'observe dans les nombres qui indiquent les mariages entre garçons et filles , entre garçons et veuves, entre veufs et filles, entre veufs et veuves. Ces derniers nombres, quelque faibles qu'ils soient, procèdent avec une régularité vraiment remarquable, et la statistique offrirait peu d'exemples aussi curieux.
Ce qui étonne davantage encore, c'est que cette constance dans la reproduction des mêmes faits s'observe jusque dans les provinces considérées séparément, bien que les nombres soient si faibles que quantité de causes accidentelles, en dehors du vouloir de l'homme, doivent tendre à en détruire la régularité. Dans l'état actuel des choses, et j'insiste sur ce point, tout se passe donc comme si, d'un bout du royaume à l'autre, le peuple s'entendait pour contracter annuellement le même nombre de mariages, répartis de la même manière entre les différentes provinces, entre les villes et les campagnes, entre les garçons, les filles, les veufs et les veuves. Si l'on cherchait, ici, les traces d'une libre volonté de l'homme, ce ne pourrait être que dans cette répartition si constante , et certes personne n'a.songé à la produire.
Il y a plus ; il semblerait qu'il existe vérita-
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blement des dispositions légales qui n'autorisent qu'un certain nombre d'unions pour les différents âges, tant il règne de régularité à cet égard. Ainsi, c'est de vingt-cinq à trente ans que l'on compte le plus de mariages dans les villes. Pendant les cinq années de 1841 à 1845, leur nombre a été, pour les hommes, 2681, 2655, 2516, 2698, 2698 ; et, pour les femmes, 2119, 2012, 1981, 2120, 2133. Il faut convenir que, si le chiffre avait été fixé d'avance, on n'aurait pas trop à se plaindre des infractions à la règle. 11 en est de même pour les autres âges, même quand on groupe les mariages en ayant égard aux âges respectifs des deux époux. A voir, d'année en année, la reproduction à peu près identique des mêmes nombres, on ne croira jamais que le hasard ait pu présider à de pareils arrangements ; il se passe là quelque chose de mystérieux qui confond notre intelligence. Non certes, le jeune homme de moins de trente ans qui épousait une femme plus que sexagénaire, n'était poussé à cette union ni par la fatalité ni par une aveugle passion ; il était mieux qu'aucun autre en position de raisonner et d'exercer son libre arbitre dans toute sa plénitude ; cependant il est venu payer son tribut à cet autre budget réglé d'après les usages et les besoins de notre organisation sociale ; et
ici, encore une fois, ce budget a été payé avec plus de régularité que celui qu'on paye au trésor de l'État.
Que l'on ne croie pas que les mariages forment la seule série de faits sociaux qui procèdent avec tant de régularité et de constance. J'ai fait voir ailleurs qu'il en est de même des crimes, qui se reproduisent annuellement en même nombre et attirent les mêmes peines dans les mêmes proportions. Même constance s'observe dans les suicides, dans les mutilations que se font des individus pour échapper au service militaire, dans les sommes exposées autrefois dans les maisons de jeu de Paris et jusque dans les négligences signalées par l'administration des postes par rapport aux lettres non fermées , manquant d'adresses ou portant des adresses illisibles. Tout se passe, en un mot, comme si ces diverses séries de faits étaient soumises à des causes purement physiques.
Devant un pareil ensemble d'observations, faut-il nier le libre arbitre de l'homme? certes je ne le crois pas. Je conçois seulement que l'effet de ce libre arbitre se trouve resserré dans des limites très-étroites et joue, dans les phénomènes sociaux, le rôle d'une cause accidentelle. Il arrive alors qu'en faisant abstraction des individus et en ne considérant les choses
que d'une manière générale, les effets de toutes les causes accidentelles doivent se neutraliser et se détruire mutuellement, de manière à ne laisser prédominer que les véritables causes en vertu desquelles la société existe et se conserve. L'Être suprême a prudemment imposé des limites à nos facultés morales, comme il en a mis à nos facultés physiques ; il n'a pas voulu que l'homme pût porter atteinte à ses lois éternelles,
La possibilité d établir une statistique morale et d'en déduire des conséquences utiles, dépend entièrement de ce fait fondamental que le libre arbitre de l'homme s'efface et demeure sans effet sensible, quand les observations s'étendent sur un grand nombre d'individus. C'est alors seulement qu'on reconnaît les causes constantes et les causes variables qui dominent le système social ; ce sont ces causes qu'il faut s'attacher à modifier, pour pouvoir opérer des changements utiles. Mais je n'insisterai pas ici sur cette importante théorie, je me réserve d'y revenir plus tard. Répétons néanmoins que, parmi les causes qui agissent sur le système social, il en est qui résident dans les qualités morales de l'homme et qui prennent leur source clans son libre arbitre.
L'homme, en effet, peut être considéré sous différents aspects. Il possède, avant tout, son in-
dividualité ; mais , comme je l'ai fait observer ailleurs, il se distingue encore par un autre privilège : il est éminemment sociable; il renonce volontairement à une partie de cette individualité pour devenir fraction d'un grand corps, d'un peuple qui a sa vie aussi et ses différentes phases.
C'est la portion d'individualité engagée de la sorte qui devient régulatrice des principaux événements sociaux. Cette espèce de contribution personnelle peut être plus ou moins grande et dépend, en général, moins des limites politiques que de la conformité des mœurs et des origines. C'est elle qui détermine les coutumes, les besoins, l'esprit national des peuples, et qui règle le budget de leur statistique morale ; c'est aussi sur elle qu'il faut agir pour modifier les chiffres de ce budget.
Pour savoir jusqu'à quel point notre volonté se trouve engagée dans le système social, considérons nos moindres actions, même en dehors des obligations que nous impose notre état, ainsi que toutes les convenances que nous avons à consulter dans nos relations avec le monde extérieur. Nos costumes, nos promenades, nos discours, nos plaisirs, les heures de nos repas, celles même de notre sommeil, sont fixés par d'autres que par nous. Est-il éton-
nant dès lors qu'il reste des traces de cet esclavage dans l'ensemble des faits que recueille la statistique? Si l'on se marie, on a des convenances à consulter, des usages à suivre, des blâmes à éviter, et comme ces obligations sont générales, les faits qui en résultent le sont aussi. Ce n'est plus le vouloir de l'individu qui se trouve ici le seul régulateur, mais celui du peuple auquel l'individu appartient. Ainsi, chez le Flamand, les mariages sont plus tardifs de deux années que chez le Wallon ; les veufs et les veuves y ont plus de chances de se remarier; et ces faits s'observent annuellement, sans que les individus qui concourent à les produire, en aient même la moindre connaissance.
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