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CHAPITRE III

Appréciation des qualités morales, quand les faits sont comparables. — Mariages.

Il est superflu, je crois, de prévenir que, dans le genre de recherches qui nous occupe, il ne sera jamais question d'une personne prise individuellement ; nos prévisions ne sauraient s'étendre jusqu'à elle. Autant vaudrait rechercher aussi, au moyen d'une table de mortalité, à quel âge elle doit mourir.

Les questions individuelles doivent rester dans le domaine du libre arbitre. Loin de nous la folle prétention de réduire l'homme à l'état de machine dont on calculerait d'avance jusqu'aux moindres mouvements, ou de vouloir enchaîner l'avenir dans une inflexible formule mathématique.

Nous ne considérons ici que l'homme , être abstrait dont la connaissance est déduite des observations faites sur un assez grand nombre d'individus, pour que les effets particuliers du libre arbitre de chacun d'eux aient pu se neutraliser.

Mais, en considérant les choses sous ce point

74 LIY. I. — DE L HOMME.

de vue, quel moyen aurons-nous pour déterminer les qualités morales? Il n'en est pas ici comme des qualités physiques : on mesure la taille, on a des instruments pour apprécier le poids ou la force ; mais, pour les qualités morales, l'emploi d'instruments et de mesures est absolument impossible ; aussi serait-il absurde de vouloir en donner les valeurs absolues. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'un homme a plus ou moins de courage, plus ou moins de prudence à un âge qu'à un autre ; que nos actions sont plus ou moins modifiées par le sexe , par les saisons, par les climats, par les professions. Dans ces sortes d'appréciations , on ne peut avoir que des valeurs relatives, exprimées plus ou moins exactement.

C'est aussi le seul but que je me propose ici. Je veux rechercher les moyens d'estimer d'une manière plus précise des choses qui ont été appréciées vaguement jusqu'à ce jour, et tacher d'en déduire quelques conséquences utiles.

Nous devons procéder comme le physicien qui, pour les phénomènes électriques, ne peut donner également que des valeurs relatives, et se trouve réduit à juger des causes par leurs effets. Nous n'apercevons pas plus ce qui

donne naissance au phénomène moral que ce qui produit le phénomène électrique. Nous ne voyons que l'effet en lui-même, et c'est cet effetq ue nous cherchons à apprécier.

Si l'homme ne se manifestait par ses actions , il serait impossible de le juger. Gomment, sans l'avoir vu agir, pourrait-on assurer qu'il est bon, généreux, plein de courage? C'est tout au plus s'il pourrait avoir lui-même la conscience de ses qualités. Dans tous les cas, il serait nul par rapport à l'état social.

En le considérant sous ce point de vue, j'admettrai ce principe fondamental de toutes les sciences d'observation, que les effets sont proportionnels aux causes. Ce sera donc par ses actions qu'il faudra le juger.

La première difficulté qui se présente, consiste à trouver des actions exactement comparables et qui toutes parviennent à notre connaissance; malheureusement, il en existe très-peu qui soient dans ce cas. La statistique morale en est encore à son enfance; elle a recueilli très-peu de faits qui appartiennent exclusivement à son domaine. Je n'en connais guère qu'une série qui soit dans les conditions indiquées précédemment, c'est celle qui est relative aux mariages; encore pourrait-on objecter que ces faits dépendent moins du moral que du

76 LIV. i. — de l'homme.

libre arbitre de l'homme. Je m'en servirai cependant, parce qu'il s'agit ici bien moins d'indiquer un sujet spécial de recherches, que de tracer la marche à suivre pour l'étudier. Je me réserve de reprendre, dans un des chapitres suivants, le problème dans toute sa généralité.

Je supposerai donc que nous ayons à rechercher la tendance du Belge à se marier, dans l'état actuel des choses. Cette tendance, comme je l'ai dit, n'a rien d'absolu; elle ne peut avoir qu'une valeur relative que je vais tâcher d'apprécier.

En suivant les principes indiqués précédemment , il faut étudier les faits pour remonter aux causes. Si nous jetons les yeux sur les tableaux des mariages en Belgique, en faisant la distinction des âges, nous y trouverons annuellement une constance qui a déjà fait l'objet de notre étonnement. Ainsi, nous avons vu que, pendant les cinq dernières années, le nombre des hommes de vingt-cinq à trente ans, qui se sont mariés dans les villes a été de 2681, 2655, 2516, 2698, 2698. Les étroites limites entre lesquelles la moyenne 2652 s'est trouvée resserrée, permettent de conclure avec une très-grande probabilité, qu'en 1846, le nombre des hommes de 25 à 30 ans qui se seront mariés, s'écartera peu de 2652. La probabilité sera moins forte

pour 1847 , et elle diminuerait à mesure que nous serions portés à étendre nos prévisions plus avant. On conçoit que le retour des mêmes effets dépend delà permanence des mêmes causes, et que plus nous nous éloignons du moment actuel, plus l'état social peut changer et faire varier les circonstances qui produisent les mariages.

On peut donc s'attendre, pour 1846 , à trouver environ 2652 mariages d'hommes de vingtcinq à trente ans. Or, nous savons qu'il existe en Belgique à peu près 120,000 hommes non mariés de cet âge, dont le quart se trouve dans les villes. La probabilité pour le mariage d'un citadin de vingt- cinq à trente ans, était donc a§ ou 0,0884.

Cette probabilité peut être considérée comme donnant, dans les villes, la mesure de la tendance apparente que le Belge de vingt-cinq à trente ans a pour le mariage. Je dis avec intention tendance apparente, pour ne pas établir de confusion avec la tendance réelle qui pourrait être très-différente. Un homme conservera, pendant toute sa vie , une tendance réelle au mariage, sans se marier jamais; un autre, au contraire , entraîné par des circonstances fortuites, peut se marier sans avoir aucun penchant au mariage. La distinction est essentielle. Ce que Ton remarque, ici, corres-

78 liv. i. — de l'homme.

pond à ce qui se voit au jeu. Un joueur peut avoir une probabilité très-forte de gagner et néanmoins perdre, tandis que le gain est pour celui qui avait une très-faible probabilité en sa faveur. Les événements observés ne correspondent pas nécessairement à leurs probabilités respectives; l'accord ne tend à s'établir qu'après des épreuves longuement répétées. Quand on aura donc déterminé, par des séries d'observations, la tendance apparente au mariage pour une certaine époque de la vie, on n'aura qu'une valeur plus ou moins approchée de la tendance réelle que l'on veut estimer. L'erreur à laquelle on s'expose en substituant une valeur à l'autre , peut se calculer directement par la théorie des probabilités; comme cette erreur dépend du jeu des circonstances fortuites ou des causes accidentelles, elle sera généralement d'autant plus considérable que les estimations auront été fondées sur un nombre moins grand d'observations.

On conçoit donc que, dans le cas qui nous occupe, l'expérience ne peut absolument rien apprendre à l'égard des individus. Autant vaudrait déterminer, par le résultat d'une seule partie, la probabilité qu'avait un joueur en se mettant au jeu.

Un calcul analogue à celui qui a été établi

précédemment , fait connaître , que , pour l'homme de 30 à 35 ans, la probabilité de se marier pendant Tannée est 0,0932.

Cette probabilité 0,0932 dépasse un peu celle qui est assignée à l'homme âgé de 25 à 30 ans. Bien que la différence soit très-petite, elle s'est reproduite chaque année; on ne peut donc pas la considérer comme accidentelle.

La tendance au mariage, chez les hommes en Belgique, n'atteint guère son maximum que vers l'âge de 36 à 37 ans ; elle décroît ensuite, et pour l'homme de 40 à 45 ans, elle est à peu près la même que pour celui de 25 à 30.

En considérant les choses d'une manière générale, on peut dire que la tendance au mariage suit, dans son développement progressif, une marche extrêmement régulière : elle se manifeste après la puberté, se développe rapidement après 25 ans, atteint son maximum vers 36, puis décroît jusqu'à l'extrême vieillesse.

Il ne faut pas croire que les nombres qui expriment les degrés relatifs de cette tendance soient fictifs-, ils méritent tout autant de confiance que ceux des tables de mortalité sur lesquels les sociétés d'assurances basent tous leurs calculs.

L'exemple que je viens de présenter est trèspropre à faire concevoir comment, quand on

possède des observations sûres et comparables entre elles , on peut analyser les penchants de l'homme et en exprimer numériquement les degrés d'énergie aux différents âges. Cette possibilité, encore contestée par quelques savants, me semble mise hors de doute , et devoir former, en quelque sorte , l'une des sources les plus fécondes de la statistique morale.

La loi que suit la tendance au mariage chez les femmes, pour les différentes époques de la vie , n'est pas la même que chez les hommes. Le maximum se manifeste plus tôt et se présente de 28 à 29 ans. Les deux lignes qui suivent, peuvent , par leurs écarts de l'axe horizontal sur lequel sont inscrits les âges , donner une idée de la tendance au mariage pour les différentes époques de la vie de l'homme et de la femme :

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