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CHAPITRE IVi

Appréciation des qualités morales quand les faits ne sont pas comparables. Crimes et suicides.

Considérons les choses sous un point de vue plus général, et supposons une série de faits de même nature, mais qui ne sont pas rigoureusement comparables entre eux.

L'exemple peut-être le plus défavorable sous ce rapport, est celui que nous présentent les annales des crimes : il semble en effet résumer en lui toutes les difficultés possibles.

D'abord est-on bien d'accord sur ce qu'il faut entendre par crime? Évidemment non. Ce qui est puni chez un peuple, ne l'est pas chez un second; ce qui est réprimé à une époque, est toléré à une autre. Cependant, malgré ces discordances et quoique le crime ne semble avoir rien d'absolu en lui-même, on peut regarder les infractions aux lois comme des actions blâmables.

Ces actions ensuite ne sont pas, toutes, également répréhensibles ou plutôt ne sont pas comparables. L'assassinat et l'infanticide ne doivent pas être mis sur la même ligne. Les infanticides

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même sont punissables à des degrés bien différents : les uns peuvent être le résultat du besoin ou d'un sentiment de repentir et de honte, poussé jusqu'à l'excès; d'autres, au contraire, sont le fruit d'une profonde immoralité.

Voilà donc des séries de faits que nous confondons sous le nom de crimes , et qui ne sont nullement comparables entre eux. Ils laissent supposer seulement, chez celui qui les commet, une tendance apparente plus ou moins grande à se mettre en hostilité avec la société dont il fait partie, et à lui causer de véritables préjudices. Sous quelque rapport que l'on considère cette tendance, nous la nommerons penchant apparent au crime, que nous distinguons du penchant réel, comme nous l'avons fait précédemment à l'égard de la tendance au mariage.

Faute d'établir cette distinction, on s'exposerait à faire d'étranges méprises, surtout si l'on ne considérait que les individus. On peut être fort enclin au crime, sans jamais en avoir commis un seul ; comme aussi l'on peut avoir commis un crime, sans qu'on y eût le moindre penchant. Mais ces exemples doivent être considérés comme exceptionnels ; et, quand on opère sur de grands nombres, il arrive généralement que les crimes sont en rapport avec le penchant

naturel que les hommes peuvent avoir à les commettre. Les écarts plus ou moins grands qui s'établissent entre les penchants apparents et les penchants réels, sont dus à des causes accidentelles qui finissent par se compenser , quand les épreuves sont suffisamment répétées.

Il est donc possible de constater, par des observations suivies, les degrés relatifs d'énergie qui entraînent les hommes à exécuter certains faits. De sorte que si je voyais un million d'hommes de 25 à 30 ans produire deux fois autant de meurtres qu'un million d'hommes de 10 à 45 ans, je serais disposé à croire que le penchant au meurtre, chez les premiers, est double en énergie de ce qu'il est chez les seconds. Ma conjecture deviendrait d'autant plus plausible que ce même résultat se reproduirait plus souvent, par des séries d'observations subséquentes.

Je suppose, bien entendu , que les crimes commis des deux parts offrent le même caractère de gravité. Il ne faut comparer entre eux que des faits de même espèce : ainsi, il ne faut pas confondre les vols avec les assassinats, ni les empoisonnements et les faux témoignages avec les coups et blessures.

L'important est donc d'avoir un nombre

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d'observations suffisant pour éliminer les effets de toutes les causes fortuites qui peuvent établir des différences entre le penchant apparent et le penchant réel que l'on veut déterminer. La première appréciation est généralement différente de la seconde, dont on peut approcher autant qu'on le veut, par des observations suffisamment prolongées.

Mais il se présente, ici, un autre genre de difficultés que l'on pourrait croire insurmontables : c'est qu'il sera impossible à jamais de connaître tous les crimes qui se commettent. Nous sommes réduits à ne pouvoir prononcer que d'après un certain nombre de crimes déférés devant les tribunaux. Ainsi, non-seulement les faits ne sont pas rigoureusement comparables, mais ils sont même incomplets.

Une étude attentive de cette difficulté m'a permis de reconnaître qu'elle n'existe réellement pas, quand on se propose d'obtenir des valeurs relatives et non des valeurs absolues. J'ai fait voir, en effet, qu'aussi longtemps que la marche de la justice et celle de la répression restent les mêmes (1), ce qui ne peut guère avoir lieu que dans un même pays, il s'établit des rapports constants entre ces trois choses : 1° les crimes

(1) Lettres sur la Théorie des probabilités, etc.

commis , 2° les crimes commis et dénoncés à la justice, 3° les crimes commis, dénoncés à la justice et poursuivis devant les tribunaux. Ce sont ces derniers seulement que l'on constate dans les statistiques des tribunaux. Pendant quelques années, la Belgique a fait connaître les seconds et Ton a pu juger alors que mes conjectures ont été effectivement justifiées, autant du moins qu'on pouvait s'y attendre.

Quand on s'en tient donc à des rapports , et qu'on ne cherche pas à avoir des valeurs absolues , on peut substituer ces trois classes de faits l'une à l'autre.

Or, en se bornant à un même ordre de faits , recueillis dans un même pays et sous l'influence des mêmes lois et de la même répression, il arrive encore que ces faits n'ont pas tous la même importance; ils varient entre eux par une infinité de nuances. Cependant, quand on opère sur un grand nombre d'hommes, il en est de leurs qualités morales comme de leurs qualités physiques : on peut supposer un terme moyen autour duquel tous les éléments ob serves viennent se grouper, les uns en plus, les autres en moins. En outre, leur arrangement se fait d'après une loi déterminée, qui n'est autre que la loi de possibilité, laquelle se reproduit généralement avec une constance remar-

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quable dans tous les faits soumis à l'influence

des causes accidentelles.

Ce sont , en définitive , des moyennes que Von compare entre elles; et ces moyennes sont d'autant plus dégagées des effets de toutes les causes accidentelles, que les observations s'étendent sur un plus grand nombre d'hommes.

La France , depuis une vingtaine d'années , recueille avec soin les documents statistiques de ses tribunaux; plusieurs autres pays ont suivi cet exemple. J'ai pu profiter de leurs données pour appliquer les principes qui précèdent, à la formation de tables de criminalité, c'est-àdire de tables qui indiquent, pour les différents âges, les degrés de la tendance au crime. Or, il se trouve que la loi du développement de cette tendance est la même pour la France, pour la Belgique, pour le grand-duché de Bade et pour l'Angleterre , les seuls pays dont les observations soient bien connues. Le penchant au crime, vers l'âge adidte, croît assez rapidement ; il atteint un maximum et décroît ensuite jusqu'aux dernières limites de la vie. Cette loi paraît constante, et n'éprouve de modification que dans la grandeur et l'époque du maximum. En France, pour les crimes en général, le maximum se présente vers 2i ans ; en Belgique , cette époque arrive deux ans plus tard ;

en Angleterre et dans le grand-duché de Bade, au contraire, elle s'observe plus tôt.

Ces différences, bien que faibles, le seraient probablement plus encore, si les tribunaux de ces quatre pays n'avaient à juger que des crimes et des délits du même ordre. Le maximum de la criminalité se déplace, en effet, selon la nature des crimes : ainsi, en France, le maximum du penchant au crime contre les propriétés devance, de deux ans environ, celui du penchant au crime contre les personnes ; et il est deux à trois fois plus prononcé. Si l'on considère en particulier les principaux crimes, ils se présentent , pour la précocité , dans l'ordre suivant : le vol , le viol , les coups et blessures , les meurtres , les assassinats , les empoisonnements , et les faux de toute espèce.

Il existe aussi une différence eu égard aux sexes : en France , le maximum , pour les hommes, arrive une année environ plus tôt que. pour les femmes, et il est quatre fois plus grand.

Que l'on ne croie pas que ces différences soient fortuites; elles se reproduisent, d'année en année, et avec une constance et une régularité plus grandes que celles qu'on pourrait remarquer dans l'ordre des phénomènes purement physiques. Ces exemples présentent une

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nouvelle confirmation de ce que j'ai avancé déjà sur les effets du libre arbitre, relativement aux faits sociaux.

Le suicide est également soumis à une loi , laquelle diffère essentiellement de la loi de la criminalité. Le penchant au suicide , plus ou moins développé dès V enfance , croît sensiblement vers Vâge adulte , et va continuellement en augmentant jusqu à la vieillesse la plus reculée.

Cette loi , qui se vérifie , d'année en année, comporte une probabilité presque aussi forte que la loi de la mortalité ordinaire. Il y a plus : non-seulement les suicides sont à peu près , chaque année , en même nombre ; mais, en les séparant par groupes et d'après les instruments qui servent à leur exécution, on trouve encore la même constance.

Cette distribution cependant, constante pour chaque pays , diffère sensiblement en passant d'un pays à un autre. Il suffirait, sans doute, de modifier les causes qui régissent notre système social , pour modifier aussi les résultats déplorables que nous lisons annuellement dans les annales des crimes et des suicides. Il serait d'un aveugle fatalisme de croire que les faits que nous voyons se reproduire avec tant de régularité, ne peuvent subir de changements en améliorant les mœurs et les institutions des

hommes ; mais , pour produire des effets appréciables , il faut agir sur les masses et non sur quelques individus qui en font partie. Ce sera au statisticien ensuite à reconnaître si les changements ont été avantageux ou nuisibles.

En considérant les choses sous ce point de vue, on concevra mieux la haute mission du législateur, qui tient , en quelque sorte , entre ses mains le budget des crimes , et qui peut en diminuer ou en augmenter le nombre par des mesures combinées avec plus ou moins de prudence.

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