‹ Du système social et des lois que le régissentChapitre 25 sur 76 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Théorie de l'homme moyen considéré au moral. IiOi des causes accidentelles.

L'observation nous apprend que , pendant le cours de notre existence , nous subissons des modifications très-prononcées , et que chacune de nos qualités morales se développe progressivement, de manière à atteindre un point maximum. Mais ce point, à quel âge faut-il le placer? Est-il possible ensuite d'apprécier, pour les différentes époques de la vie , les valeurs relatives de chacune de nos tendances?

J'ai essayé de répondre à ces diverses questions et de faire comprendre que , pour assigner la loi du développement de chacune de nos qualités morales , ce sont moins les méthodes d'observation qui nous manquent , que des séries d'expériences bien faites. Non-seulement on peut déterminer l'influence de l'âge , mais encore celle des sexes , des professions , des races, et de tout ce qui peut établir des différences dans l'espèce humaine.

Ces sortes d'appréciations reposent sur la théorie des moyennes; il ne faut cependant pas

les accepter dans un sens absolu. Ainsi , de ce que , en Belgique , la tendance au mariage a le plus d'intensité vers l'âge de 36 ans , il ne faut pas conclure que tous les hommes de cet âge aient en effet une tendance plus grande à se marier que ceux d'un âge différent. Je ne parle ici que de Yhomme moyen, être abstrait, qui est, en quelque sorte, dans un état d'équilibre entre tous les individus du môme âge.

Si nous rapportons tout à cet homme moyen, il faudra le concevoir aux différents instants de l'année, comme passant successivement par toutes les nuances que subit le groupe d'individus qu'il représente. La tendance qu'il aura au mariage sera plus ou moins énergique , s'écartera plus ou moins de la tendance moyenne ; mais les écarts seront d'autant plus rares, qu'ils seront plus grands; et ces écarts seront assujettis , pour le nombre et la grandeur, à la loi des causes accidentelles. Cette conséquence curieuse résulte de ce que j'ai dit précédemment sur le retour constant des mêmes faits , qui ne peut avoir lieu sans la destruction des effets des causes accidentelles ; or, cette destruction s'opère effectivement , toutes les années . de la même manière.

V homme, pour les facultés morales, est donc, comme pour les facultés physiques, soumis à des

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écarts plus ou moins grands d'un état moyen ; et les oscillations qu'il subit autour de cette moyenne, suivent la loi générale qui régit toutes les fluctuations que peut subir une série de phénomènes sous V influence de causes accidentelles.

J'insiste cependant sur une restriction ; c'est que les faits sociaux ne peuvent rester les mêmes qu'autant que la société reste sous l'influence des mêmes causes.

Il en est de la tendance au crime comme de la tendance au mariage : ses variations sont soumises à des fluctuations bien déterminées. On peut concevoir tous les hommes comme susceptibles de « se mettre , par quelque côté , en hostilité avec les lois. Chez les uns , cette tendance peut , même dans ses excès , rester si faible, qu'on doive la considérer comme nulle ; chez d'autres , au contraire , elle est fortement développée, et il y a tout à parier qu'elle se manifestera par des actes plus ou moins répréhensibles. Ces deux extrêmes seront généralement très-rares. Chez d'autres , et ce sont les plus nombreux, cette tendance existera dans des limites resserrées ; ce qui ne veut cependant pas dire que la majorité des hommes aura un penchant décidé au crime. Il est nécessaire de ne laisser aucun doute à ce sujet.

Supposons que l'attention soit fixée sur tous les hommes de 30 ans. Nous concevons qu'il existe, chez chacun d'eux, une certaine possibilité, (le mot tendance en dirait trop peut-être) , de se mettre en hostilité avec les lois. Cette possibilité , quelque minime qu'elle soit , admet des degrés inférieurs, jusqu'à pouvoir devenir absolument nulle; comme aussi, elle peut croître jusqu'à devenir égale à la certitude. Ainsi , quelques hommes ne se mettront certainement pas en opposition avec les lois ; tandis que , chez d'autres, au contraire , cette opposition se manifestera. Le reste des hommes, en plus grand nombre, se rapprochera plus ou moins de la moyenne ; la figure suivante pourra rendre cette distribution plus sensible aux yeux.

Au point o , la probabilité du crime , ou le penchant au crime, est absolument nul. La probabilité augmente, à mesure qu'on s'éloigne

de o pour avancer à droite , et elle se convertit en certitude au point L La ligne courbe oai, par ses écarts de la ligne droite o i , indique le nombre des personnes qui correspond à chaque probabilité.

Cette même ligne oai, qui fait connaître comment les hommes se distribuent entre eux, sous le rapport du penchant au crime, affecte, encore ici, la forme de la courbe des causes accidentelles. Il est à remarquer que nous retrouvons , pour les qualités morales , la même loi qui règle la distribution des hommes sous les rapports de l'élévation de la taille, du poids du corps , de la force et des autres qualités physiques. Je dois prévenir, toutefois, que je ne présente pas ce résultat comme se déduisant directement des faits observés; je crois même qu'il ne sera jamais possible de rien démontrer à cet égard, autrement que par voie d'induction.

Quoi qu'il en soit, la courbe qui convient aux hommes de 30 ans, n'est plus la même aux autres époques de la vie : sa forme doit changer en même temps que le maximum et l'étendue de ses limites.

Ces analogies vont plus loin et deviennent applicables à l'individu. Je m'explique : nous admettons que tout homme a une certaine tendance à enfreindre les lois. Or, cette ten-

dance ne reste pas constamment la même ; elle varie tantôt en plus, tantôt en moins; et, s'il était possible d'en apprécier la valeur, au milieu de toutes les modifications qu'elle subit, nous trouverions qu'elle est soumise aussi à la loi des causes accidentelles, qui régit en quelque sorte tout notre univers. Les limites et la forme de la courbe changent chez les différents hommes: pour les uns, la probabilité de commettre le crime va jusqu'à la certitude , tandis que, pour le plus grand nombre, elle est très-faible , même dans ses plus grands écarts.

Il ne faut pas conclure de ce que je viens de dire que toutes les actions de l'homme , que toutes ses tendances soient soumises à des lois fixes; et que, par suite, je suppose son libre arbitre absolument anéanti. Afin d'écarter toute méprise à cet égard, quelques explications seront d'autant plus nécessaires qu'elles pourront jeter du jour sur la question du libre arbitre , l'une des plus difficiles et des plus intéressantes que nous puissions rencontrer dans les études qui nous occupent.

Si, pour ne prendre qu'un seul exemple, nous considérons, chez l'homme, sa tendance au crime, nous remarquerons d'abord que cette tendance dépend de son organisation particulière,

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de l'éducation qu'il a reçue, des circonstances dans lesquelles il s'est trouvé, ainsi que de son libre arbitre auquel j'accorde volontiers l'influence la plus grande pour modifier tous ses penchants. Il peut donc , s'il le veut , devenir autre qu'il n'est. Cependant, on conçoit que nos différentes facultés finissent par se mettre dans un état d'équilibre, et par contracter entre elles certains rapports, dont nous cherchons à nous départir le moins possible. C'est l'état qui va le mieux à notre organisation ; des causes accidentelles peuvent l'altérer, mais nous tendons toujours à y revenir. Des événements imprévus peuvent exciter nos passions, nous porter au mal comme aussi nous élever au-dessus de nous-mêmes; ce sont ces causes accidentelles qui nous font osciller plus ou moins autour de notre état moyen ; et par cela même que les variations s'accomplissent sous leur influence, nos différents états sont soumis à la loi de possibilité. Quant au libre arbitre, bien loin de jeter des perturbations dans la série des phénomènes qui s'accomplissent avec cette admirable régularité, il les empêche au contraire, dans ce sens qu'il resserre les limites entre lesquelles se manifestent les variations de nos différents penchants.

L'énergie avec laquelle notre libre arbitre

tend à paralyser les effets des causes accidentelles, est en quelque sorte en rapport avec l'énergie de notre raison. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles il se trouve , le sage ne s'écarte que peu de l'état moyen dans lequel il croit devoir se resserrer. Ce n'est que chez les hommes entièrement abandonnés à la fougue de leurs passions, qu'on voit ces transitions brusques, fidèles reflets de toutes les causes extérieures qui agissent sur eux.

Ainsi donc, le libre arbitre, bien loin de porter obstacle à la production régulière des phénomènes sociaux, la favorise au contraire. Un peuple qui ne serait formé que de sages, offrirait annuellement le retour le plus constant des mêmes faits. Ceci peut expliquer ce qui semblait d'abord un paradoxe, c'est-à-dire que les phénomènes sociaux, influencés par le libre arbitre de l'homme, procèdent, oV année en année, avec plus de régularité que les phénomènes purement influencés par des causes matérielles et fortuites.

l>8 LIV. I. — DE L HOMME.

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