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CHAPITRE V

Théorie de la population .

L'Être suprême , en créant les différentes espèces d'animaux et de plantes , et en les soumettant chacune à son principe universel d'ordre et d'harmonie, n'a pu concevoir la pensée de leur donner une existence éphémère, comme il l'a fait pour les individus qui les composent. Tout, dans chaque espèce, au contraire , porte le caractère de la permanence. Ainsi , les animaux et les plantes se reproduisent en suivant une progression ascendante, quelquefois très-rapide. S'il en était autrement, ces espèces seraient bientôt éteintes, en supposant même que chaque individu reproduisît son semblable, sans pouvoir jamais s'écarter de cette loi , ni en plus ni en moins ; et, en effet, chaque décès prématuré causerait nécessairement une perte irréparable.

Ces remarques sont également applicables à l'espèce humaine. L'expérience, d'accord avec le raisonnement , prouve que nous avons une tendance naturelle à nous reproduire, selon une progression géométrique ascendante. Ce

principe, reconnu depuis longtemps, et mis en évidence par de nombreux travaux, et surtout par ceux de Malthus, n'a été sérieusement contesté par personne.

Comment alors se fait-il que l'espèce humaine ne couvre pas, depuis longtemps, toute la surface du globe? Mais on peut faire la même demande au sujet de tous les êtres vivants de la création, car tous, comme je l'ai dit, ont une tendance à se multiplier selon une progression géométrique, et quelques-uns ont cette tendance infiniment plus développée que l'homme. Cependant nous voyons toutes les espèces demeurer numériquement resserrées entre des limites qu'elles ne dépassent pas.

Ces limites existent aussi pour l'homme. Il est donc une cause qui contre-balance les effets du principe énoncé précédemment et qui empêche notre espèce de se multiplier d'une manière indéfinie. Cette cause, d'après la plupart des économistes et des statisticiens modernes, se trouverait dans la difficulté de se procurer les moyens de subsistance.

Les progrès des lumières et une pratique mieux entendue de l'agriculture peuvent augmenter, selon eux, les produits de la terre ; mais l'accroissement de ces produits, pour une surface donnée, ne sera jamais aussi rapide que

l'accroissement de la population qui la couvre. Comme d'ailleurs l'étendue du globe est bornée, il doit arriver un instant où la terre ne produirait plus assez pour ses habitants, s'ils continuaient, toutefois, à se développer sans obstacles.

La rupture d'équilibre peut se manifester, même sans sortir des limites de l'Europe. Ces principes ont pu être contestés aussi longtemps que les guerres et les autres fléaux, qui ont décimé les hommes, portaient assez obstacle à l'accroissement de la population pour que l'on n'eût pas à craindre les effets des disettes. Mais depuis qu'une paix profonde a laissé prendre aux différentes populations de l'Europe un libre développement, on a commencé à reconnaître, dans quelques localités, qu'on était arrivé à peu près au point où les subsistances pourraient manquer aux besoins des hommes.

L'insuffisance de la production se fait surtout ressentir, quand des années calamiteuses réduisent les récoltes au-dessous de leur état normal ; ce qu'on importe de l'étranger à des prix fort élevés, est loin de pouvoir réparer les pertes ; c'est alors que commencent les privations pour les classes inférieures ; l'excès du travail, nécessaire pour se procurer une nourriture même insuffisante, finit par miner les

meilleures constitutions et par produire une mortalité rapide.

Dans les pays où la population s'est accrue au point d'atteindre ce fatal niveau, le vase doit nécessairement déborder et le trop plein se répandre et se perdre. Il n'y aurait que deux moyens de faire cesser cet état de crise; ce serait d'ôter à la population sa tendance à se multiplier au delà de ses limites, ou de multiplier les moyens de subsistance. Et, par ces derniers mots, je n'entends pas seulement qu'il faut faire produire à la terre plus qu'elle n'a rendu auparavant, mais encore augmenter les productions de toute espèce, afin de donner au peuple les moyens d'acheter à de hauts prix, s'il le faut, les nourritures qu'on ira prendre à l'étranger, pour suppléer à l'insuffisance des productions du territoire.

Si les récoltes seules réglaient la grandeur de la population, la Grimée et les autres pays qui fournissent du grain à l'Europe, auraient bientôt une population immense qui empêcherait les exportations; mais, pour que l'homme vive, il lui faut autre chose encore que du pain. Telle contrée du centre de l'Europe pourrait ne pas récolter un hectolitre de froment, et cependant produire plus que la Crimée.

Quelle que soit l'activité de l'hoiimie, le remède doit bientôt devenir insuffisant, à cause de sa tendance rapide à se reproduire.

C'est cette tendance qu'il faut combattre; les guerres, les famines, les pestes, le défaut de liberté et de lumières qui restreignent la population, et bien d'autres fléaux se chargeaient de ce soin, dans des temps barbares et même à des époques assez rapprochées. Depuis que ces moyens dérivatifs ont manqué, quelques peuples ont cherché à y suppléer par des émigrations. C'est ainsi que l'Allemagne exporte annuellement 60 à 80 mille de ses habitants vers l'Amérique septentrionale. Mais ces émigrations occasionnent des frais immenses et ne font que pallier temporairement le mal, sans en arrêter le cours.

En Bavière , on a cherché à mettre obstacle à des mariages inconsidérés, en les défendant à ceux qui ne remplissent pas certaines conditions. Mais, en voulant remédier à un mal, n'a-t-on pas produit un autre mal plus grand encore ? N'a-t-on pas jeté la perturbation dans les familles ? On trouve, en effet, que le nombre des enfants illégitimes y est presque égal à celui des enfants légitimes.

L'établissement des couvents, en favorisant la vie [contemplative et en imposant le célibat

comme obligatoire, avait également pour effet de porter remède au mal social qui nous occupe.

En Chine , où la population déborde depuis longtemps , on a recours aux moyens les plus affreux pour éviter le fléau envahisseur. On sait quel sort déplorable attend les nouveau-nés dont le nombre pourrait devenir inquiétant.

Les Grecs, malgré leurs guerres presque continuelles et malgré leurs nombreuses colonisations, avaient également entrevu les dangers dont ils étaient menacés. Placés dans les circonstances physiques les plus heureuses du monde, ils avaient compris la tendance de l'homme, dans sa reproduction, à dépasser les bornes de la fécondité de la terre ; et chez eux, l'avortement , l'infanticide même, n'étaient point des crimes comme dans les sociétés chrétiennes. L'un de leurs philosophes les plus éclairés, Aristote, s'est chargé de faire l'apologie de ces moyens préventifs , réprouvés de nos jours par la morale et punis par nos lois. Des turpitudes qu'on se refuserait à croire , si elles n'avaient été célébrées par leurs poètes les plus distingués , tendaient également à entraver la marche de la nature.

On le voit, à toutes les époques et partout, on s'est préoccupé des dangers qu'entraîne

l'excessive tendance de l'homme à se reproduire, et l'on a cherché par différents moyens à y porter obstacle.

Malgré l'expérience du passé et les progrès des sciences sociales , on ne saurait disconvenir que, de nos jours encore, il ne soit très-difficile de porter remède au mal. Ce qui le prouve le mieux, c'est l'indécision des économistes à cet égard.

Nous avons assez de moralité et de religion pour ne pas tomber dans les hideux excès des peuples anciens , mais nous en avons trop peu pour pratiquer les vertus qui pourraient nous arrêter sur le bord de l'abîme. La prévoyance devrait surtout nous imposer l'obligation de ne pas contracter d'unions irréfléchies, et nous détourner de donner le jour à des enfants qu'il nous sera impossible de nourrir.

On dira peut-être qu'il ne convient pas de détruire un penchant naturel de l'homme et d'étouffer l'instinct qui le porte à la reproduction. Mais cette objection est-elle bien sérieuse ; et l'Église catholique, par exemple, se met-elle en opposition avec la morale , quand elle prescrit le célibat au prêtre? D'ailleurs il ne s'agit pas de créer des lois qui défendent le mariage ; il suffit de recommander la prévoyance et de conseiller le célibat à ceux-là seulement qui se

croiraient hors d'état de pourvoir à leur subsistance et à celle de leur famille ; c'est un acte d'humanité qu'on demande. On ne s'adresse au surplus qu'à des hommes assez religieux et assez moraux pour qu'ils ne se jettent pas dans d'autres excès plus répréhensibles encore.

Les anciens admettaient l'infanticide et l'avortement; quelques modernes ont voulu laisser à la nature son libre cours, sans que ces crimes devinssent nécessaires pour limiter la trop grande multiplication de notre espèce ; ils ont permis les mariages, sous la condition d'en éviter les conséquences. Pour arrêter le mal plus près de sa source, leurs moyens préventifs différaient-ils essentiellement de ceux des anciens? Ils ont, en tout cas, excité de vives réclamations qui ont également été dirigées contre ceux qui se bornaient à demander un célibat absolu à qui ne pouvait élever une famille.

Quoi qu'il en soit, on a cru reconnaître, dans les familles aisées , une tendance moins grande à se reproduire que chez le bas peuple. Cette différence tient-elle à plus de moralité , à plus de prévoyance? il serait difficile de le dire. Il est certain que , chez des peuples où la misère a produit le découragement et la dégradation , les mariages et les naissances sont généralement

très-fréquens ; mais les enfants ne font pour ainsi dire que passer du berceau dans la tombe ; à côté d'une grande fécondité, on trouve une mortalité excessive.

« De toutes les raisons que Ton a données jusqu'ici du peu de durée que semble comporter cette existence moyenne , dit M. Benoiston de Châteauneuf, en parlant des familles nobles, les plus vraisemblables , celles qui semblent le plus naturellement indiquées par les

faits (1), sont l'état militaire d'abord, et

ensuite l'état ecclésiastique ; de ces deux professions , embrassées par la plus grande partie des nobles, l'une les obligeait au sacrifice de leur vie , l'autre les condamnait à ne pas la donner. J'ajouterais encore à ces deux causes une troisième : la grande quantité' d'enfants qu'ils perdaient, ou qui, parvenus à l'âge d'homme , mouraient sans avoir été mariés. »

Les grandes familles, pour être dans les mêmes conditions que le reste de la société , devraient demeurer stationnaires ou être légèrement croissantes. Mais si l'on considère que le reste de la population ne conserve ce dernier état qu'en tenant compte des naissances

(1) De la durée des familles nobles de France, p. 792, tome 2 des Mém. de l'Académie royale des sciences morales et politiques.

illégitimes , on concevra que , toutes choses égales, les grandes familles, et en général toutes les familles qui se transmettent par des naissances légitimes , ont peu de chances de se conserver. Le niveau de la population ne peut se soutenir, en effet, que par des naissances légitimes et illégitimes ; or, plus ces dernières naissances seront nombreuses, et plus, toutes choses égales d'ailleurs, les familles éprouveront de difficultés à se transmettre en ligne directe.

En résumé, il faut concevoir un état d'équilibre vers lequel tendent sans cesse les populations. Quand cet état est atteint, un peuple consomme annuellement ce qu'il peut produire par son travail; et comme il conserve toujours une tendance à croître , il ne tarde pas , s'il manque de prévoyance , à dépasser la limite où à la mortalité ordinaire vient se joindre la perte de l'excédant qui s'est formé. Ces excédants périssent plus ou moins rapidement, selon que les années sont plus ou moins calamiteuses.

Déjà même, avant que l'état d'équilibre soit atteint, la population éprouve une diminution sensible dans sa tendance à se développer; elle marche, mais elle avance avec plus de difficultés, et comme si elle avait à vaincre un milieu résistant.

On peut même dire que plus la tendance à croître devient grande, plus les obstacles qui s'opposent aux accroissements deviennent considérables. Il en est ici comme des autres phénomènes de la nature : tout tend à montrer que les obstacles croissent comme le carré de la vitesse qu'a la population dans sa marche ascendante. L'on concevra qu'il doit en être ainsi : la population, en effet, prend ses accroissements dans une augmentation du nombre des enfants qui, d'une part, sont plus exposés à la mortalité , et qui, de l'autre part, ne contribuent en rien à la production des subsistances qu'ils diminuent au contraire.

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