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CHAPITRE VL

Caractères d'une bonne population. Vie moyenne. Mesure de la force d'une population.

Les États ont le plus grand intérêt à connaître avec exactitude le nombre annuel des naissances et celui des décès. Ces deux chiffres donnent, à eux seuls, les renseignements les plus utiles sur l'état de la population et sur sa valeur physique.

Quand, chaque année, ces deux chiffres sont sensiblement égaux entre eux et que les vides formés par la mort sont compensés par des naissances, on dit que la population est stationnaire. Je suppose toutefois que les émigrations et les immigrations se balancent ; la différence de ces deux derniers nombres est d'ailleurs généralement faible dans les différents pays.

Quand le nombre des naissances dépasse celui des décès, la population est croissante; dans le cas contraire, elle est décroissante.

Maintenant, lequel de ces trois états est le meilleur? Quel est celui qui indique le plus de prospérité et qui prouve le plus en faveur du

gouvernement? Dans le siècle dernier, l'éloquent auteur du Contrat social n'hésitait pas à se prononcer en faveur d'une population croissante. «Pour moi, disait Jean-Jacques Rousseau, je m'étonne toujours qu'on méconnaisse un signe aussi simple, ou qu'on ait la mauvaise foi de ne pas en convenir. Quelle est la fin de l'association politique? c'est la conservation et la prospérité de ses membres. Et quel est le signe le plus sûr qu'ils se conservent et prospèrent? c'est leur nombre et leur population. N'allez donc pas chercher ailleurs ce signe si disputé. Toutes choses d'ailleurs égales, le gouvernement sous lequel, sans moyens étrangers, sans naturalisations, sans colonies, les citoyens peuplent et multiplient davantage, est infailliblement le meilleur ; celui sous lequel un peuple diminue et dépérit est le pire. Calculateurs, c'est maintenant votre affaire ; comptez, mesurez et comparez (1). »

On ne saurait être plus explicite. Cependant le célèbre écrivain genevois avait-il examiné la question d'assez près ? et les travaux statistiques étaient-ils assez avancés à son époque, pour permettre de trancher la question avec autant d'assurance? On ne saurait nier sans doute qu'un accroissement actuel de la popu-

(1). Le Contrat social, chap. rx, livre III.

lation ne soit généralement un signe de bienêtre ; mais c'est quelquefois aussi un signe de misère , d'imprévoyance et de relâchement. Un accroissement rapide de population a été remarqué chez les peuples qui, dans ces derniers temps, se sont précipités avec le plus d'activité dans la voie du paupérisme.

Il est facile de comprendre, d'ailleurs, qu'une population sans cesse croissante doit infailliblement marcher à sa perte , et arriver bientôt à cette limite où les moyens de subsistance lui manqueront.

Une population constamment décroissante serait tout aussi déplorable ; elle marcherait également à sa ruine, et finirait par s'éteindre, tandis que l'autre languirait dans la misère.

On a compris , et sir Francis d'Ivernois , le compatriote de Jean -Jacques, a fait voir que l'état le plus favorable pour une population est l'état stationnaire , mais sous certaines conditions.

Une population en effet peut être stationnaire de différentes manières, puisqu'il suffit que le nombre de ceux qui s'en vont, soit égal au nombre de ceux qui arrivent , et qu'il n'est pas du tout indifférent que l'on parte à un âge plutôt qu'à un autre.

Il convient donc d'avoir égard à la w'e moyenne,

c'est-à-dire au nombre d'années qu'un individu atteint moyennement. Il faut, à cet effet, faire la somme des années vécues par ceux qui sont décédés, et la diviser par ce même nombre de décédés.

La population doit satisfaire alors à cette double condition d'être stationnaire , en présentant la vie moyenne la plus longue possible. C'est dans ce sens que J. B. Say écrivait : « Le genre humain est tenu au complet avec moins de naissances et moins de décès , ce qui est beaucoup plus favorable à son bonheur (1). »

Il est bien entendu que je ne parle ici que des anciennes populations européennes, qui ont à peu près atteint leur état d'équilibre. Pour un peuple nouveau et qui n'a pas encore eu le temps de se développer, autant que le comporte son territoire, il y aurait évidemment détriment à devenir trop tôt stationnaire.

Il existe des lois de convenance entre la grandeur d'une population et l'étendue du territoire qu'elle occupe. Le rapport croît avec la fertilité du sol et avec les ressources qu'offre la position du pays pour le commerce et l'industrie. Quand ce rapport doit nécessairement rester faible, à cause de l'infertilité delà terre, il en résulte du désavantage, par la difficulté de protéger

(1) Sur l'objet et l'utilité des statistiques, dans la Revue encyclopédique, Septembre 1827.

un espace trop grand avec de faibles moyens^et par le manque de communications entre les habitants.

J'ai dit que la vie moyenne est un élément précieux à consulter pour reconnaître la valeur matérielle d'un peuple ; cependant cette mesure aussi exige un examen sérieux, et peutêtre ne mérite-t-elle pas toute notre confiance.

La vie moyenne peut en effet rester la même dans différentes circonstances , qui sont loin d'être également favorables. Ainsi , la vie moyenne serait de trente ans pour deux individus , qui auraient vécu , l'un deux ans , et l'autre cinquante-huit; ou l'un dix ans, et l'autre cinquante; ou l'un vingt ans, et l'autre quarante. Cependant ces différentes combinaisons n'ont pas les mêmes valeurs, et je vais essayer de le faire comprendre.

La vie de l'enfant n'est pas comparable à celle de l'homme adulte ; elle est plutôt une charge qu'un bien pour l'État. Sous le point de vue politique, tout individu qui échappe à l'enfance a contracté une espèce de dette dont le minimum est de plus de 1000 fr., somme payée par la société pour l'entretien de l'enfant qu'on abandonne à sa charité (1).

(\) Recherches statistiques sur le royaume des Pays-Bas, par A. Quetelel. Bruxelles, 1829. 1 vol. in-8, p. 9.

Il importe donc, quand on veut estimer la valeur physique d'une population, de ne pas confondre les années onéreuses avec les années productives de la vie ; or, c'est ce qui arrive précisément dans le calcul de la vie moyenne : on n'y tient aucun compte de la qualité des années vécues , on n'a égard qu'à la quantité.

J'ai cru devoir proposer, pour remédier à cet inconvénient, de comparer numériquement les hommes utiles à ceux qui ne le sont pas (1). En considérant les choses sous ce point de vue , je partageais une population en deux parties , l'une ayant moins, l'autre ayant plus de quinze ans. Cette manière de compter, plus exacte que celles employées précédemment, laisse cependant encore à désirer sous quelques rapports.

La méthode qui me semble la plus rationnelle , est celle qui repose sur l'appréciation suivante. La mesure de V importance physique dune nation est dans le rapport entre le nombre des années productives et le nombre des années onéreuses , comptées pour tous les individus qui composent cette nation. En adoptant cette base de calcul, on aurait, pour la première des combinaisons présentées plus haut, deux années

(1) Physique sociale, tora. I, p. 322.

onéreuses du premier individu et quinze du second, ce qui donne en tout dix-sept années onéreuses, lesquelles, comparées aux quarantetrois années productives vécues par le second pour atteindre l'âge de cinquante-huit ans, donnent la fraction 43/17 ou 2,53 pour l'importance de cette combinaison; on aurait de même 1,40 pour l'importance de la seconde combinaison; et seulement 1,00 pour celle de la troisième. Voilà des valeurs bien différentes, et qui cependant se traduisent par le même nombre, quand on a recours au calcul de la vie moyenne. Ces résultats montrent suffisamment, je pense, la nécessité de ne pas s'en tenir au chiffre de la vie moyenne, quand on veut estimer les ressources physiques dont une nation peut disposer.

Peut-être, pour plus de précision, faudraitil tenir compte des années de la vieillesse, en leur attribuant une valeur moins grande que si elles étaient complètement productives, ou même les omettre dans ce calcul.

La distinction qui vient d'être établie, sera surtout sensible, si l'on considère avec les économistes, l'homme comme un instrument de production. Que dirait-on, en effet, de l'industriel qui, consulté sur l'importance de son établissement , compterait comme métiers en ac-

tivité, non-seulement ceux qui fonctionnent réellement, mais encore ceux qui, par la suite des temps, ont été mis hors d'usage, ou ceux qui, se trouvant en construction, lui causent, chaque jour, des dépenses plus ou moins considérables?

On a quelquefois fait usage du chiffre des centenaires; mais il est à remarquer que ce genre de documents n'apprend à peu près rien sur le sujet qui nous occupe. M. Benoiston de Châteauneuf, qui s'est spécialement occupé des centenaires, a été conduit à cette conclusion que, « malgré leurs désavantages, tous les climats sont compatibles avec une longue durée de la vie, parce qu'en effet les divers accidents physiques du sol les ramènent tous, quelque différents qu'ils soient, aux conditions sans lesquelles l'homme ne pourrait les habiter (1).»

On peut aussi placer parmi les caractères qui différencient les populations, la quantité de produits nécessaires à l'existence d'un individu dans des temps ordinaires. Plus cette quantité sera considérable, et plus les conditions dans lesquelles se trouve la population, pourront être considérées comme avantageuses. Les popula-

(1) De la durée de la vie humaine dans les principaux États de l'Europe, Annales d'Hygiène, tome XXXVI, 2e partie.

tions les mieux nourries sont les plus vigoureuses; il importe d'ailleurs que, dans les années calamiteuses, un peuple puisse, sans danger, diminuer sa consommation ordinaire ; celui qui doit retrancher sur son strict nécessaire , dépérit infailliblement.

Il est donc à désirer que le goût de l'aisance s'allie chez un peuple à des habitudes de prévoyance. Un pareil état de choses prévient les catastrophes qui peuvent naître par suite des fluctuations dans les quantités de subsistances ou des accroissements de population. Il ne faut pas en effet que les limites de la population soient étendues au point de ne pouvoir s'élargir davantage sans se rompre.

Qu'il me soit permis d'appuyer ces considérations, de l'opinion d'un savant dont le nom fait autorité dans ces matières. « Dans les contrées où les fatigues, les privations, l'insalubrité, les misères assaillissent les habitants, dit M. Villermé, il y a beaucoup de jeunes enfants avec peu d'adultes et de vieillards, parce que Ton y paye, chaque année, un large tribut à la mort, que les générations s'y succèdent rapidement, et que les naissances y sont d'ordinaire très-nombreuses. Dans les pays, au contraire, où l'aisance est générale et la population bien portante, il y a beaucoup d'hommes faits avec

peu de jeunes enfants, parce que les naissances et les décès y sont en petit nombre. C'est du moins ce qu'on observe généralement dans notre vieille Europe. (1) »

(1) Mémoire sur la distribution delà population française, Tome 1er des Mémoires de la classe des Sciences morales et politiques, p. 89.

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