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CHAPITRE VIL

Des émigrations.

Quand les moyens de subsistance commencent à manquer dans un pays, la population surabondante doit nécessairement descendre au tombeau ou passer dans des pays plus favorisés. L'émigration et la mort se chargent de maintenir le niveau fatal ; ces deux extrêmes sont d'autant plus déplorables qu'ils ne font que pallier le mal sans le détruire : chaque année en effet, quand la prudence humaine fait défaut, la nation se retrouve avec ses mêmes tendances à croître et ses mêmes excédants ; c'est une plaie toujours ouverte et toujours saignante.

Les émigrations, par les dépenses qu'elles occasionnent, sont une nouvelle cause d'épuisement pour l'État qui, dans de pareilles circonstances, en supporte assez souvent tous les frais.

Si ce sont, au contraire, des familles jouissant d'une certaine aisance qui s'expatrient, les pertes ne sont pas moins réelles. Le pays est privé d'hommes utiles qui s'éloignent avec leur industrie et leurs moyens d'existence, pour se

soustraire à toutes les charges qui les entourent. Ces charges alors doivent être supportées par un plus petit nombre d'hommes ; et il est à remarquer que les consommateurs improductifs sont restés et qu'il se présente des générations nouvelles d'enfants, toujours prêtes à envahir les moindres vides qui se forment.

Les émigrations, du reste, peuvent avoir différentes causes : les plus fatales peut-être pour un État, sont celles que provoquent des lois injustes et oppressives. La révocation de l'édit de Nantes a été une calamité pour la France, et au contraire une source de prospérité pour la Hollande et les pays qui recueillirent les familles expatriées. A cette époque, la plupart des contrées de l'Europe laissaient encore des vides à remplir dans leurs populations, et il y avait bénéfice à les combler par des hommes adultes qui apportaient avec eux leurs fortunes et plusieurs branches d'industrie.

On ne peut que plaindre les pays où les émigrations sont devenues nécessaires, car elles accusent toujours une plaie physique ou morale dans la nation. L'homme éprouve en général de vives répugnances à quitter les lieux qui l'ont vu naître, et il ne s'expatrie que quand il y est contraint par de rudes nécessités.

Nous avons déjà vu que la position la plus fa-

vorable pour un pays consiste à avoir une population qui soit à peu près au niveau de ses moyens de subsistance et qui se maintienne à ce niveau avec le moins de naissances possible ; les charges de toute espèce y sont d'autant moins lourdes qu'il se trouve plus d'individus en état de les partager.

Quand le niveau n'est pas atteint, il se présente deux moyens pour remplir les vides : ou la nature y pourvoit par des naissances, ou l'homme par des immigrations. De même, quand le niveau est dépassé, la population surabondante doit s'écouler, soit dans le tombeau, soit par l'émigration.

Les moyens employés, dans ce dernier cas, par la nature, pour suppléer à l'imprévoyance des hommes, sont trop violents pour qu'on ne cherche pas à soustraire à la mort les surnuméraires de la population, si je puis m' exprimer ainsi, en les transportant dans d'autres climats. L'humanité en fait un devoir et la raison d'ailleurs en démontre suffisamment l'utilité et la convenance. Mais on pourrait ne pas être également d'accord sur les moyens de suppléer aux vides de la population ; cette question mérite donc d'être examinée.

Nous remarquerons d'abord qu'il est dangereux de faire un appel à la tendance de l'homme

à se reproduire et de provoquer une fécondité que l'on ne sera peut-être plus maître d'arrêter par la suite. D'ailleurs, un appel semblable ne produit que des enfants qui, pendant longtemps, seront une charge pour l'État. L'immigration, au contraire, procure généralement des hommes adultes qui peuvent se rendre immédiatement utiles ; et, lors même qu'ils n'apporteraient que leurs bras, ils sont un bénéfice réel pour la nation dans laquelle ils viennent s'incorporer.

Les pays neufs ont donc intérêt à faire des emprunts d'hommes aux pays anciens qui ont une surabondance de population. Les avantages sont réciproques ; d'une part, on sauve des hommes du tombeau; de l'autre, on les substitue à des enfants.

Les colonisations, quand elles sont bien faites, résument ces doubles avantages au profit d'une même nation. C'est ce qu'avaient fort bien compris les peuples anciens qui se sont le plus distingués dans la voie de la civilisation, et ce que pratiquent encore plusieurs peuples modernes.

Sans sortir des bornes de la Belgique, quelque resserrées qu'elles soient, on y trouve des populations dont les besoins sont bien différents. Dans les provinces de Luxembourg et de Na-

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mur, il manque évidemment des bras pour mettre les terres en culture ; et , bien que le nombre des naissances y soit très-supérieur à celui des décès, les mêmes besoins s'y feront sentir longtemps encore. Ne serait-il pas préférable que cette excessive fécondité qui augmente la population, chaque année, d'un nombre considérable d'enfants, fût remplacée par des immigrations de laboureurs flamands? A une substitution aussi désirable, se joindrait un acte d'humanité : on arracherait à une mort presque certaine des malheureux qui ne trouvent plus, dans le travail, les moyens de subvenir à leur existence. De pareils déplacements, du reste, doivent se faire avec d'autant plus de prudence que les populations diffèrent davantage par les mœurs et par les besoins qu'elles se sont créés.

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