CHAPITRE VIII
ï/art de guérir exerce-t-il une influence sur le système social ?
S'il est vrai que le taux de la population soit réglé par le taux de la production, quelle est donc la mission de l'art de guérir?
Si je réponds qu'il ne peut sauver les uns qu'aux dépens des autres ; et que lorsqu'à force de soins, il parvient à fermer quelques-unes des cent portes ouvertes à la mort, les autres ne font que s'ouvrir davantage et qu'il s'en forme de nouvelles au besoin, j'aurai l'air de parler peu sérieusement, et cependant je n'aurai fait qu'exprimer la vérité.
Chaque nation, selon ses moyens de production et selon les besoins de ses habitants, ne peut disposer que d'un certain nombre de places au banquet de la vie; et quand, par une cause quelconque, il se trouve des privilégiés, ce ne peut être qu'aux dépens des autres citoyens. Chacun en général désire d'y conserver le plus longtemps possible la place qu'il occupe, et il emploie tous les moyens possibles pour s'y maintenir.
Du reste, c'est déjà un immense avantage que l'homme prévoyant, l'homme nécessaire à sa famille et à son pays, puisse par des soins bien entendus profiter de ce privilège, combattre des fléaux qui, sans le détruire, altèrent son physique et rendent son existence moins heureuse ; ou, du moins, qu'il puisse adoucir ses derniers instants et descendre au tombeau par des chemins moins rudes et moins effrayants.
Les médecins, en s'efforçant de prolonger notre vie, n'augmentent donc réellement pas le nombre des vivants, mais ils peuvent soustraire notre existence à bien des misères, à bien des douleurs. Toutefois ces avantages mêmes ne s'acquièrent que sous des conditions impérieuses et qui sont rarement observées.
Un médecin habile nous indiquera les moyens les plus favorables au rétablissement de notre santé, sans que ses conseils produisent des fruits utiles : dès que nous en dévions en effet, ce qu'il voulait obtenir reste sans résultat. Pour agir efficacement, il devrait non-seulement connaître parfaitement notre constitution et la cause de notre mal, savoir le remède convenable, mais encore pouvoir veiller à ce que le régime qu'il prescrit, soit convenablement observé. Or, c'est parce que l'on manque souvent à
Tune ou à l'autre de ces conditions, et surtout à la dernière, que les résultats de la médecine sont si problématiques.
On pourrait presque affirmer qu'une surveillance éclairée auprès des malades, est d'un effet plus sûr que les secours mêmes de l'art. La mortalité des hôpitaux diffère bien moins par l'inégalité de mérite des médecins, que par la nature des soins de surveillance donnés aux malades.
Ces remarques ne s'appliquent pas seulement aux hommes, considérés dans l'état de maladie, mais à tous les hommes en général, vivant ensemble sous un même régime. Une administration dépourvue de lumières, peut produire une mortalité plus ou moins rapide, et quelquefois excessive, dans les prisons, dans les hospices, dans les dépôts de mendicité, dans les ateliers, dans les casernes, et partout enfin où des hommes se trouvent réunis.
Je ne saurais trop le répéter, une hygiène bien entendue, une administration éclairée rendent infiniment plus de services que la médecine pratiquée par les hommes les plus habiles.
Loin de moi la pensée de déprécier l'art de guérir ; je crois au contraire qu' un médecin prudent et instruit peut, dans les familles, rendre au phy-
sique les mêmes services qu'un bon pasteur y rend au moral; tous deux méritent d'être honorés dans leur profession. Mais il y a lieu de croire, en considérant les choses sous un point de vue général et en tenant compte des méprises faites par des médecins peu instruits ou peu soigneux, que l'art de guérir, circonscrit dans ses propres moyens, exerce peu d'influence sur la nature et la durée des maladies, et n'en exerce point sur le nombre clés morts.
Je n'ai parlé, dans ce qui précède, que de l'art de guérir, ainsi que de l'hygiène publique qui a pour mission de développer plus avantageusement notre physique, et de donner plus de force et de souplesse à nos organes. Sous ce rapport, cette science ajoute singulièrement à la valeur de l'homme et par suite à celle d'un peuple.Siellen' augmente pas lenombre des citoyens, elle peut du moins rendre leur constitution plus saine et plus vigoureuse. La chirurgie, de son côté, peut aussi, par des soins bien entendus, faire qu'une population soit physiquement meilleure et compte moins d'individus estropiés ou difformes.
Telle est donc, en résumé, la mission de l'art de guérir, dans son acception la plus large, et dans les pays où la population se trouve au complet ; il exerce peu d'influence sur le nombre des
décès, mais il en a beaucoup pour améliorer physiquement le peuple; et il diminue la somme des douleurs, en même temps qu'il donne des consolations. Cette mission est assez belle pour qu'on puisse ranger cet art parmi ceux qui servent le mieux l'humanité.