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CHAPITRE PREMIER

Des mœurs, des lois et de l'opinion.

Les mœurs se développent par l'éducation et par les principes religieux; elles dépendent aussi, en grande partie, de notre constitution physique et du milieu dans lequel nous vivons.

Il ne faut pas confondre l'éducation avec l'instruction ; la première s'adresse au moral de l'homme, la seconde à son intelligence. L'instruction nous prépare à mieux profiter de l'éducation ; on peut la regarder comme un instrument qui double la valeur de l'homme, quand il est bien employé ; et qui, dans certaines circonstances aussi, devient une arme fatale, un moyen de commettre des crimes.

C'est sous l'influence des circonstances diverses au milieu desquelles il est forcé de vivre, que l'individu développe ses qualités morales; il finit par prendre un état plus ou moins sta-

ble vers lequel il tend toujours à revenir, quand des causes accidentelles l'en ont détourné. Il en est de même d'une nation; l'on peut juger de sa moralité, non-seulement par son état le plus habituel, mais encore par les fluctuations qu'elle subit autour de cet état.

Les lois ont pour objet de maintenir l'ordre et de faire respecter les droits de tous ; leur but est de prévenir les excès qui pourraient devenir nuisibles au corps social; elles répriment donc les mœurs dès qu'elles franchissent les limites convenables, sans s'occuper de ce qui se passe dans l'intérieur même de ces limites.

Il est de la plus haute importance qu'il règne de l'harmonie entre les lois et les mœurs d'un peuple; quand cette harmonie n'existe pas, l'une de ces deux choses doit nécessairement fléchir devant l'autre.

Quand les lois restreignent trop les limites dans lesquelles une nation est forcée de se mouvoir moralement , celle-ci doit changer de manière d'être, ou rompre violemment les barrières qu'on lui oppose. Il peut arriver aussi que les lois faiblissent, et cessent d'être respectées pour avoir été trop souvent enfreintes.

Le législateur doit donc connaître à fond les mœurs du peuple dont les destinées lui sont

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confiées. 11 doit établir un juste équilibre entre deux forces toujours en présence : la force morale du peuple constamment agissante , constamment variable, et la force des lois qui en réprime les écarts.

Il existe une troisième force, peu apparente, capricieuse, quelquefois dédaignée, d'une origine presque toujours inconnue, et qui cependant finit bien souvent par surpasser les deux autres et les modifier. Elle a toujours été d'un puissant secours pour ceux qui ont su s'en servir : cette force est l'opinion publique. L'homme le plus sage, le plus calme, a beau se rattacher à la morale, vouloir se renfermer dans les limites que lui assignent les lois : il doit presque infailliblement en sortir quand l'opinion publique le commande. Ainsi, la religion et la loi lui défendent le duel, et cependant il de* viendra duelliste si l'opinion publique le veut ; et même, si elle l'exige, il s'armera du poignard, et il égorgera celui qu'il aura surpris auprès de sa femme. On dit ensuite qu'il a vengé son honneur, et la loi même reste sans force. Cependant, qu'ont de commun avec son honneur les dérèglements d'une femme coupable, ou les séductions d'un misérable? Et s'il fallait frapper, était-ce au mari outragé à saisir le glaive du bourreau ?

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L'opinion publique, ici, est absurde et cruelle, mais elle n'atteint que quelques particuliers ; tandis que plus généralement, quand sa direction est mauvaise, elle tend à saper les bases mêmes de la morale et de l'État. Il suffit de l'exemple d'un mauvais prince, pour entraîner un peuple vers la débauche et la démoralisation, jeter le désordre dans les familles et relâcher tous les liens de la société.

Il n'est pas rare , dans nos sociétés modernes, de voir ce qu'on nomme un élégant, un homme du monde, se vanter des séductions qu'il a exercées, des femmes qu'il a perdues, et chercher à capter les suffrages de ceux-là môme qui auraient applaudi à son meurtre, si le mari outragé avait pu le surprendre.

Le vol n'est plus vol, quand il s'agit des deniers de l'État; on tire vanité de la fraude. On a vu l'ivrognerie et les autres vices mis successivement à l'ordre du jour, et, sous le nom de mode, on a fait accueillir favorablement toutes les extravagances.

Cependant, il faut en convenir, l'opinion publique peut produire aussi de bons résultats, et bien souvent elle supplée au silence des lois ; elle flétrit les vices qu'aucun jugement légal ne saurait atteindre. Dans des circonstances importantes, elle élève les hommes et les peuples

au dessus d'eux-mêmes, et les rend capables des plus grandes choses.

Ce n'est pas sans raison que Pascal proclamait sa toute-puissance : « Qui dispense la réputation? s'écriait ce profond penseur (1) ; qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l'opinion? combien toutes les richesses de la terre sontelles insuffisantes sans son consentement ! L'opinion dispose de tout ; elle fait la beauté , la justice et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connais que le titre , qui vaut lui seul bien des livres, Délia opinione regina del mondo. »

Un autre écrivain illustre a fixé l'attention sur le rôle important que joue l'opinion dans les affaires sociales. Après avoir parlé clés relations nécessaires qui existent entre l'État et ses différents membres, J. J. Rousseau ajoute : « A ces trois sortes de lois il s'en joint une quatrième, la plus importante de toutes, qui ne se grave ni sur le marbre, ni sur l'airain , mais dans les cœurs des citoyens ; qui fait la véritable constitution de l'État; qui prend tous les jours de nouvelles forces ; qui, lorsque les autres lois vieillissent ou s'éteignent, les ranime

(1) Pensées, première partie, art. vi, pensée 3.

ou les supplée, conserve un peuple dans l'esprit de son institution, et substitue insensiblement la force de l'habitude à celle de l'autorité. Je parle des mœurs , des coutumes et surtout de l'opinion ; partie inconnue a nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres ; partie dont le grand législateur s'occupe en secret, tandis qu'il paraît se borner à des règlements particuliers qui ne sont que le cintre de la voûte, dont les mœurs plus lentes à naître forment enfin l'inébranlable clef (1). »

Personne n'est plus avantageusement placé que le Prince pour agir sur l'opinion ; il peut la diriger habilement et profiter de ce levier puissant pour améliorer les mœurs et donner aux lois plus d'autorité et de force. Cette arme, généralement méconnue, a fait des prodiges entre les mains de ceux qui ont su en faire usage ; c'est l'instrument le plus sûr de la victoire dans tous les genres de luttes ; il n'est guère de commotion politique dont l'opinion publique n'ait été l'âme, ni de parti vainqueur qui ne lui ait dû ses avantages.

Mais qui règle généralement l'opinion? quand il s'agit de l'instant présent, il serait bien difficile de le dire. La voix qui la prépare, se perd

(1) Du Contrat social, liv. II, chap. il.

au milieu des mille voix qui lui servent d'échos. Mais, quand il s'agit de la postérité, il ne reste plus que quelques voix qui y produisent un long retentissement, et ce sont celles qui s'énoncent avec le plus d'éloquence et de force, qui finissent par prédominer. L'écrivain le plus habile est donc en définitive celui qui devient le dispensateur de la gloire et du blâme ; c'est lui qui est, en quelque sorte, l'arbitre et le souverain juge des hommes et des peuples. Les princes qui ont le mieux entendu leurs intérêts, se sont attachés à se rendre favorables ceux qui pouvaient éterniser leur nom. Alexandre le Grand n'avait permis qu'au seul Apelles de faire son portrait, et certes il consultait bien en cela le soin de sa réputation. Cependant le plus illustre des peintres de l'antiquité a beaucoup moins fait pour la gloire d'Alexandre que Quinte- Gurce, dont le nom cependant ne brille pas en première ligne parmi ceux des historiens.

Les plus grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont si bien senti la nécessité de se rendre l'opinion publique favorable, que quelques-uns ont cru devoir présenter eux-mêmes l'exposition des faits auxquels ils ont pris part. Xénophon, Thucydide, César et Napoléon en sont des exemples bien remarquables.

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