CHAPITRE IL
De la démoralisation et du paupérisme. Des institu lions de bienfaisance.
Un grand nombre de fléaux affligent la société ; il en est un surtout qui cause de grands ravages et dont on n'a peut-être pas examiné les conséquences avec assez d'attention.
La débauche est généralement répandue dans tous les rangs, mais surtout chez le peuple des grandes villes ; un goût effréné du luxe sert d'aliment à ces désordres. Une jeune fille, dans les classes inférieures, ne rougit plus d'un enfantement illégitime; elle n'a point à reculer devant les conséquences d'un pareil malheur. Et pourquoi s'en alarmer ? L'opinion ne la flétrit point, et elle se crée les chances d'obtenir une pension , ou même de contracter un mariage auquel elle n'aurait pu aspirer autrement. Que lui importe qu'elle répande dans des familles respectables le trouble et le désordre, pourvu qu'elle parvienne à s'y introduire en même temps.
Si ses plans intéressés viennent à échouer, la philanthropie n'a-t-elle pas pourvu à tout?
Reçue dans un hospice de maternité, elle sera entourée de toutes sortes de prévenances ; quel souci pourrait-elle avoir? elle abandonnera son enfant aux soins de la société qui a promis de pourvoir à son existence.
Quant à elle-même, la jeune fille reprendra ses anciennes habitudes. Elle a désormais rompu avec la morale ; les lois sont sans action sur elle, et l'opinion publique, qui seule aurait pu réprimer son inconduite, l'opinion reste indifférente.
Telle est notre organisation sociale actuelle ; et cet état de choses produit annuellement environ dix mille naissances illégitimes dans les seules limites de la Belgique, et soixante-dix mille dans celles de la France !
Or, si nous considérons que ce nombre de naissances illégitimes forme à peu près le tiers de l'accroissement annuel de la population, c'est-à-dire de cet élément qui nous conduit avec tant de rapidité vers le paupérisme, nous comprendrons qu'il n'existe pas là seulement une question de morale et d'honneur, mais qu'il s'est formé une véritable plaie sociale qui grandit chaque jour, et qui doit finir, si l'on n'y porte remède, par dévorer le corps le mieux constitué.
Le mal se fait ressentir surtout dans les villes ;
et Ton peut dire, sans exagérer, que l'accroissement de la population s'y forme à peu près exclusivement de naissances illégitimes. C'est aussi par les enfants provenant de ces naissances, que se recrutent habituellement les populations des hospices.
Telle est donc, en grande partie, la source du mal qui depuis longtemps fait l'objet des méditations des économistes. Les plus habiles ont reconnu l'insuffisance des lois pour combattre ce fléau; c'est qu'une pareille difficulté n'est pas en effet de leur compétence ; il s'agit ici d'un relâchement de morale et d'un manque de prévoyance, et l'opinion publique ne fait rien pour suppléer au silence des lois.
La question en définitive est de savoir, pour un pays où règne le paupérisme, qui fera place aux intrus qui viennent ainsi annuellement, par des portes illégitimes, prendre des parts à peine suffisantes pour la population ; car, il n'y a pas à transiger, les surnuméraires doivent se résigner à la mort ou à l'exil.
Dans cet état de choses, il faudrait peut-être recourir aux lois et leur demander des garanties dont le corps social sentira désormais de plus en plus la nécessité. Est-il juste qu'il continue, sous les apparences de la charité, d'alimenter et d'encourager le vice, et que le cou-
pable échappe non-seulement à toute punition, mais qu'on ne songe pas même à lui faire atténuer le mal qu'il produit ?
Loin de moi de demander qu'on cesse les soins charitables dont on entoure une mère dans un hospice, et surtout qu'on prive son enfant des secours qui lui sont nécessaires; mais que cette mère sache d'avance qu'elle contracte une dette envers la société , et qu'elle doit l'acquitter par son travail et sa prévoyance. Il faut se dépouiller ici des sentiments d'une philanthropie mal entendue; il faut de grands remèdes, parce que nous sommes en présence de grands maux.
La philanthropie , si respectable dans ses intentions , a souvent complètement manqué le but qu'elle voulait atteindre, faute de lumières nécessaires pour se diriger dans les circonstances délicates où elle voulait s'interposer.
Un des principes généraux qu'on ne devrait jamais perdre de vue, consiste en ce que la société doit éviter de se substituer aux individus pour tout ce qui concerne la prévoyance.
D'une autre part, quand la société vient en aide au malheureux, il faut qu'elle agisse comme la Providence et que la main qui donne reste inaperçue.
Le citoyen n'a pas légalement droit à des se-
cours ; il ne peut demander qu'au nom de la morale et non des lois, qui ne lui doivent que protection pour lui et pour les siens.
C'est quand les États veulent réglementer la bienfaisance et la formuler en lois, qu'ils vont directement au but opposé à celui qu'ils voulaient atteindre ; ils créent légalement le paupérisme.
Je conçois qu'un pays prélève volontairement un impôt pour combattre un fléau, tel qu'une guerre, une disette, une épidémie, une inondation, que nulle puissance humaine n'avait pu prévoir et qui atteint une partie plus ou moins grande du corps social. Je conçois encore qu'on cherche à indemniser une classe de citoyens dont les traités internationaux ont compromis les intérêts ou ruiné les industries; mais, pour des maux particuliers, il faut laisser aux individus le soin de les guérir. On peut toutefois en faciliter les moyens, en invitant des hommes honorables à prendre l'initiative et en accordant à ces mêmes hommes toute la considération nécessaire pour qu'ils accomplissent leur mission ; mais évitons surtout que la bienfaisance ne s'exerce ostensiblement, il faut que le pauvre n'ait point à rougir en recevant et que ceux qui donnent, ne créent point une charge.
Quand du reste l'homme reconnaît son in-
suffisance pour subvenir à ses propres besoins et à ceux de sa famille, il doit à la société certaines garanties en échange des secours qu'il lui demande ; il contracte une dette , et la société est en droit de lui imposer certaines conditions. Si l'on trouvait ces exigences trop fortes, que l'on se rappelle que, dans bien des États civilisés, elles sont portées beaucoup plus loin, puisqu'on prive de sa liberté et qu'on punit de l'emprisonnement, celui qui implore la commisération publique et se livre à la mendicité.
Il faut éviter surtout que le pauvre abandonne ses foyers et se livre au vagabondage ; il serait perdu sans ressource. S'il ne gagne que vingt sous, et que, dans des années désastreuses , vingt-cinq lui soient indispensables pour soutenir son existence, il est nécessaire que la charité subvienne à ce qui lui manque , sous peine de devoir bientôt payer le tout sans espoir de mettre un terme à une pareille charge. Pour ceux qui ne sont point dans l'indigence, mais qui se trouvent sur cette limite où l'on commence à la craindre, il faut, par tous les moyens possibles, éveiller le sentiment de la prévoyance. Il faut les porter à faire des économies pour les circonstances difficiles par lesquelles ils auront à passer. Si une année désastreuse ou une maladie les trouve dépour-
vus de ressources, ils peuvent se perdre à jamais. Chez la plupart des hommes, une ruine complète équivaut à une démoralisation qui en est la compagne ordinaire.
On ne saurait trop encourager les institutions qui ont pour objet de favoriser la prévoyance : telles sont les sociétés de secours mutuels, les caisses d'épargne , les sociétés d'assurances quand elles ne sont pas des spéculations industrielles.
On s'est demandé si les assurances, surtout celles contre l'incendie, ne devraient pas se faire par l'État et devenir obligatoires. La théorie des probabilités montre, en effet, que plus le nombre des assurés est grand, et plus on a de chances de voir se réaliser les résultats indiqués par l'expérience des années précédentes. Les garanties sont aussi plus fortes que celles présentées par de simples particuliers.
On peut toutefois objecter à ce mode d'assurances, que l'administration faite par l'État est généralement plus coûteuse ; que la surveillance exercée serait moins active que celle des sociétés directement intéressées, et qu'enfin l'on se fait moins de scrupules de la frauder lorsqu'on a affaire à un gouvernement. En cas de guerre ou de crise, on pourrait aussi, pour créer des embarras à l'État, chercher à multiplier
les incendies. D'une autre part, en temps de paix, le peuple serait intéressé à soutenir l'État, qui le protégerait et qui garantirait ses biens contre les différentes éventualités désastreuses. La question des assurances par l'État est d'une haute importance ; elle mérite d'être examinée avec d'autant plus de soin, qu'elle peut se compliquer par des intérêts locaux. Il faut éviter ensuite de trop charger les administrations et de rendre leur action impossible en voulant trop l'étendre.