CHAPITRE III
Des crimes et des châtiments.
Nous avons vu qu'il était à peu près impossible de comparer entre elles deux nations contemporaines, sous le rapport de la moralité. Lors même qu'on s'en tiendrait à établir des rapprochements entre les crimes constatés des deux parts, on aurait à tenir compte de la différence des lois, de l'organisation des tribunaux, de l'activité de la justice et d'une foule d'autres circonstances.
Dans tous les cas, on n'aurait ainsi qu'un seul élément de comparaison; pour être juste, il faudrait placer à côté des actes répréhensibles, ceux qui prouvent en faveur des peuples que l'on compare. On pourrait trouver d'un côté plus de crimes, mais qui seraient compensés en quelque sorte par un nombre plus grand d'actions vertueuses ; c'est ce qui se remarque assez souvent à la suite des grandes commotions politiques et de tous les événements qui tendent à exalter les passions de l'homme. La révolution française, déjà si remarquable par la place qu'elle occupe dans l'histoire des peu-
pies, a fait naître, chez les individus, une foule d'actions d'héroïsme bien propres à rassurer l'humanité et à lui faire oublier les sanglants sacrifices qui ont signalé cette époque mémorable. Dans les grandes oscillations que subit un peuple dès qu'il abandonne son état normal, il ne suffit pas de le voir dans une de ses phases extrêmes, il faut le suivre dans tout l'intervalle qu'il parcourt.
On peut se demander encore si un même peuple est comparable à lui-même, à différentes époques de son existence ? J'avoue que de pareilles comparaisons me semblent plus légitimes, surtout si les lois n'ont point sensiblement varié et si l'activité de la justice ne s'est pas relâchée. Mais alors même, il ne faut pas se borner à compter les délits, il faut aussi apprécier les causes qui les ont fait naître.
Si la France continue à publier les documents recueillis par ses différents tribunaux, il sera curieux de rechercher plus tard si certains crimes se sont multipliés, et de reconnaître les causes des variations qui ont pu survenir.
Pour faire comprendre ma pensée, je citerai un exemple. Je prendrai pour point de départ, la courbe de criminalité, c'est-à-dire la ligne qui, pour l'époque actuelle et pour chaque âge de la vie, indique le degré plus ou moins
grand du penchant au crime. Nous avons vu que c'est vers l'âge de vingt-cinq ans que ce penchant atteint son maximum, et ce résultat s'est reproduit d'année en année. Maintenant est-il à présumer qu'il subsistera encore dans un siècle, dans deux siècles, et avec la même intensité ?
Les fluctuations que subira le maximum, donneront naissance à une courbe nouvelle qui, par ses ondulations, indiquera le développement du penchant au crime pour la nation, comme le fait pour les individus la courbe que nous connaissons déjà. Ce ne sera plus l'homme moyen qu'on suivra pendant les différentes périodes de sa vie, mais tout un peuple pendant la succession des siècles. Nous nous formerons ainsi une idée des variations qui auront été produites.
Nous pourrons figurer de la même manière les fluctuations des autres qualités morales de l'homme, qui sont susceptibles d'être exprimées en nombres, et rechercher ensuite les causes qui les ont modifiées aux différentes époques.
Le nombre des crimes ne dépend pas seulement de la moralité des individus et des conditions sociales dans lesquelles ils se trouvent, mais encore des lois qui devraient être en parfaite harmonie avec les mœurs et les besoins
des peuples. C'est en général de ce défaut d'harmonie que naissent les désordres de la société.
Quelquefois aussi le crime prend sa source dans l'esprit d'imitation, que l'homme possède à un haut degré et qu'il manifeste en toutes choses. Il n'est pas d'action si extravagante, de crime si atroce qui ne trouve des imitateurs, surtout si le public s'en est préoccupé. Aussi est-il fort à regretter que les journaux et les divers écrits que le peuple lit avec le plus d'avidité, se fassent les continuels échos de toutes les turpitudes qui affligent un État. Ils deviennent, sans le savoir, une cause puissante de démoralisation. On devrait couvrir d'un voile épais ces fléaux, non-seulement parce qu'ils affligent et dégradent le corps social, mais encore parce qu'ils exercent une influence contagieuse.
Les maladies morales sont comme les maladies physiques : il en est de contagieuses ; il en est qui sont épidémiques ; il en est d'autres qui sont héréditaires. Le vice se transmet dans de certaines familles comme les scrofules et la phthisie. La plupart des crimes qui affligent un pays, partent de quelques familles qui exigeraient une surveillance particulière, un isolement semblable à celui qu'on impose aux ma-
lades soupçonnés de porter des germes pestilentiels.
A quoi sert, en France, de donner tant d'éclat au jugement et à la punition des régicides? Tout cet appareil déployé par la première assemblée du royaume est une ovation éclatante que bien des fanatiques consentent à payer au prix de leur tête. Et si le coupable meurt avec quelque sang-froid, s'il montre du courage, c'est un nouvel appel à la vanité et au crime.
Il est des héros de toute espèce : il en est pour toutes les classes de la société. L'assassin qui porte avec fermeté sa tête sur l'échafaud, est un héros aussi; il trouve des admirateurs, et trop souvent des imitateurs serviles.
Si l'on croit à la nécessité de la peine de mort, qu'on ne l'étalé du moins pas sous les yeux du peuple. Dès que le crime a été constaté d'une manière solennelle et publique, dès que la loi a prononcé, que le glaive frappe, mais que ce soit entre les murs d'une prison. Qu'on n'attire pas les regards du peuple sur un hideux supplice qui épouvante les uns et habitue les autres à ces spectacles sanguinaires.
L'effet moral que veut produire le législateur, serait obtenu d'une manière plus sûre par le silence mystérieux qui couvrirait le supplice. Quelques témoins seulement seraient appelés
à y assister, pour présenter toutes les garanties que la société peut exiger dans une pareille circonstance.
On devrait éloigner à jamais des yeux du peuple ces échafauds, restes hideux du moyen âge, où l'homme est exposé au mépris de ses semblables, où on le montre, fixé à un pilori, comme une bête sauvage, où on le stigmatise d'un fer brûlant, où on le mutile pour l'égorger ensuite.
Que peut-on espérer, même de la moins cruelle de toutes ces punitions? Croit-on produire une impression bien vive sur le peuple? Ce qui doit le frapper avant tout, c'est la certitude que le crime ne peut rester impuni et que la justice l'atteindra d'une manière sûre et avec promptitude.
La plupart de ceux qui montent sur l'échafaud avaient compté sur l'impunité. Or , c'est l'espoir de cette impunité qu'il faut leur ravir.
Quant au coupable même à qui l'on veut ménager les moyens de s'amender et de rentrer un jour dans la société, de quel front osera-t-il y reparaître, surtout s'il porte sur lui cette marque brûlante de l'infamie qui l'avertit incessamment qu'il s'est établi une barrière insurmontable entre la société et lui; que toute
la bienveillance qu'il peut mériter encore, ne doit s'acquérir qu'au prix de mensonges et par le soin qu'il mettra à cacher cette flétrissure qui lui a été imprimée par la main du bourreau ?
Vous vous étonnez du nombre des récidives, mais c'est vous qui les avez fait naître. Vous commencez par flétrir, et ce qu'ont dégradé vos mains, vous exigez qu'il reparaisse dans son éclat primitif.
Les hommes qui se sont occupés avec le plus de soin du régime pénitentiaire , ont senti la nécessité d'isoler les condamnés, d'empêcher même qu'ils ne puissent se reconnaître entre eux, afin de leur ménager les moyens de venir, un jour, reprendre leur place dans la société. On les a vus, dans un congrès spécial tenu à cet effet, se préoccuper de l'espèce de vêtement qu'il fallait donner aux détenus dans l'intérieur des prisons et dessiner jusqu'à la forme des casquettes qui cacheraient le mieux leurs traits aux yeux des malheureux compagnons de leur infortune. Et tandis que ces hommes compétents croient à la nécessité de tant de précautions dont quelques-unes sont peut-être exagérées, d'une autre part, le condamné, avant d'entrer dans cette prison où il deviendra l'objet de tant de sollicitude, est exposé, en plein
jour, à la curiosité insultante du public; et toutes les précautions ont été prises par le bourreau pour qu'il lui soit impossible de s'y soustraire. Étrange contradiction ! Que penser de nos pénalités mises en présence de nos doctrines actuelles ?