CHAPITRE IV
JDe l'antagonisme des nations.
Avant que des liens de bienveillance et des lois protectrices eussent uni les hommes entre eux, chacun devait veiller à sa propre conservation, chacun était arbitre de ses droits et les faisait valoir, s'il en avait la force, sans qu'un tiers eût à exercer le moindre contrôle sur ses actions. Le plus fort dépouillait le plus faible, enlevait ce qui pouvait exciter sa convoitise, portait l'insulte et la mort chez ses voisins, et se faisait impunément des trophées du produit de ses brigandages.
Grâce aux progrès des lumières , cet état de choses ne subsiste plus. Des lois pleines d'humanité ont assuré les droits du faible contre l'oppresseur ; la justice est descendue parmi les hommes. L'être le plus chétif trouve aide et protection pour sa personne et pour ses biens ; et ces garanties sont établies d'une manière si solide, qu'il n'est point d'homme qui ne repoussât avec indignation l'assurance qu'elles n'existent pas dans la nation, dont il fait partie.
Comment se fait-il donc que , pendant que
ces sentiments d'équité sont si profondément gravés dans le cœur des hommes quand il s'agit des individus, on en ait encore des notions si confuses quand il s'agit des peuples ?
Eh quoi, l'on trouve que la civilisation a fait des progrès immenses , et les nations, considérées dans leurs rapports mutuels, sont encore dans la plus complète barbarie ! Qu'un État, par son activité, par son industrie, porte ombrage à un État voisin plus puissant que lui, qu'il vienne à exciter sa jalousie , il le verra, sous le prétexte le plus futile, ruiner son commerce, brûler ses flottes, saccager ses villes. Il se trouvera réduit à un état si misérable, que, de longtemps, il ne pourra se relever des coups qu'il aura reçus.
Les plus forts s'enrichissent des dépouilles de ceux qu'ils peuvent écraser impunément ; chaque larcin devient pour eux l'objet d'un triomphe ; et ces exactions se poursuivent jusqu'au jour où, eux-mêmes, ils sentent le besoin de s'entre-détruire pour s'assurer l'empire suprême. C'est ainsi que Rome est demeurée la maîtresse du monde, après avoir vaincu et ruiné tous les peuples qui étaient restés debout devant elle.
Il est des lois contre le vol, le duel, le meurtre, l'assassinat, dès qu'il est question desindivi-
dus ; mais il n'en existe pas quand il s'agit des nations. Sous le nom de droit des gens, on est convenu de quelques formes qui rendent moins odieux en apparence les crimes que les États commettent entre eux ; on règle en quelque sorte le cérémonial, on arrête la forme du duel, quand deux peuples vont s'égorger.
Il faut le dire à la gloire de l'humanité , le dix-neuvième siècle tend à entrer dans une voie nouvelle ; il a compris qu'il doit exister aussi des lois et des tribunaux pour les peuples, et que les crimes de nation à nation , pour être exécutés sur une échelle plus grande, ne sont pas moins haïssables que les crimes d'individu à individu.
Plusieurs des grands peuples de l'Europe ont pris une glorieuse initiative ; ils se sont constitués juges des différends qui pouvaient survenir. Toutefois un tribunal si puissant et qui s'est attribué la suprématie , comme le font les plus forts chez les peuples naissants, ne peut, dès son début, marcher d'un pas ferme dans le chemin de l'équité. Plus d'un procès a été jugé, sans que la partie mise en accusation ait été entendue ; plus d'un jugement a été rendu par l'un ou l'autre juge individuellement qui s'en appropriait les bénéfices.
Combien de temps faudra-t-il encore pour
que l'égalité devant la loi, qui règne parmi les hommes, s'établisse aussi parmi les nations? Sera-t-il possible jamais d'obtenir des juges parfaitement désintéressés dans les causes où ils auront à prononcer ?
A voir les attitudes des peuples, de ceux même qui font étalage des relations les plus amicales, des sympathies les plus vives, on dirait qu'ils sont en hostilité perpétuelle. Toujours sous les armes, s' observant toujours, on les croirait à la veille d'un combat ; des sentinelles de toute espèce couvrent leurs frontières ; le paisible voyageur ne peut traverser leurs lignes sans avoir été questionné ou molesté par les uns, fouillé ou rançonné par les autres. Je laisse aux économistes le soin d'examiner les nécessités politiques d'un pareil système protecteur. Il faut bien, puisqu'en général elles subsistent encore chez les nations les plus civilisées, il faut bien croire que ces nécessités sont grandes et qu'elles sont universellement senties.
Il y a loin de cet état de choses à un cosmopolitisme prêché par quelques écrivains et qui consisterait à faire passer un niveau de plomb à la surface de notre globe, et à détruire toute espèce d'esprit national; autant vaudrait étouffer aussi, chez l'homme, cet amour-propre bien entendu, ce sentiment de dignité personnelle
qui l'élève au-dessus de lui-même et le rend capable des plus belles actions comme des plus grandes entreprises.
Il faut savoir se préserver de ces deux écueils qui peuvent devenir également funestes. Trop peu de nationalité relâche tous les liens qui constituent le corps social ; trop de nationalité, au contraire , en resserrant les mêmes liens outre mesure, finit par étouffer l'individualité au dedans, et par produire l'isolement au dehors.
SECTION TROISIÈME