SECT. III. — DES QUALITÉS INTELLECTUELLES
Si notre distinction est exacte, Fidiotisme et la démence doivent se rencontrer aux deux extrémités de la vie : d'une part, dès l'enfance, Tîntelligence est dominée par la matière, et désormais Ibut remède est impossible ; de l'autre, Tintelligence affaiblie cesse également d'être en équilibre avec le physique et se trouve hors d'état d'exercer ses fonctions.
Pour ce qui concerne l'aliénation mentale, on la rencontre souvent chez les organisations intellectuelles les plus heureuses , au plus bel âge de la vie, et quand notre esprit est dans sa plus grande activité. D'après les documents de plusieurs pays, j'ai trouvé que l'aliénation mentale marche à peu près parallèlement avec le développement de la raison, et que c'est aussi entre 30 et 55 ans qu'elle se manifeste avec le plus d'intensité et cause les maladies dont la guérison rencontre le plus d'obstacles.
Ce rapprochement est curieux sous plus d'un rapport ; par exemple, à l'âge de Û5 ans, nos facultés mentales flottent entre des limites plus ou moins étendues; tantôt elles s'exercent très-médiocrement, tantôt avec beaucoup d'activité, et plus souvent d'une manière modérée et dans un état d'harmonie avec notre organisation. Ce dernier état s'observe chez la généralité des hommes; et, plus on s'écarte de l'état normal, plus
140 LIV. I. — DE l'homme.
les exceptions deviennent rares. Il nous serait impossible de grouper un grand nombre d*homraes d'après la grandeur des écarts de leur raison par rapport à l'état normal, mais tout porte à croire que nous retrouverions, encore ici, un classement analogue à celui donné par la loi des causes accidentelles. On conçoit du reste que les écarts ne peuvent être estimés que relativement; ce qui est écart pour l'un est un état très-modéré pour l'autre ; il en est des forces de l'esprit comme de celles du corps. .
La loi des causes accidentelles existerait donc pour les facultés mentales, comme pour les facultés physiques. Chaque individu présenterait un écart plus ou moins grand par rapport à l'état moyen ; et l'ensemble de ces écarts serait subordonné à la loi de continuité que nous avons déjà rencontrée dans tout ce qui tient à notre espèce. L'homme même, pris dans son individualité, a un développement intellectuel plus ou moins prononcé dont il s'écarte à chaque instant, soit en plus soit en moins; mais ces écarts sont généralement faibles, et se trouvent sous l'influence de causes accidentelles dont ils subissent aussi la loi.
Il est une distinction qu'il importe de faire par rapport aux états extrêmes de l'intelligence. Parmi les individus qui naissent, il s'en trouve
SECT. ni. — DES QUALITÉS INTELLECTUELLES. 141
probablement autant qui pèchent par défaut d'intelligence et qui sont destinés à rester idiots, que d'autres qui pèchent par un excès contraire, et par une tendance trop forte à laisser prédominer l'intelligence sur le physique ; ceux-ci succombent d' une manière prématurée et à des époques peu éloignées de la naissance, tandis que les premiers sont destinés à végéter et à vivre dé la vie animale.
Si nous considérons l'homme pendant le cours de son existence, nous aurons à faire la même remarque. Quelquefois son intelligence s'écarte de beaucoup de ces limites ordinaires , soit en moins , soit en plus ; or, on ne voit pas que les écarts extrêmes en moins aient de graves conséquences, tandis qu'il n'en est pas de même des écarts en plus qui produisent les fièvres cérébrales, les aliénations mentales et quelquefois la mort même. L'antagonisme qui s'établit entre la vie animale et la vie intellectuelle , quand elles rompent leur harmonie habituelle , ne se fait donc pas avec les mêmes chances d'accidents. Dans ses écarts en moins, l'intelligence ne tue point le physique , comme elle le fait assez généralement dans ses écarts en plus.
Est-ce parce qu'en sortant de nos limites habituelles, nous rencontrons encore, d'une part, des êtres vivants dont nous partageons la vie
142 LIV, !• — DE l'homme.
animale? tandis que, de l'autre part, nous ne saisissons plus rien qui ait des rapports avec nous ; il faudrait sortir de Thumanité et nous élever au-dessus de la chaîne des êtres qu'embrasse la création.
,\^\^\ru\j\j\r