ARGUMENTATION
Dn tabac coniidéré ches lei priston .
-^ comme masticatoire.
— — ches lei fomeon.
Pour appuyer les propositions que j'ai formulées en tête de ce mémoire, j'ai consulté Topinion d*un grand nombre de médecins éclairés, dont plusieurs, nos contemporains, font autorité dans la science, et j'ai invoqué le témoignage de faits authentiques presque tous constatés dans les trente dernières années. Il semblerait après cela qu'il ne me reste plus
qu'à prendre mes conclusions et à clore mon travail. Mais j*aurai des lecteurs imbus de préventions, insatiables de controverse, et qui trouvent volontiers des arguments plausibles pour leur esprit rétif.
De ceux-là j'en rencontre qui m'objectent que mes observations, qui d'ailleurs ne concernent que l'abus, n'ont sans doute été fournies que par des personnes d'une aptitude morbide exceptionnelle ; que les choses les plus utiles, le pain lui-même, ne sont pas sans inconvénient quand on en abuse et que ce n'est point une raison de les proscrire ; que le quinquina et Tantimoine, autrefois condamnés par les parlements, comptent aujourd'hui parmi les médicaments les plus précieux de la matière médicale, et qu'il pourrait bien se faire qu'un jour le tabac soit définitivement inscrit parmi les substances les plus utiles à l'humanité.
Pour eux la cause n'est point entendue, comme on dit au palais : je demande donc à continuer la discussion.
Avant de pénétrer dans le cœur du sujet, une question préalable se présente à l'esprit ; c'est celle-ci :
Est-il possible que l'usage d'une plante énergique, d'un narcotique, pénètre dans les habitudes et prenne sa place dans l'hygiène d'une famille, d'un individu, sans exercer sur le consommateur une influence prononcée ? On comprend que je veux surtout parler du haschich, dont l'usage commence à se répandre en Turquie , de l'opium si familier aux peuples asiatiques, particulièrement aux Chinois, et du tabac répandu partout.
Pour le haschich, la réponse ne paraît difficile pour personne. Tous les médecins ont approuvé la haute cour de justice de Constantinople qui en a interdit l'usage dans les cafés, et qui n'en permet aux pharmaciens la délivrance qu'à titre de médicament et sur l'ordonnance d'un docteur. Ce à quoi un journal de médecine (1) ajoute : « Il est vivement à sou-
(1) Gazette médie. de l'Algérie, citée par la Gazette hebd, de médecine, ann. 1864, p. 348.
haiter qu'une prohibition analogue soit prise en Algérie, où les dangers de Thabitude du haschich ne sont que trop fréquemment révélés notamment dans des faits qui se déroulent devant la justice. »
S'agit*il de Topium? L'opinion se prononce avec une énergie encore plus significative.
L'abrutissement des fumeurs chinois et le sentiment de pitié qu'ils inspirent sont connus du monde entier, et pas une voix ne s'est élevée en Europe pour prendre la défense de leur détestable habitude.
L'accord n'est plus le même quand il s'agit du tabac ; cependant celui qui le fume, qui le prise ou qui le mâche, use d'une plante énergique, d'une solanée vireuse, et il semble qu'on peut, sans forcer l'analogie, conclure qu'il s'expose à subir quelques-uns des effets que produit la classe des narcotiques à laquelle cette plante appartient.
Ces effets devant nécessairement varier suivant la manière dont le tabac est consommé, et
les fumeurs formant l'immense majorité des consommateurs , c'est d'eux que nous nous occuperons en particulier, après avoir sommairement parlé du tabac comme errhin et comme matiscatoire.
Du tabac considéré ches lot priienrs.
L'influence que le tabac à priser exerce sur l'économie, résulte des qualités propre^ à la plante et des sauces de diverse nature employées dans sa préparation. C'est d'abord une action locale excitante, à la fois mécanique et chimique, qui se traduit, en premier lieu, par l'injection du réseau vasculaire de la membrane pituitaire et par l'éternuement ; et, en second lieu, par le surcroit d'activité des follicules et l'écoulement du mucus qui en est la suite.
Avec l'habitude, l'éternuement cesse de se produire et la sécrétion muqueuse rentre dans ses
limites naturelles ; quelquefois même elle descend au-dessous.
De cette excitation répétée résulte peu à peu le développement exagéré des éléments constitutifs de la membrane muqueuse qui, se communiquant de proche en proche , finit par déterminer le gonflement des ailes du nez.
n en résulte habituellement Taffaiblissement de l'odorat et l'altération de la lèvre supérieure et du timbre de la voix :
Poussière infecte
Qui de son alambic partout coule au hasard Et fait d'une voix d'homme une voix de canard.
n arrive assez souvent qu'une partie du tabac que les priseurs introduisent dans leurs narines tombe dans la gorge, passe dans la bouche et de là descend dans l'estomac. Il en résulte des phénomènes faciles à comprendre : sécheresse et ardeur de la gorge, altération du goût, dyspepsie et douleur d'estomac dont il n'est pas possible d'exonérer toujours le tabac,
quand on voit ces symptômes se dissiper chez quelques priseurs qui en interrompent accidentellement Tusage, pour reparaître quand ils le prennent de nouveau.
Il y a des médecins qui regardent le tabac prisé et mâché comme plus susceptible de provoquer des accidents que le tabac fumé , parce que le principe actif est en contact direct avec le tégument interne.
Il parait que c'est aussi l'avis de quelques priseurs. L'un d'eux, après avoir lu avec soin la première édition de cette brochure, m'écrit ce qui suit : « Je regrette que vous ne vous soyez pas étendu davantage sur les inconvénients du tabac à priser. Je suis malheureusement payé pour les connaître. A mon sens, il est bien plus dangereux que le tabac à fumer, il agit bien plus rapidement sur la mémoire qu'il détruit ; et enfin, dans certains cas qui est le mien, il produit un épaississement de la muqueuse qui empêche la respiration et par suite le sommeil. »
D'autres, au contraire, avec M. Alphonse Guérard, pensent que « les priseurs n'ont presque rien à redouter de l'action de la nicotine, car le tabac est promptement entraîné au dehors par les mucosités nasales dont il provoque la sécrétion, et dans le cas où l'habitude a émoussé la sensibilité de l'organe et où le nez cesse de s'humecter malgré la présence du tabac, la nicotine ne s'en sépare pas faute de dissolvant (1).
Cette opinion me parait plus près de la vérité que la première; il ne faudrait pourtant pas trop la généraliser, car il est évident que le tabac prisé produit quelquefois des céphalées et du vertige contre lesquels on l'emploie cepen^ dant si souvent, et les faits que je vais citer prouvent que la nicotine peut fort bien, être absorbée et déterminer du côté des cenU^es nerveux des accidents plus ou moins graves.
M. Morin, pharmacien à Rouen, a recherché
(1) Àlph. Qj3ivik%ii,Anndes (ThygUne, t. XLVIII , année
la nicotine dans les poumons et le foie d'un homme de soixante-dix ans, qui faisait depuis longtemps et a fait jusqu'à sa mort usage du tabac à priser. Après avoir traité ces organes par Teau distillée, l'alcool absolu, la potasse pure, Téther sulfurique, il obtint un résidu qui possédait une alcalinité manifeste, soluble dans l'eau distillée, à laquelle il communiquait la propriété de précipiter en blanc le bichlorure de mercure , et se comportait avec le chlorure de platine et de palladium, ainsi qu'avec les sels de cuivre et de plomb, exactement comme le fait l'alcaloïde du tabac (1). La Gazette hebdomadaire (2) a publié un cas de ce genre.
De l'observation d'angine de poitrine que j'ai rapportée d'après M. Beau, page 70, nous rapprocherons celle qu'on lit dans les rapports des conseils de santé des cantons de Zurich et de Thurgovie pour l'année 1857, et qui concerne deux époux, âgés de quarante à cinquante ans,
(1) Revue des sociétés savantes, 1. 1, p. 319. (3) Année 1861» p. 838.
atteints d'une violente cardialgie. Gomme tous les remèdes avaient échoué et que les deux malades usaient largement du tabac à priser, le D' Heussy qui les soignait eut Tidée de leur interdire Tusage du tabac à priser. Cette prescription fut fidèlement exécutée, et la guérison fut complète et durable pour les deux malades (!)• J'aurais pu multiplier ces citations , mais dans cette matière il faut choisir sévèrement les observations, et séparer avec soin les cas où le tabac doit être seul mis en cause, de ceux où il n'a été que le véhicule d'une substance toxique. Je veux parler des accidents déterminés ^ par le tabac à priser renfermé dans des boîtes de plomb, et qui appartiennent évidemment aux empoisonnements saturnins (2).
(1) Voy. l'Echo médical suisse, t. II, ann. 1858.
(3) On trouvera des exemples d'empoisonnements de cette nature , in : Journal des connaissances médico-chirurg^ p, 208, ^Mémoires de VAcad. de médecine» 1846, t. XII, p. 640. — Gazette des hôpiL, 1855, p. 8^,— Gazette hebd. de médecine, 1857, t. IV, p. 535. — Echo médical suisse, 1. 1, p. 712, — Année scientif, de M. Figuier, 1860, p, 299. — Union médicale, 1863, l" vol., p. 430.
Da tabac considéré comme masticatoire.
On sait que le tabac s'emploie aussi sous forme de petite boule ou chique qu'on roule dans la bouche ou qu'on mâche plus ou moins : c'est ce qu'on appelle chiquer. Cet usage ne se rencontre guère que chez les individus grossiers, et l'habitude n'en est vraiment répandue que sur les ports de mer et parmi les matelots que les règlements du bord empêchent de se livrer en toute liberté à leur passion favorite pour la pipe. Cependant on m'a affirmé que quelques officiers supérieurs de la marine qui l'avaient contractée dans leur jeunesse , l'avaient conservée jusqu'à ce jour.
Mâché, le tabac exerce, en premier lieu, une action topique analogue à celle que le tabac en poudre détermine sur la muqueuse pituitaire ; puis secondairement il peut produire des effets narcotiques d'autant plus prononcés que celui
des chiqueurs ne contient pas moins de 6 p. 100 de nicotine.
Je ne parlerai ni des dents sales et noires, ni des exhalaisons puantes qui sortent de la bouche du chiqueur, et qui donnent à cette partie si essentielle de son tube digestif la couleur et Todeur d'un foyer pestilentiel. Ce sont là de tristes résultats que chacun connaît et comprend.
Quant à son action excitante locale, elle consiste dans la congestion de la muqueuse buccale d'où résultent les altérations dans sa couleur et sa consistance, et dans Taccroissement de Tactivité sécrétoire des follicules et des glandes salivaires. Cette plus grande activité fonctionnelle des glandes de la bouche se modère, il est vrai, avec le temps; et il est heureux qull en soit ainsi, car autrement Thabitude de la chique serait excessivement pernicieuse par la salive qu'elle ferait perdre.
De quelque manière qu'on s'y prenne cependant, on ne peut éviter tout à fait cette sécré-
tion exagérée du liquide salivaire, et il en résulte les trois ordres d'effets suivants :
1® L'action irritante et stupéfiante locale se continue depuis la bouche jusqu'à Testomac, et la perte de l'appétit et la soif habituelle sont de ses moindres inconvénients.
2® Que la salive soit rejetée au dehors, ou bien que, descendue dans Testomac, elle y soit occupée hors le temps du travail digestif, elle affaiblit les sujets et rend leurs digestions languissantes : c'est ce qui explique l'émaciation si commune parmi les individus qui ont coutume de mâcher du tabac.
3* Enfin les phénomènes encéphalo-rachidiens se produisent en vertu de l'absorption du principe toxique dissous parla salive et absorbé à la surface de la muqueuse de la bouche et de Testomac.
La plupart des chiqueurs, il est vrai, ont soin de rejeter la salive que la chique provoque, mais son contact et son séjour prolongé dans la bouche suffisent pour faire pénétrer la nico*
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tine par voie d'absorption, et les inconvénients que nous signalerons, à propos des fumeurs, se produisent ici avec les circonstances aggravantes qui résultent de l'application plus directe du poison.
Du tabac considéré chez les fumeurs.
Pour nier toute analogie d'action entre les substances narcotiques qui se disputent la faveur des peuples, et qui, suivant les climats et les mœurs , occupent une place importante parmi les instruments de leurs plaisirs, il faut de deux choses Tune : 1^ ou que la fiimée de tabac n'en contienne pas le principe actif; i°ou que, à supposer que la nicotine »'y trouve, elle y soit en si minime quantité que son action sur la santé soit insignifiante. PIous allons examiner si ces deux hypothèses sont fondées.
La fumée du tabac contient-elle de la nicotine? Si l'on doone à fumer à un jeune homme
îTon
une pipe chargée de fleurs de roses du remplie d'herbe, Teffet produit sera complètement nul, et le système nerveux le plus impressionnable sera après l'expérience ce qu'il était auparavant. Chacun sait cela , comme aussi personne n'ignore que les choses se passent différemment si la pipe est chargée de tabac. D survient un groupe de phénomènes que j'ai déjà rappelés, page 40, qui a un nom et une place dans le cadre nosologique et qui se nomme symptômes cérébraux. Or, ces symptômes ne s'expliquent que par l'intervention d'un élément toxique, et il est impossible de leur trouver une place naturelle ailleurs que parmi les empoisonnements par les narcotiques.
Personne ne doute de l'action stupéfiante de la fumée de belladone, employée quelquefois avec succès contre les accès d'asthme , et je ne sache pas que les thérapeutistes l'attribuent à un autre principe que l'atropine dégagée de la plante par la combustion. Eh bien, l'effet produit par la belladone dans Tasthme, n'est-il pas
souvent demandé à la famée de tabac pour calmer une douleur de dents, et quand l'effet sédatif recherché est obtenu , est-ce forcer l'analogie que de Tattribuer à la nicotine contenue dans cette plante, au même titre qu'on attribue à l'atropine la cessation des phénomènes de l'asthme? D oîi il semble naturel de conclure que la belladone et le tabac agissent l'une et l'autre, dans les différents cas que nous avons supposés, en stupéfiant le cerveau en vertu de l'action spéciale qui est dévolue aux alcaloïdes contenus dans ces deux plantes.
Pour quelques partisans du tabac, cette argumentation dont il me paraît difficile de contester l'exactitude, à moins d'un parti pris, n'est point encore suffisante. Qu'on leur démontre, matériellement parlant, que la fumée de tabac contient de la nicotine : ils ne seront convaincus qu'à cette condition.
C'est un défi jeté à la science dans l'espoir que son silence donnera raison à leur habitude favorite. Mais dans ce siècle de progrès scienti-
fique, la science accepte tous les défis, et à son heure elle apporte au monde étonné des solu* tiens inattendues. Ne sait-on pas aujourd'hui, grâce aux admirables découvertes de MM. Bunsen et Kirchoff, que l'analyse optique peut révéler, dans une goutte d'eau, la présence d'un corps que l'analyse ordinaire n'avait pu constater dans un litre de ce liquide^, et que, par exemple, elle peut faire reconnaître la présence de milUonièmes de milligrammes d'un métal dans une substance donnée?
Mais l'intervention du procédé opto-chimique n'est pas même nécessaire ici, car la cjiimie a parlé, et, par l'organe d'un savant belge, M. Melsens , elle a prouvé la présence de la nicotine dans la fumée du tabac.
À côté de cette opinion , il en est une moins absolue et par conséquent plus généralement acceptée, qui, tout en admettant la présence du poison dans la fumée du tabac, prétend qu'il y est en si minime quantité, que ses effets ne sont pas plus apparents que si elle n'y existait pas.
Soutenir une pareille opinion, c'est perdre de vue la fréquence et la répétition de Tacte du fumeur, le contact prolongé de la fumée avec les surfaces respiratoires ; c'est vouloir assigner des limites à la sensibilité organique du système nerveux et à Faction dynamique du tabac. Il est vrai que beaucoup de fufneurs n'en éprouvent immédiatement aucun effet appréciable, soit qu'ils opposent une plus grande résistance que d'autres à l'action du narcotique , soit que leurs impressions soient trop fugitives pour laisser aucune empreinte ; mais je n oserais affirmer que c'est le plus grand nombre qui se trouve dans ce cas ; et si , au lieu de ne tenir compte que des effets directs et immédiats, on recherchait avec plus de soin les effets éloignés dont le tabac pourrait revendiquer une part , je suis disposé à croire que la vérité changeant de face se montrerait plus évidente et plus complète.
Si l'effet du tabac sur le système nerveux était aussi nul qu'on veut bien le dire, comment
se produiraient donc cet état de calme et de douce quiétude , et ces rêveries vagues et fugitives si fort appréciées par les fumeurs? N'estce pas en diminuant momentanément Faction cérébrale, en engourdissant la sensibilité, en stupéfiant l'organe des sensations et l'instrument des facultés intellectuelles , que la pipe et le cigare exercent leur charme?
On objecte, il est vrai, qu'il y a des fumeurs chez qui le tabac, loin d'exercer une action stupéfiante, détermine au contraire un certain degré d'activité cérébrale , dont ils ne seraient pas capables dans les conditions ordinaires de la vie. Mais c'est là une exception qui n'infirme en rien la règle générale. De ce que le café fait dormir quelques personnes, s'ensuit-il que cette substance cesse d'être excitante et qu'elle doive être rangée désormais parmi les narcotiques?
On ne conteste pas aujourd'hui l'action curative, même dans les maladies les plus rebelles, des eaux minérales les moins minérali-
sées, et les cures obtenues chaque année auprès des eaux de Plombières, d'Evian , si faibles en principes minéralisateurs, prouvent qu'il sufBt d'une quantité presque infinitésimale de substance active pour modifier l'économie humaine.
On croit à l'influence curative des inhalations minérales, et chaque année on envoie aux stations de Pierrefonds, d'ÀUevard, etc., des malades dont elles font le principal traitement, et qui les y pratiquent une demi-heure ou une heure chaque jour, et pendant une saison qui embrasse à peine quatre semaines ; et on nierait l'action de la fumée de tabac mise en rapport avec les mêmes surfaces respiratoires pendant plusieurs heures de chaque jour, quand cette appUcation se répète, non comme une saison d'eaux minérales pendant trois à quatre semaines, mais pendant de nombreuses années, pendant toute la vie !
Les faits d'intoxication chronique par l'iode dans les conditions particulières qui constituent
riodisme, ceux de goitre et de crétinisme dans les pays où Tair ne renferme pas d*iode , les accidents non moins remarquables déterminés par les émanations qui s'échappent des étoffes, des tapisseries et des tentures coloriées avec le vert de Schweinfurt, ne prouvent-ils pas que les substances actives n'ont nul besoin des doses massives ou compactes pour mettre en jeu Texquise sensibilité des surfaces de respiration ? Ne tenir aucun compte de cet ordre de faits, ce serait vraiment faire trop bon marché de l'analogie et du raisonnement, ce serait répudier la logique.
Non, l'économie ne peut rester indifférente à l'action répétée des agents actifs qui la pénètrent , même à faibles doses ; et s'il est vrai qu'elle subisse l'influence de celui que nous étudions, n'est-il pas rationnel de chercher, en partie du moins, dans son action éloignée , lente, prolongée et pour ainsi dire chronique, l'explication de quelques-unes des affections spasmodiques et douloureuses , des troubles
du mouvement, de la sensibilité, de l'intelligence ou des sensations qui jouent un si grand rôle dans les problèmes pathologiques que la marche de la science a posés de nos jours sans les résoudre ?
En effet , si le diagnostic et Tanatomie pathologique ont, dans ces dernières années, fait de si grands progrès, ne sommes-nous pas obligés de reconnaître que la science de Tétiologiedes maladies se traîne dans une constante* immobilité ?
Prenons pour exemple les maladies qui, de nos jours mieux étudiées, et par conséquent mieux décrites , exercent , sous des dénominations nouvelles , l'esprit investigateur des praticiens. Que disent sur leurs causes les ouvrages récents et les plus estimés ?
Ataxie locomotrice. Ecoutons M. Trousseau : c( L'étiologie de la maladie est encore tout à fait obscure ; et dans les faits observés . par Duchenne et par moi, nous n'avons pu dé-
couvrir de causes constantes. Elle s'observe surtout dans la période moyenne de la vie, de vingt à quarante ans. Il est remarquable surtout, et cela dans des proportions très grandes, que les hommes en sont plus souvent atteints (1). »
Suivant M. Grisolle , « la maladie est beaucoup plus commune chez l'homme que chez la femme. Quant aux causes, il n'en est aucune dont l'action ait pu être établie d'une manière tant soit peu rigoureuse (2). »
M. Monneret constate que « les causes en sont à peu près ignorées , qu'elle est beaucoup plus commune chez l'homme que chez la femme, et qu'elle se montre de vingt à quarante ans (3). »
Atrophie musculaire. Si nous appliquons nos investigations à l'atrophie musculaire, nous trouvons les mêmes desiderata. Suivant M. Du-
(1) Trousseau, Clinique médic, t. II, p. 187.
(2) Pathologie int., 7* édit., t. II, p. 763.
(3) Monneret, Pathologie M., 1864, 1. 1, p. 188.
— no — chenne (1), le sexe masculin constitue une prédisposition incontestable, et M Grisolle dit que jusqu'ici l'atrophie musculaire a affecté spécialement des hommes adultes et des individus bien constitués et dans la force de Tâge. La maladie survient le plus souvent spontanément et sans cause appréciable. Il ajoute plus bas que, dans l'état actuel de la science, il est impossible de pénétrer la nature de cette redoutable affection.
M. Trousseau dit qu'il est d'observation que cette maladie attaque rarement les femmes et ne se rencontre guère que dans l'âge adulte.
On sait d'ailleurs peu de choses relativement à son étiologie.
M. Monneret reconnaît que « la paralysie par atrophie n'est pas rare, et qu'elle se montre chez les adultes et les hommes surtout. » Pour lui, du reste, les causes occasionnelles en sont douteuses (2).
(1) De Vèlectrisation localisée, 1 yoI. in-8o,
(2) Pathologie interne, 1. 1, p. 171.
ÂTROPifiE CÉRÉBRALE. Si 1*011 en cfoit le D' Erlenmeyer, qui a publié, en 1859, un travail fort intéressant sur Tatrophie cérébrale des adultes (1), cette maladie qui partage avec les apoplexies , la paralysie générale progressive , le ramollissement du cerveau, etc., le triste privilège de porter à Tintelligence et aux fonctions musculaires une atteinte profonde et ordinairement incurable, serait Tapanage des hommes, puisque sur cent cas il n'a observé que deux femmes. Quant aux causes, elles sont peu connues, et ce qu'il y a de mieux démontré, suivant lui, c'est que c'est de quarante à cinquante ans qu'elle frappe le plus souvent ses victimes, qu'elle est plus fréquente dans les villes que dans les campagnes, qu'elle débute souvent en été, mais que l'hiver est la saison la plus dangereuse pour les malades qui y sont prédisposés, et que quand le cerveau présente cette prédisposition par le fait des causes mo-
(1) In-8«>, 3« édit., 1857, Bendorf,
raies, il suffit d'une faible cause physique pour rompre l'équilibre. Le D' Erlenmeyer ajoute que le développement de la civilisation avec tous ses inconvénients semble y contribuer.
Le D' Boyd , qui a publié un travail sur le même sujet (1) , a reconnu aussi que Tatrophie cérébrale est beaucoup plus fréquente sur les hommes que sur les femmes.
Voilà donc trois maladies inconnues ou peu jconnues de nos devanciers, et qui affectent pour les hommes adultes une prédilection frappante. C'est là un fait grave qui donne à penser et qui vaut bien la peine qu'on en recherche la cause. Et lors même qu'on admettrait, avec quelques auteurs, que ces états morbides ont toujours existé, et que les observateurs qui les ont décrits de nos jours n'ont fait que les dégager de l'obscurité qui les couvrait, on serait forcé de reconnaître qu'ils
(1) In Quarteriy journal ofpracHcalmedicine andsurgery: avril 1857.
étaient au moins beaucoup plus rares et moins accentués qu'aujourd'hui. Ainsi s'expliquerait pourquoi tant d'observateurs éminents ont passé devant eux sans les reconnaître.
Qu'y aurait-il de surprenant que certaines maladies, parmi celles dont le système nerveux est le point de départ ou l'aboutissant, subissent à des époques éloignées des modifications corrélatives à celles qu'on remarque dans les mœurs, dans les usages et dans les habitudes hygiéniques dont personne assurément ne conteste l'influence sur la santé ? Qu'y aurait-il dès lors de surprenant que l'usage du tabac, qui modifie si profondément les habitudes des peuples civilisés , ait pris une place importante dans l'étiologie des maladies ? Serait-il déraisonnable de penser qu'une substance qui exerce plus particulièrement son action sur le cerveau, qu'un narcotique si répandu, si fréquemment et si longtemps mis en contact avec les surfaces respiratoires, pourrait bien n'être point étranger aux causes qui pré-
parent ou déterminent des états nerveux dont le siège anatomique réside dans le système cérébro-spinal?
Si de ces maladies à étiologie obscure nouvellement introduites dans le domaine des souffrances humaines, nous passons à celles qui occupent un rang plus ancien et mieux établi dans le cadre nosologique des maladies du système nerveux , serons-nous plus satisfaits ? Si, par exemple, nous demandons aux pathologistes d'oti viennent la congestion cérébrale, la folie, rhypocondrie, le ramollissement du cerveau, si fréquents de nos jours, que nous apprendront-ils par Tétiologie banale que chacun connaît? Et quand ils auront accusé les travaux de cabinet excessifs, les veilles prolongées, les passions non contenues ou non satis^ faites, de prédisposer à ces maladies ou de les produire, aurons-nous le dernier mot de la question ?
Si, au contraire, on introduisait dans cette
question l'idée qui me préoccupe dans ce travail, qui oserait affirmer qu'il n'en sortirait pas quelques conséquences utiles au point de vue de rhjgiène des familles et de la prophylaxie des maladies ? Je vais l'essayer.
J'ai interrogé les auteurs qui ont écrit sur la congestion cérébrale , P. Franck, Lallemand, MM. Falret, Andral, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus autorisés : tous , ils reconnaissent qu'elle est trois fois plus fréquente chez l'homme que chez la femme. Mais ils ne me paraissent pas en avoir donné une explication satisfaisante, pour tous les cas du moins. Si le souci des affaires , la contention d'esprit, les préoccupations de la vie, l'ambition déçue, l'entraînement des passions, et, pour dire en un mot, si l'exercice exagéré des fonctions cérébrales entrent pour une certaine part dans Tétiologie de cette maladie, je me demande pourquoi les femmes y sont-elles si peu sujettes, elles dont le système nerveux est si impressionnable, qui ressentent si vivement
les événements fâcheux , chez qui les commotions morales laissent si facilement leur empreinte, et qui dans leurs habitudes sédentaires n'ont pas, comme les hommes, le mouvement, la distraction et le tabac pour les distraire et les désennuyer? Ne serait-ce pas parce que les femmes ne se consolent pas en fumant ?
Nous avons rappelé tout à Theure les dérangements temporaires qui surviennent dans la santé des fumeurs novices : ce sont précisément ceux de la congestion cérébrale. Si l'habitude finit par triompher des troubles sympathiques qui se manifestent à son occasion ou sous son influence du côté de Testomac , du cœur, etc., Feffet congestif qui résulte de la fumée du tabac ne s'en produit pas moins, surtout chez les individus prédisposés aux affections cérébrales par des circonstances originelles ou par toute autre impossible à prévoir, et par conséquent à prévenir.
Cette funeste disposition trouve d'ailleurs un aliment puissant dans l'usage fort répandu de
— Ml —
filmer immédiatement après les repas. S*il est vrai qu'il se fait chez l'homme, pendant la digestion, une congestion en quelque sorte physiologique vers le cerveau, ainsi que le témoignent la torpeur, l'engourdissement, l'injection de la face et le penchant au sommeil, qu'est-ce donc lorsque, à cette cause naturelle, il s'ajoute encore l'influence d'une substance narcotique?
D'un autre côté, tous les auteurs s'accordent à reconnaître que la congestion cérébrale est plus fréquente en hiver qu'au printemps et en été. Pourquoi cela î
Sans rejeter l'influence d'une basse température, n'est-ce pas aussi, en partie, parce que l'hiver on fume davantage ou du moins plus souvent dans des chambres closes, et qu'on respire un air incomplètement renouvelé et surtout altéré par diverses émanations auxquelles viennent s'ajouter les produits de la combustion du tabac î
Dans un mémoire présenté à l'Académie des
sciences (1), un observateur juçiicieux, M. le D'Legrand du Saulle, a appelé l'attention des médecins sur Tinfluence du séjour dans les cafés et les cabarets , sur le développement de la congestion cérébrale.
« Dans un grand nombre de cas, dit-il, les individus chez lesquels la fréquentation des cafés est dégénérée en habitude invétérée, finissent, après un temps très variable , par subir à des degrés différents une sorte d'empoisonnement dont le principal caractère est un afflux de sang vers le cerveau , qui finit par amener une congestion vers cet organe. »
c( Au commencement, Tétat particulier dont nous avons tracé la description est compatible avec la santé apparente et avec l'activité et Texercice normal de toutes les fonctions : on vit dans une quiétude parfaite, sans s'apercevoir de la rapidité de la pente au bas de laquelle on se laisse glisser. »
(1) Séance du 14 janvier 1861.
« Cet empoisonnement, à forme congestive, se distingue d'une façon très nette de tous les phénomènes observés sous l'influence des boissoins alcooliques. En effet, il ne s'agit point du tout ici des lésions spéciales qu'entraînent les habitudes de l'ivrognerie. La variété d'intoxication dont nous parlons se remarque chez un grand nombre d'hommes très sobres , ne faisant jamais d'excès, mais qui , après avoir pris leur tasse de café, souvent sans addition d'eaude-vie, séjournent tous les jours une ou plusieurs heures dans l'estaminet. Us s'étiolent, se congestionnent et s'asphyxient, tout simplement en demeurant dans un air malsain, et en respirant un air irrespirable et trop chaud. »
a H est fort difficile d'estimer, même approximativement, au bout de combien de temps commencent à apparaître quelques-uns des prodromes caractéristiques sur lesquels nous appelons sincèrement l'attention. Nous pouvons dire qu'il faut quelquefois plus de six ou huit années de fréquentation assidue des esta-
minets pour présenter les signes prémonitoires appartenant à la première période. Mais une fois que la pâleur de la face, la dyspepsie et la céphalalgie passagère se déclarent , l'intoxication est évidente, et si les mêmes causes persistent, les mêmes effets persistent aussi et iront en s'aggravant. »
« Lorsqu'on songe à la fréquence de la paralysie générale chez les hommes , à sa rareté chez les femmes ; quand on se rappelle, d'ailleurs, que cette maladie débute très fréquemment par une congestion ; quand on considère enfin la puissante influence qu'exerce l'atmosphère des cafés sur le développement des congestions, on est porté à expliquer la différence si notable qui existe sous ce rapport entre les deux sexes, par cette circonstance que les hommes seuls, en dehors de toute cause d'alcoolisme, se soumettent à l'influence congestive que nous avons signalée. Nous croyons que ce renseignement étiologique a été méconnu> mais que l'on devra le retrouver assez
souvent dans quelques cas d'afiections cérébrales dont les causes étaient restées mystérieuses. »
Parmi les éléments dont se compose Tatmosphère des établissements dont il s'agit les émanations du tabac tiennent une large place, et M. le docteur Legrand aurait pu y insister davantage, sans affaiblir ni la portée ni Texactitude de ses observations.
Ce qui est vrai de la congestion ne peutil pas àtre applicable à d'autres maladies cérébrales, la folie, la paralysie, Thypocondrie, etc.?
De la folie. Interrogeons les aliénistes sur les causes de la folie. Et d'abord faut-il admettre avec Georget que les fous se multiplient continuellement en France ? Celte assertion a été contestée par Esquirol ; mais elle a été reprise et soutenue avec talent par plusieurs médecins qui affirment que le chiffre des aliénés grossit toujours démesurément.
« Chaque année depuis 1830, dit M. le
D'Joly, a vu s'accroître en même temps et dans des rapports constants, le chiffre de consommation du tabac et celui des maladies mentales comme deux faits connexes et inséparables.
» Ne serait-ce donc là qu'une simple coïncidence ? et n'y aurait-il donc entre les deux faits aucune relation de cause à effet? Etrange coïncidence I il faut le dire et qui mérite du moins d'être constatée pour la singularité du fait, si ce n'est pour l'édification de l'hygiène et de l'administration elle-même.
» En 1818 jusqu'en 1830, le produit du tabac étant de 28 millions, il y avait 8,000 aliénés.
» En 1838, le produit étant de 30 millions, il y avait 10,000 aliénés.
» En 1842 , le produit étant de 80 millions, il y avait 15,000 aliénés.
» En 1852, le produit étant de 120 millions, il y avait 22,000 aliénés.
» En 1862, le produit étant de 180 millions, il y avait 44,000 aliénés.
» Ces derniers chiffres ne supputant que le nombre des aliénés séquestrés, si Ton y ajoute celui des aliénés traités à domicile, Ton aura facilement un total non exagéré de plus de 60,000 aliénés pour la France de 1862 ; et si Ton veut tenir compte aussi de toutes les autres formes de maladie des centres nerveux , qui témoignent d'une commune étiologie et qui ne figurent dans aucune statistique , telle que les myélites chroniques, les paraplégies, toutes les névropathies myositiques , on arrivera facilement au chiffre de plus de cent mille individus qui , à ce point de vue seulement , subissent plus ou moins les effets toxiques du tabac (1). ))
Si le fait énoncé par des autorités aussi respectables est vrai, faut-il admettre avec Foville, M. Brière de Boismont, que le nombre des fous est en raison directe de la civilisation ?
Qu'on se prononce pour ou contre cette opi-
(1) Mémoire lu à rAcadémie de médecine (férrier 1865], par M. le D' Joli, membre de la Compagnie.
nion , on reconnaîtra avec M. Parchappe , que les progrès de la civilisation tendent à accroître le nombre des aliénés par certains de leurs éléments. Reste a chercher ceux-ci.
Pour moi , j'aime mieux les voir parmi les éléments parasites de la civilisation que d'en accuser ses éléments normaux et légitimes, et si les sept péchés capitaux doivent être tenus responsables d'une partie du mal, je demande s'il n'est pas rationnel d'en réserver une autre à l'habitude du tabac, que les peuples sauvages ont légué à la civilisation moderne, et qui se développe parallèlement et dans un rapport direct et constant avec elle.
Cette manière de voir ne rentre-t-elle pas d'ailleurs dans celle qu'Esquirol exprimait d'une manière plus générale , en attribuant l'aliénation mentale plus aux causes physiques qu'aux causes morales î
M. Moreau de Jonnès a repris cette question, et il a soutenu que, « sur dix aliénés, il y en a gept qui doivent aux premières la perte de leur
— <25 — raison. Le chagrin , le fanatisme , la politique même, enfin tout ce qui agit violemment sur l'intelligence, produit, suivant lui , moins d'aliénés que l'ivrognerie, l'onanisme, les blessures, les gaz délétères, enfin ce qui agit physiquement sur le corps humain (1). »
Sans doute, M. le professeur Guislain, MM. Brière de Boismont et Venot soutiennent, au contraire, la prédominance des causes morales sur les autres ; mais leur opinion n'infirme en aucune façon les vues que je propose d'introduire dans l'étîologie de la folie. Je crois que, sous l'influence du tabac , le système cérébral perd de sa résistance , et que sans l'action dépressive de cette plante, les hommes supporteraient mieux les chagrins , les revers, l'adversité et les déceptions de toute sorte qui traversent leur existence. Laycook (2) , après avoir signalé quelques effets du tabac , reconnaît que l'irrésolution du caractère, le manque
(1) Séance de l'Acad. des sciences, 10 juiUet 1843.
(2) Oavrage dté.
absolu d'énergie se montrent quelquefois chez les grands fumeurs.
Si ridée que je viens d'exposer est vraie, le tabac agirait ici à titre de cause prédisposante de la folie.
On pourra m'objecter, il est vrai, cette opinion de plusieurs aliénîstes, que les femmes fournissent plus d'aliénés que les hommes.
Mais elle est aujourd'hui fort contestée, et l'on sait, ainsi que l'a parfaitement établi M. Parchappe, que le rapport de la fréquence de la folie entre les deux sexes varie d'un pays et même d'une localité à l'autre, à tel point que si, dans les Pays-Bas, le nombre des femmes aliénées est plus considérable que celui des hommes, le contraire semble parfaitement démontré ailleurs , par exemple en Allemagne et dans les Etats-Unis. »
Tous les médecins qui se tiennent au courant de la science savent d'ailleurs qu'il a été reconnu par les statisticiens qui se sont occupés de cette question, que pour apprécier exac-
tement la fréquence de la folie dans les deux sexes, il faut comparer, non pas les chiffres de la population des asiles, comme on a eu le tort de le faire, mais bien ceux qui expriment les admissions annuelles pendant une période de temps déterminé. La raison en est simple : la durée moyenne de la folie étant plus courte chez les hommes que chez les femmes, d'un nombre égal de malades entré le même jour dans un asile, il restera plus de femmes que d'hommes après un délai déterminé.
Paralysie. Si le doute est encore permis relativement à la fréquence de la folie dans les deux sexes, il ne l'est plus quand il s'agit de la paralysie avec aliénation mentale. Tous les aliénistes et avec eux MM» Trousseau , Gri- . solle, etc., reconnaissent que le nombre des aliénés paralytiques est infiniment plus considérable chez les hommes que chez les femmes,
« On est frappé, ditJM. Calmeil, de la grande différence que le sexe apporte dans la fréquence de la paralysie générale ; chez les femmes, on
compte les paralytiques ; chez les hommes, on •n est entouré. Une masse de douze cents hommes, soumis à un examen scrupuleux, a fourni quatre-vingts exemples de paralysie générale, ce qui établit la proportion comme quinze est à un. Une masse de cinq cents femmes, servant à des calculs de même nature, n'a plus fourni les mêmes résultats. Le total des paralysies générales n'est monté qu'à dix, ce qui établit la proportion comme un est à cinquante. Comment expliquer une différence aussi extraordinaire?... Il n'en reste pas moins avéré que la paralysie générale exerce ses principaux ravages sur les hommes, et par cela même, toutes choses étant égales d*ailleurs, les chances de guérison de la foUe sont moins grandes pour eux. »
^ C'est l'âge de quarante à cinquante ans qui fournit le plus grand nombre de malades (1). »
(1) Calubu. , De la paralysie chez les aliénés, 1826, p.. 371.
Ce qui était vrai en 1826 n'a pas cessé de l'être de nos jours, et l'opinion que M. Calmeil professait au sujet de la paralysie générale progressive, n'a rien perdu de sa valeur si on l'applique à la paralysie générale essentielle telle qu'on la rencontre dans les hôpitaux et dans la pratique civile, et dont l'existence indépendante de la folie n'est plus contestée par personne. M. Beau n'a-t-il pas décrit une forme de paralysie générale qu'il n'a observée que sur les hommes ?
Sandras dit à propos de la paralysie progressive : « On est assez peu renseigné sur les causes de cette maladie ; » mais en parlant de l'action que les narcotiques exercent sur les fonctions cérébrales, il dit « que l'excès du tabac produit différents désordres fonctionnels qui aboutissent à la fin À quelque chose d'analogue aux paralysies générales de la démence (1). »
(1) Traité de$ maladies nerveuses, U l, p. 630-631.
Nous passerons à côté du ramollissement du cerveau sans nous y arrêter. Les causes en sont très obscures : tous les médecins le disent, et les observations manquent pour établir d'une manière rigoureuse si un sexe paie à cette maladie un plus large tribut que l'autre.
Hypocondrie. Mais il n'en est pas de même de l'hypocondrie par laquelle nous terminerons cette revue étiologique, de l'hypocondrie qui, au dire de M. Michéa, de Brachet et d'autres médecins , atteint plus souvent les hommes que les femmes. Les hommes sont plus fréquemment hypocondriaques que les femmes, a dit M. Dubois, d'Amiens ; c'est un fait d'observation qui n'a pas besoin de preuves (1).
Si plusieurs auteurs, Tissot, Zimmermann, Buchan, ont pu regarder l'usage trop fréquent du thé comme la cause la plus habituelle de l'hypocondrie, si Stock a pu en accuser le café, ne pourrais-je pas, avec non moins de raison,
(l) TVaUë philof, de l'hypocondrie, 1837, p. 67.
en accuser un peu le tabac dont l'usage est beaucoup plue répandu que les deux substances que je viens de nommer?
S'il bannit la tristesse, s'il aide à supporter les contrariétés éphémères de la vie, s'il console, ce n'est qu'en amoindrissant les fonctions cérébrales, c'est souvent en privant l'homme de cette force de caractère, de cette énergie nécessaires pour réagir contre les peines réelles et profondes, pour triompher des obstacles et pour s'élever au-dessus des régions oîi le vulgaire ne rencontre que le désespoir et l'hypocondrie.
En résumé, les maladies sur l'étiologie desquelles j'ai essayé de répandre un peu de lumière choisissent leurs principales victimes parmi les hommes, elles le frappent en pleine virilité et dans cet âge, oîi, plein de sève, il est en possession de toutes ses forces physiques, intellectuelles et morales ; elles finissent par compromettre pour la plupart, quoique à des degrés différents, son intelligence, son caractère, sa volonté et 5a puissance musculaire ;
— <32 — <iuelqucs-unes même semblent, jusqu'à un certain point, respecter les femmes (1) ; enfin, plusieurs n'occupent que depuis peu une place dans le cadre nosologique, et le nombre des unes et des autres augmente d'année en année. Pour comprendre l'étiologie de ces maladies, pour en expliquer la fréquence relativement croissante, il faut nécessairement découvrir des
(1) Ataxie locomoltice. Il est remarquable surtout, et cela dans des proportions très grandes, que les hommes en sont plus souvent atteints que les femmes (Trousseau et Duchenne).
Atrophie cérébrale des adultes. Très rare chez les femmes » deux fois seulement sur cent ( Erlenmbtbr).
Atrophie musculaire. Jusqu'ici a affecté spécialement des hommes adultes (Duchenne). — Attaque rarement les femmes (Trousseau).
Congestion cërëbra/e. Atteint trois fois plus d'hommes que de femmes ( Lallemamd, Farlet« Franck, Andr^al).
Encéphalite, Attaque deux ou trois fois plus d'hommes que de femmes (Lallbhand, Calmeil).
Hypocondrie. Atteint trois fois plus d'hommes que de femmes (Michea, Dubois, d'Amiens).
Paralysie progressive des aliénés. Frappe quinze fois plus d'hommes que de femmes OCalubil).
Je laisse de côté la folie et le ramollissement cérébral dont l'étiologie est encore obscure relativement à l'influence du sexe. '
— <33 — causes qui, d'une part, s'attachent plus à l'homme qu'à la femme, et qui, d'autre part, se développent ou se multiplient progressivement comme les fruits qu'elles produisent.
Quand on dit que les hommes sont plus souvent atteints de pneumonie, de pleurésie, d'endocardite, de rhumatismes, cela se conçoit.
Les travaux musculaires qui activent les fonctions de la peau, les vicissitudes atmosphériques et le froid qui suppriment la sueur expliquent sufiSsamment cette différence.
Pour qu'on en puisse dire autant des maladies dont nous venons de nous occuper, il faudrait que tout ce que l'on a dit de l'exquise sensibilité de la femme et de son caractère tendre, doux et timide, fût faux; mais, jusqu'à preuve du contraire, nous devons croire que parmi les causes des maladies de l'encéphale, toutes celles de l'ordre moral doivent exercer et exercent en effet plus d'empire sur la femme que sur rhomme. Puisque la vérité n'est pas là, interrogeons les autres causes.
N'oublions pas que nous cherchons des causes qui s'attachent plus à Thomme qu'à la femme. Or, dans Fétiologie banale des maladies, les passions politiques, les abus sensuels, vénériens et alcooliques, les excès intellectuels, l'usage et l'abus du tabac remplissent exactement cette première condition.
La politique I On sait que l'on se passionne difficilement pour elle aujourd'hui et que, sous ce rapport, le fanatisme et l'enthousiasme sont des mots qui, dans l'étiologie des maladies, ne figurent plus que pour mémoire.
Les excès intellectuels I Pour faire admettre cette cause, il faudrait démontrer que les victimes de l'ataxie locomotrice, de l'atrophie du cerveau, delà paralysie progressive, etc., etc., sont principalement des malades à diplôme ou des fruits secs de nos lycées ou de nos écoles. Or les humbles d'esprit acquittent sous ce rapport un tribut qui ne permet pas le doute.
Les abus sensuels 1 En première ligne les excès vénériens. L'homme abuse évidemment plus
de son sexe que la femme, et je suis si loin d'absoudre cette cause que je l'accuse, avec la syphilis sa compagne ou sa complice, de contribuer pour une large part aux maux redoutables dont il est ici question. — Les excès alcooliques exercent encore ime influence évidente, incontestable ; mais cette cause ne s'adresse qu'à un nombre d'individus relativement limité.
L'usage et l'abus du tabac I Ici l'usage et l'abus se confondent souvent, car la ligne de démarcation entre l'un et l'autre est tellement insensible que beaucoup de fumeurs la franchissent sans le vouloir et sans s'en apercevoir. Chez les enfants et les jeunes gens, d'ailleurs, l'habitude de fumer constitue toujours un excès.
Rappelons - nous le second caractère que doivent présenter les causes dont l'intervention est nécessaire pour expliquer l'immunité relative dont jouissent les femmes devant les maladies de l'encéphale. Il faut, avons-nous dit, qu'elles se développent et se multiplient progressivement comme les fruits qu'elles produisent.
Je ne sais si je ne me trompe, mais l'habitude du tabac contient sans réserve le caractère en question. Seule, pour ainsi dire, parmi les influences destructives auxquelles l'homme livre incessamment sa santé et sa vie, elle multiplie partout sa puissance; seule elle étend chaque année son empire et menace d'asservir toutes les familles sous son joug (i). J'ajoute qu'elle s'attache plus à l'homme qu'à la femme, et qu'elle ménage complètement ou k peu près complèt^nent celle-ci.
M* Joiy cite deux faits qui donnent une valeur considérable à mon opinion. En premier
(1) Il est facile de s'en conrainere en jetant les jeux sur le tableau comparatif des rereDus produits à différentes époques par l'impôt du tabac.
En 1675, ce rerenu est de
250,000 ÎT. En 1T78, de 4,000,000.
En 1815, près d'un siècle
après, de 26,000,000.
En 1824, de 42.000,000.
En 1841, de 72,000,000.
En 1850, de 122,000,000.
En 1851, de 126,000,000.
En 1852, de 130,000.000.
En 1853, de 188,000,000.
En 1854, de 145,000,000.
En 1855, de 152.000,000.
En 1856, de 163,000,000.
En 1857, de 163,009,000.
En 1858, de 177,275,242.
En 1859, de 178,752,541.
En 1860, de 194.000,000.
— <37 — lieu, c'est que dans certaines provinces de la France, dans la Saintonge, le Limousin, la Bretagne, etc., où Ton ne fume presque pas, la paralysie progressive y est à peu près inconnue. En second lieu , c'est que , jusqu'à présent, l'observation n'a pu encore constater l'existence de la paralysie générale ou progressive dans les nombreuses localités du Levant oii Ton ne fume que du tabac sans nicotine ou ses succédanés. Et il ajoute :
« M. Moreau (de Tours), après avoir.exploré toute cette région en vue d'éclairer l'étiologie des diverses formes de maladies mentales ; après avoir fait une étude particulière des mœurs locales ; après avoir visité tous les hôpitaux de Constantinople , de Smyme , de Halte, de toutes les tles de la Méditerranée, n'a pu trouver un seul cas de paralysie générale ou progressive* La cause en est toute simple, toute physiologique, c'est que dans toutes les régions du Levaiit, l'on ne s'enivre ni de nicotine, ni d'alcool, ni d'ambition de fortune et de gloire.»
De tout ce qui précède, il y a lieu de conclure que l'usage du tabac doit désormais fixer tout particulièrement l'attention des médecins, et qu'il est temps de lui assigner une plus large place dans Tétiologie des maladies.
Dans tout ce qui précède , le raisonnement nous a conduit à admettre l'influence probable, sinon certaine du tabac, sur la préparation des maladies du système encéphalo-rachidien. Il ne serait pas aussi facile de démontrer, par le même procédé, l'action que cette plaûte exerce sur la circulation ; mais quelques faits bien observés semblent prouver cependant que cette action est réelle et incontestable.
M. le D' Hurteaux , médecin de la manufacture de Paris, a remarqué que quand on saigne des ouvriers de la manufacture, il est rare que le sang présente une couenne , ou bien il n'en offre qu'une faible trace avec un caillot ordinairement mou. Ce confrère serait porté à croire que , sous l'influence de cette intoxica-
tion, le sang serait modifié à ce point qu'une partie de la fibrine aurait disparu. Et comme un fait qui le confirmerait dans cette opinion, il ajoute que les ouvriers employés au tabac sont fréquemment atteints de congestions, mais que ces congestions ont toujours quelque chose de plus ou moins passif et réclament rarement la saignée. Les femmes y sont plus sujettes , et elles seraient révélées chez elles par des règles abondantes et plus rapprochées qu'à l'ordinaire, constituant souvent de véritables pertes (1).
Plusieurs médecins ont remarqué que le tabac chez les fumeurs commence par accélérer le pouls (2), mais ce n'est que pour un moment limité, et l'action finale est souvent dépressive.
Du reste , ces observations sont pleinement confirmées par les analyses d'un médecin anglais, le D' B.-W. Richardson , qui a constaté
(1) Tardieu» Dictionnaire d'hygiène et de salubrité, t. II [, p.471.
(2) Bulletin de thérapeutique, 1864, 1 vol., p. 380.
— uo — que le sang des fumeurs qui , dès le matin avant de fumer , se trouvait à Fétat normal, présentait, le soir après avoir fumé quinze ou vingt pipes, une altération particulière qui consistait dans la dépression centrale de ses globules (!)•
Je ne sache pas que personne soit en mesure d'afiirmer que cette altération se rencontre chez tous les fumeurs ; mais elle autorise à craindre une modification moléculaire qui, sans être sensible aux réactife et au microscope, serait cependant suflfeante pour contribuer, ne serait-ce que dans ime faible proportion, à modifier la constitution physique, à faire germer de nouvelles aptitudes morbides et à rendre illusoires ou nuisibles des médications autrefois efiScaces.
Voyez ce qui est arrivé pour les émissions sanguines I Les saignées qui semblaient résumer toute la thérapeutique au temps de Brous-
(1) BotiCHAAl>KT, iiftfitiaire de thérapeutique, 186% p. 13.
— élisais, réassissent-^Ues aussi bien aujourd'hui T Chacun sait le contraire. Avec vingt sangsues vous provoquez des déperditions de sang exagérées , quelquefois compromettantes , et souvent les piqûres nécessitent Fintervention des hémostatiques. Cela prouve-t-il que la doctrine de rirritation avait absolument tort? Nullement, car les faits différaient de la plupart de ceux que nous observons de nos jours.
H y a presque toujours du vrai au fond des systèmes ; seulement , comme ils ne reposent que sur l'observation de faits temporaires, quand ceux-ci sont remplacés par des faits d'un autre ordre, les systèmes s'écroulent et ils cèdent la place à d'autres plus en rapport avec les conditions de l'époque. Le système de Broussais^ comme les autres, a subi ces vicissitudes en quelque sorte fatales.
<( Quelle que soit Thistoire des maladies régnantes ou épidémiques, disait M. Chauffard (!},
(1) Société médicale des hôpitaux de Paris, séance du S3 septembre 1863.
elle nous offire toujours le caractère adynamique. Les méthodes antiphlogistiques sont partout abandonnées. » Puis il ajoutait : a Tout cela est-il Fœuvre du hasard? Tous ces faits qui se fortifient les uns dans les autres sont-ils le résultat de coïncidences fortuites ? N'est-il pas scientifique et conforme aux lois d'une saine logique de rapporter tous ces faits divers, et cependant convergents, à une cause supérieure qui les régit, qui les marque de son empreinte, et cette cause, quelle peut-elle être sinon la constitution stationnaire des maladies ? i^
Resterait à voir si la constitution stationnaire n'est pas le résultat, d'une part, des influences sidérales et cosmiques, d'autre part des modifications que le temps, les guerres, la facilité et la fréquence des communications internationales, et l'application des progrès scientifiques aux habitudes de la vie impriment aux mœurs, aux usages et à l'hygiène des populations.