DU TEMPS ^UE
avait élevé sévèrement sa fille, on voulait bien oublier un peu la Trestaille, et la société, se départant de son rigorisme, consentit à les recevoir. Il faut dire aussi que cette petite Clara Balure était adorablement jolie. Blanche comme du lait, avec des yeux d'ombre et de caresse, de grands yeux aux cils lustrés comme des plumes d'oiseau et une bouche fraîche... une cerise qui s'ouvrait sur l'émail de petites dents ! C'était une vraie fille de Provence, une de ces Mireïo de Mistral, auprès desquelles tout homme se sent un mâle, une de ces créatures à la fois grecques et sarrazines qui fleurent l'idylle, l'amour et le soleil. C'était une vraie grâce que cette petite Balure, et l'on invitait beaucoup le père et la mère pour avoir leur fille.
Les Platanes étaient une de ces maisons où l'on fêtait le plus le conservateur des hypothèques. Mme Honorât Cambares, demeurée veuve avec un fils et deux fdles, s'était prise d'une belle passion de propriétaire pour M. Achille Balure, lequel, fort de ses connaissances d'archéologie, avait découvert dans les Platanes des vestiges de villa romaine. Là-dessus, l'imagination méridionale de Mme Cambares avait pris feu. La brave dame ne rêvait plus que triclinium, impluvium, trépieds, bas-reliefs, vieux bronzes et fresques, que tous les musées de France et d'Europe venaient se disputer à prix d'or. Elle se figurait fouler du talon une
LES BETES PARLAIENT hd
nouvelle Pompéi ; les terrasses des Platanes recelaient des trésors. Elle compulsait et annotait des volumes en compagnie de M. Balure, mais ne se décidait pas à des fouilles : il aurait fallu bouleverser trois terrasses, et la minorité de ses filles la retenait ; mais l'intimité des Cambares et des Balure était grande. On y escomptait les mêmes espérances : la fortune chez les uns, la gloire chez les autres. Le conservateur des hypothèques et les siens dînaient au moins deux fois par semaine aux Platanes.
La maison était, d'ailleurs, largement 'ouverte. C'était, chez les Cambares, une tradition de famille que de recevoir, le dimanche, toute la société d'Avignon. On venait là, à la sortie des vêpres, respirer le bon air des terrasses. Les hommes faisaient les cent pas sous les platanes, les dames causaient au salon, les jeunes filles jouaient au jardin ; à cinq heures, Mme Cambares offrait une collation : des tartines de raisiné en hiver, et, dans leur saison, des cerises ou des alberges, produits du potager.
C'était un honneur que d'être reçu aux Platanes. A xVvignon, être des dimanches de Mme Cambares classait. Vu l'âge de ses filles, Mme Cambares avait étendu ses invitations; Lydie et Thérèse n'étaient pas encore bonnes à marier : Lydie avait vingt ans et Thérèse dix-huit. Leur mère n'était pas en peine, elles a valaient » chacune 500 000 francs de
dot ; mais Mme Cambares tenait à ce que ses fiUes eussent une escorte de compagnes : ces demoiselles Cambares donnaient le ton à la société.
Leur simplicité était proverbiale. Mme Cambares prétendait qu'il n'y avait que les gens sans le sou qui veulent en imposer par des dehors d'élégance. L'organdi et le jaconas triomphaient aux Platanes. On y voyait les mêmes robes trois ans; d'ailleurs, pourquoi se mettre en frais de coquetterie ! En mère prudente, Mme Cambares n'invitaitaucun jeune homme; les frères des jeunes personnes du cercle n'étaient admis qu'au-dessous de seize ans. Mme Cambares comptait bien ne pas marier Lydie et Thérèse en Avignon.
On ne voyait pas davantage le frère de ces demoiselles, Olivier Cambares, une espèce de géant roux aux cheveux drus et frisés à la Lucius Verus : tout le portrait du grand-père Aristide Roumestan. Olivier Cambares était un véritable ours, uniquement préoccupé de chasse et de pêche, et que les grisettes de la vieille ville n'étaient même pas parvenues à déniaiser, malgré ses vingt-cinq ans. 11 ne se plaisait qu'avec les gens du commun et passait la meilleure partie de son temps avec les bateliers du Rhône. Il remontait ou descendait le fleuve avec eux et restait des trois ou quatre jours sans rentrer aux Platanes, où sa mère ne s'inquiétait pas de ces absences. On disait le fils Cambares un peu simple, et Mme Cambares ne se souciait
pas trop de l'exhibera ses connaissances. Olivier brillait par son absence à toutes les réunions de sa mère. Par contre, sa force était légendaire chez tous les riverains du fleuve. Olivier enchantait tout ce menu peuple par ses prouesses : grand buveur, grand mangeur, beau chanteur, il avait toutes les qualités qui plaisent à la canaille, sauf qu'il était froid aux femmes, et c'était là une des stupeurs du pays, encore coquebin.
Ces dimanches des Platanes ! Clara Balure était la joie et le boute-en-train. Vive, espiègle, avec des grands yeux d'innocence imperturbable... le malheur est qu'elle n'avait aucun naturel. Coquette et minaudière, elle s'arrangeait toujours, pendant les parties de volants et de grâces, pour lancer son cerceau ou laisser échapper sa raquette du côté des messieurs où son irruption amenait toujours des murmures flatteurs.
C'est pendant une de ces parties que lui arriva la mésaventure qui, de Clara Balure, l'a faite Mme Cambares. Ces demoiselles jouaient sur la dernière terrasse, du côté du potager. Le volant de Clara, lancé à toute volée d'un preste coup de raquette, allait choir du côté des communs, au beau milieu d'un carré de gadoue clôturé de palissades. Clara s'élance en étourdie à la recherche de son volant ; elle se leurre sur la solidité de la chose qu'elle prend pour du terreau ; Lydie et Thérèse Cambares veulent en vain la retenir; Clara ne fait
qu'à sa tête ; elle se fie à sa légèreté, et, avec des grâces de danseuse, se hasarde en dedans de la clôture ; la gadoue cède sous son poids. Clara Balure enfonce jusqu'aux genoux dans une matière gluante dont la puanteur l'avertit trop tard de l'endroit où elle est. C'est une rapide immersion dans un remous de fluente immondice. Clara Balure en a maintenant jusqu'au cou. Elle se cramponne désespérément à la frêle palissade ; les Platanes retentissent de ses cris ; ces demoiselles appellent à l'aide, les parents accourent, le per^ sonnel aussi. On retire à temps l'infortunée Clara de ce rustique égout, mais dans quel état, mon Dieu !
— La pauvre enfant ! Encore un peu, mais c'était l'asphyxie 1
Et vite, Mme Cambares donne des ordres. On fait chauffer un bain et l'on emporte vers les buanderies la pitoyable Clara à demi-évanouie, fétide et enveloppée de couvertures. On la plonge dans la baignoire, on en renouvelle trois fois Feau, on la savonne, on la frictionne, on la parfume, et lorsqu'elle est un peu remise de sa frayeur, on la laisse seule avec du linge chaud.
' Clara sortait comme une jeune nymphe du bain réparateur, quand, par le plus grand des hasards, Olivier Cambares entrait dans la buanderie. Il était absent depuis l'aube et ignorait tout de l'événement. Il venait ranger là ses ustensiles de pêche.
Clara voit cette barbe rousse, ces yeux d'eau verte, et pousse un cri en croisant ses mains sur sa jeune poitrine. Olivier ouvre de larges prunelles, rougit, balbutie, et n'a que le temps de faire un pas en avant pour recevoir dans ses bras la jeune fille évanouie. C'était trop d'émotion pour une même journée. Mais le clan des mères veillait auprès de la buanderie. Mme Cambares s'y rue, Mme Balure aussi. On trouve Clara inanimée et nue sur le torse haletant d'Olivier.
Il fallut bien marier ces enfants !
D'ailleurs, Olivier déclarait le soir même qu'il n'épouserait que la fille de M. Balure. Et voilà comment la petite-fille àTrestaillon est aujourd'hui la dame des Platanes. Comme à tant d'autres, la m... lui a porté bonheur.
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