LA PARTIE DE VOLANTS
Nous sortions de Saint- Agricol.
Comme nous quittions le dernier degré de son curieux perron, une voiture s'y arrêtait, une Aoiture de maître comme on n'en voit qu'en province, de forme surannée, à la fois trop large et trop basse, et plutôt mal suspendue sur ses ressorts : une de ces antiques berlines qui, reléguées dans de vieilles remises, voient jucher des poules sur leurs banquettes et hospitalisent parfois des couvées de canards : je vous fais grâce des toiles d'araignées.
Celle-ci avait pour elle d'être relativement tenue. Son cocher, englouti dans une longue lévite, n'avait pas de moustache ; il avait la face impersonnelle et glabre des domestiques de bonne maison. Les cuivres des harnais luisaient ; les deux
chevaux de l'attelage avaient le poil brillant. Pour la province et le Midi, dont l'incurie est légendaire, c'était un équipage de haut luxe.
Un petit groom dégringolait du siège et ouvrait respectueusement la portière. lien descendait une dame d'importance et de poids. Toute l'autorité des biens fonciers depuis longtemps étalés au soleil et toute la majesté d'une fortune héréditaire s'affirmaient dans la démarche et la robe de la dame.
Pas laide, d'ailleurs : la figure grasse et reposée d'une abbesse du siècle précédent, un joli profil érîipâté par la quarantaine et d'admirables yeux, des yeux de Provence aux prunelles veloutées et noires dont un regard appris amortissait l'éclat.
— Séverin, vous irez prendre mademoiselle au couvent et reviendrez ici dans une demi-heure.
Le groom avait refermé la portière, et d'un pas encore souple, malgré son embonpoint, la dame gravissait le perron de l'église. Elle passait près de nous sans nous voir. Ses longues paupières baissées n'avaient pas daigné relever pour nous le rideau de leurs cils : elle s'enfonçait sous le porche.
— Hein ! me faisait mon ami Marins Laparède ; hein ! tu l'as vue ? Ah ! le roi n'est pas son cousin ! Hein ! quelle figure de proue ! Elle grince plus à l'abordage que les grignois de navire qu'on voit dans les ports !
— Riche?
LES BÈTES PARLAIENT 55
— Tu le demandes? Elle pue le million. Cette arrogance ! Elle est plus fière qu'un ostensoir. C'est Mme Cambares, la dame des Platanes, le plus beau domaine d'Avignon : je t'y conduirai. Oh ! la vue qu'on a de là, sur la vallée du Rhône, c'est presque aussi beau que le panorama du Dom ; tu ne vois pas Villeneuve, voilà toute la différence ; mais tu découvres Sorgues et Barbentane, et quelle allée d'arbres, mon ami ! On y a frais en plein midi. Le souffle du Yentoux évente la terrasse. En plein août, tu crois y respirer le vent de mer, le poumon s'y dilate comme sur la jetée de Marseille. C'est cette pécore, cette marmotteuse d'oremus et de mauvaises raisons (tu vois comme elle parle à ses gens), qui possède, aujourd'hui, la maison Cambares et l'allée de platanes, et le verger d'olives, et le jardin fleuriste, et le vivier avec tous ses poissons ! Ah ! pour un beau domaine, que c'est un beau domaine ! Si tu avais vu la collection de pavots qu'y cultivait le beau-père, M. Honorât Cambares ! Des pavots doubles, gros comme des choux-fleurs. On les venait voir de Tarascon et de Beaucaire, d'Arles même, que dis-je ? d'Aix et de Salon, au temps qu'ils étaient en fleurs. Et cette mijaurée fait la loi à la ville ; tout le pays est à ses pieds. Si ça ne fait pas pitié: une petite-fille de Trestaillon !
— Quel Trestaillon?
— Mais l'assassin du maréchal Brune, celui qui
mena la canaille à l'hôtel du Palais-Royal, où on l'assomma, le pauA^-e ! On le tira de sa berline à la porte de l'OuUe ; je t'ai fait voir l'hôtel sur la petite place : il y a une fontaine dans la cour. Ce Trestaillon était un ouvrier tanneur ou un boucher, je ne sais plus trop. Toujours, il maniait les bêtes, les assommait vivantes ou, mortes, triturait leurs peaux. Eh ! Mme Cambares, celle que tu as vue, la fille de Trestaillon, c'était sa grand'mère.
— Xon?
— Comme je te le dis.
— Mais alors, ce mariage ?
— Ah ! c'est là toute l'histoire. Ce mariage est une chance, un hasard inespéré qu'a eu Clara Balure. Oui, Clara Balure, c'était le nom de jeune fille de Mme Cambares. Elle a épousé le fils et les Platanes et le million, et, tout cela, grâce à une partie de volants. Ah I ce fut un beau coup de raquette que donna, ce jour-là, la petite Trestaillon !
— Si tu voulais bien m'expliquer, Marins, en prenant parle commencement: tu embrouilles et bafouilles, et je n'y comprends goutte.
— Eh bien ! voilà !
Et mon àmi Marius me prenant par le bras :
— Clara Balure, celle que nous venons de voir, était la fille du conservateur des hypothèques. Son brave homme de père qui n'avait que sa place
et n'était point du pays, y avait épousé une Mlle Stéphanie Malitourne, fille d'un Malitourne cafetier sur la place Pétrarque, et sans y voir malice, le pauvre homme ; car ce Malitourne, lui, avait épousé la fille à Trestaillon, et, quoique bien dans ses affaires, il n'avait point l'estime du pays.
Un gendre d'assassin, ça se connaît tout de suite dans les petites villes. Je sais bien que Trestaillon ne fut pas le seul à faire le coup ; mais c'est le seul dont on cite le nom dans les histoires. Il y eut d'autres coupables, sûrement ; mais tous les Trestaillon inconnus furent trop heureux d'avoir le Trestaillon historique pour se réhabiliter sur son dos.
— Caria lâcheté des peuples, c'est leur justice ! Tu es éminemment philosophe. Marins.
— Donc, le père Balure, en sa qualité de nouveau venu dans le pays, se laissait embobeliner par le père Malitourne et sa fille, laquelle était un beau brin de femme, dans le genre de Mme Cambares. Il se mariait donc et faisait souche dans la petite Clara Balure. Comme c'était un parfait honnête homme, obligeant envers le monde et de rapports on ne peut plus doux, cultivé, avec cela, et passionné d'antiquités romaines ; que Mme Balure, quoique née Malitourne, avait une parfaite tenue, une dévotion suffisante, qu'on n'avait jamais chuchoté quoi que ce fut sur elle et qu'elle