‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 11 sur 36 · UNE PARTIE DE CAP/IPAGNE · texte numérisé non relu

UNE PARTIE DE CAP/IPAGNE

— Pour un mariage qui réussit, il ne faudrait pas croire que c'est, ici, une habitude. Il ne suffit pas aux filles en quête d'épouseurs de montrer un coin de leur peau, voire la peau tout entière, pour pêcher un million et le nom d'un mari. Le monsieur Cambares, que la petite Clara Balure leva si prestement en enjambant sa baignoire et en lui poussant, pâmoison inconsciente ou voulue, ses deux jeunes seins sous le nez, était rien moins que dégourdi. La nudité frissonnante de la jolie baigneuse lui fut un coup de foudre, parce qu'une révélation. Un gars plus déniaisé aurait peut-être cueilli la fleur sans la poser pour cela sur le maître-autel. La petite-fîlle à Trestaillon joua de bonheur ; toutes les filles dici n'ont pas cette chance, et jen sais une à qui la jupe relevée

un peu plus haut que le genou (et cela bien malgré elle, la pauvre) fit manquer le beau mariage. Ce qu'elle montra, ce jour-là, de sa jeunesse (et la petite avait dix-sept ans) effaroucha tellement le fiancé que les accordailles furent rompues net. La fille était pourtant charmante et tout autre eut été aguiché, sinon ébloui ; mais celui-là était un grand dadais comme on n'en fait plus, à moins qu'on ne les commande au séminaire, et le spectacle anticipé des joies à lui réservées l'estomaqua de telle façon qu'il renonça au droit de chasse, même avant d'avoir levé le fusil.

Et, tout en humant l'odeur de tige et de sève montée de la Bartelasse, mon ami Marins Laparède me forçait à admirer, une fois de plus, le panorama du fleuve, et poursuivait avec l'accent amusant d'Avignon :

— Pour des types de province, vous qui les collectionnez, c'étaient de vrais types que la mère et les fils Clapisson. Si vous étiez du pays, je vous dirais que les Clapisson étaient de Carpentras, et ce serait tout vous dire, car nul pays ne produit de gens plus bouchés. D'ailleurs, vous connaissez le dicton :

Carpentrassiens, faiseurs d'oisons, Cocus, de Vaucluse à Vaison.

Ces proverbes-là, c'est la sagesse et la justice

des nations. Il en pleut comme ça, surCarpentras, de la Camargue jusqu'à Lyon.

Et, quand Marins eut déversé dans cet aparté sa vieille haine avignonnaise contre la ville rivale, l'ancienne capitale du Yenaissin qui eut l'honneur d'abriter un conclave et faillit avoir un pape, il reprit :

— Ces Clapisson étaient donc de Carpentras ; ils ne sortaient pas de la cuisse de Jupiter, car leur fortune, qui était ronde, datait d'un grandpère Barthélémy Clapisson, éleveur de porcs et fin usurier, en cela qu'il commanditait nombre de charcutiers du pays et ne leur plaçait pas ses meilleurs élèves ; mais ce grand-père Clapisson avait le bras long. Il était protégé parles prêtres, et, dans ce temps-là, en royaume d'Avignon, quand on avait le clergé dans sa manche, c'est comme si on y avait eu le bon Dieu... Ça a un peu changé, depuis.

Il vint au bon moment, et les soutanes l'aidèrent à amasser son bien. Les sacs d ecus gagnés, comme c'était un homme à idées, il eut celle de décrasser son fils. Il l'envoya étudier à Aix et lui acheta une étude d'avoué ici. Voici le fils Clapisson paroissien de Saint-Pierre. L'étude Clapisson était rue Vice-Légat, oii la famille habite encore un vieil hôtel du temps de Clément VI, qui n'a pas bougé. La rue Vice-Légat est la plus triste et la plus froide de la ville ; elle dévale comme un

ravin au pied de la tour Trouillasse ; mais, demeurer là. c'est déjà être du vieil Avignon. Tous les hôtels de nobles s'y pressent comme des nids de vautours à l'ombre géante du château des Papes. Sans les sculptures des balcons et des portes, on dirait des repaires; c'est grillé, verrouillé, cadenassé : de vrais cachots de la Sainte Inquisition ! Et quelle hygiène ! On y gèle en plein mois d'août, et, à partir d'octobre, la pneumonie y tousse, embusquée. Il y souffle plus de courants d'air que sur le pont. N'empêche que tous ces vieux nobles tiennent à leurs vieux logis encore plus qu'à leurs prunelles, qu'ils ont l'âme chevillée dans leurs pierres et qu'il a fallu que ce vieux M. de Poujadour fût mis bas par la Bourse pour vendre le sien, d'hôtel, au père Clapisson.

Ce rusé compère n'y installait pas moins son jQls ; la clientèle des couvents l'y suivit. Les curés de Garpentras avaient donné le mot à ceux d'ici. L'étude Clapisson devint celle des grosses successions, des testaments olographes, des interminables procès suscités autour des héritages, l'officine où se cuisina le rachat de conscience des vieux criminels terrorisés par la crainte de l'enfer et des espérances d'au-delà de toutes les âmes dévotes. Ah! ce qu'on y dépouilla de familles dans cette étude Clapisson I Tout y prospérait d'ailleurs, les affaires et la lignée, car Mme Clapisson, née Lagardasse, fille d'un gros meunier

de Sorgues, donnait à son mari huit petits Clapisson. Dieu bénit les nombreuses familles. Ces gens dévots, on dirait que ça n'a que ça à faire !

Le proverbe ne fut que demi-vérité pour les Clapisson. Ils eurent bien huit enfants, mais n'en élevèrent que trois ; les cinq autres moururent comme des mouches. Après tout, pour la figure qu'ont les survivants, les autres ont aussi bien fait de partir ! Si vous voyiez ces faces de carême : c'est long comme un jour sans pain, mince comme des cierges, et les épaules leur rentrent! Ça n'a ni torse ni rognons. On s'ennuie rien qu'à les regarder. Ah ! je plains leurs femmes ! D'ailleurs, c'est plus froid que le fond d'un vivier ; ça a aujourd'hui trente ans, et ça n'a jamais eu d'aventure : le second est au séminaire et le dernier veut y entrer. Quant à l'aîné, celui qui nous occupe, rien que d'avoir vu, bien par hasard, comment vous dirais-je ?... l'honnêteté de sa fiancée, il a pris peur, et, du coup, a renoncé au mariage.

En voilà des Clapisson de malheur, parole ! Il y a une syllabe de trop dans leur nom. Et puis, des maladies comme personne ! Jusqu'à quinze ans, ils ont porté des casquettes à oreillettes, et des cache-nez, et des foulards, et des galoches, jusqu'après Pâques ! La mère les couvait ; on ne les laissait jamais sortir seuls. Ils avaient dixhuit ans que Mme Clapisson les accompagnait et

les attendait devant les urinoirs, — et il fallait la voir, ériipée comme une poule en défense de ses petits, empêcher les gens d'entrer auprès de ses fils I Anatole, Eusèbe et Robert étaient si impressionnables que la présence de quelqu'un leur eût coupé tous leurs moyens. Vous voyez ces andouilles-là auprès d'une femme, le soir de leurs noces ! Ils ont, du reste, été réformés. Je vous l'ai déjà dit : des maladies comme personne. Faut que ça aille aux eaux tous les ans ; l'un, c'est à Plombières; l'autre, àChatel-Guyon; le troisième, à Vittel. Rien ne fonctionne chez ces garçons-là : c'est trop ou trop peu. Yous voilà fixé sur leur? tempéraments.

C'est l'aîné de ces gobe-la-lune, M, Anatole en personne, que le grand-père Clapisson s'était mis en tête de marier avec Mlle Anaïs de Mourlane- Une des plus vieilles familles d'ici, ces Mourlane, et pas des plus dorées sur tranches, quoique dans une assez belle situation. Il ne perdait pas le Nord, le père Barthélémy, et, du fond de ses porcheries du Yenaissin, savait sur quel cap il mettait barre. Il avait assez des filles de meuniers et des brus paysannes comme Mlle Lagardasse. Son fils, l'avoué de la rue Yice-Légat, y était mort à la peine. 11 en avait aussi son saoul de ces métiers de chicanons dont les progénitures ont tous la mine chafouine et crevarde ; il avait trop vu ces trois dépendeurs d'andouilles de petits-fils ; il

voulait que les autres petits Clapisson aient tout autre allure, tout autre encolure, et tout autres aventures aussi ; il navait pas fait pendant trente ans de l'usure pour faire souche d'ensoutanés.

Les Mourlane servaient dans la flotte de père en fils ; le grand-père avait été vice-amiral ; le père était mort aux colonies capitaine de frégate ; un bisaïeul, avant la Révolution, avait été gouverneur de la Martinique : c'était un nom connu dans la marine. Il y avait une rue Mourlane à Toulon et une villa Mourlaniou aux environs de Brest. Mme de Mourlane, à la mort de son mari, était revenue habiter ici l'hôtel familial : il est situé rue Dorée, presque à côté de l'hôtel de Noves, où vécut la dame de Sade. Mmes de Mourlane mère et fille avaient une vingtaine de mille francs de rente ; l'avoir des Clapisson se chiffrait par deux ou trois millions.

Mlle Anaïs de Mourlane avait des yeux de fille de corsaire. Le père Clapisson n'était pas en peine des enfants qu'elle donnerait à son petit-fils. Toutes les bordées courues en Extrême-Orient par ses père et grands-pères, toutes les aventures d'Italie, de Grèce, de Turquie et d'Espagne vécues pendant les courtes escales par une ascendance de navigateurs, leurs plus récentes équipées, enfin, dans les rues chaudes de Toulon, de Marseille et de Cadix, vibraient dans la pulpe pourprée d'une bouche frémissante, la mobilité de narines

LES BETES PAJILAIEM 71

ouvertes et la souplesse agile d'un jeune corps toujours en éveil. Mlle de Mourlane avait le visage dune pâleur chaude et mate, des yeux gris d'une eau dolente et trouble dans l'ombre de très longs cils noirs, une nuque duveteuse et ambrée et des cheveux châtains plantés très bas dans la nuque, les hanches rondes, les mains petites et le nez à Févent.

Quoique très sévèrement élevée par Mme de Mourlane, cette Anaïs et son physique avaient quelque peu éberlué Mme Clapisson mère ; mais la volonté du grand-père était inflexible. Le vieux renard savait trop ce qu'il y gagnait : il voulait faire sauter sur ses genoux des petits pirates.

Je ne vous dirai pas qu'Anatole et sa face blême de diseur d'orémus dilataient d'aise Mme de Mourlane et sa fille ; mais Eusèbe Clapisson était déjà dans les ordres ; Robert, le dernier, voulait y entrer. C'était donc trois millions qu'aurait, un jour, Anaïs. Ce sont là des raisons qui triomphent de bien des résistances.

Mmes de Mourlane allaient dans le monde. Pour complaire aux Clapisson, la mère et la fille renoncèrent à leurs relations. Elles recevaient, elles aussi, le dimanche. Leur salon se ferma, et ces mornes journées dominicales, si longues à tuer en province, elles consentirent à les passer à la campagne dans des déjeuners, dans des mas ou des collations sur l'herbe, suivis d'insipides pro-

menades à la queue-leu-leu par les prés et les bois, en compagnie de la terrible famille Clapisson.

Mme Clapisson, née Lagardasse, avait gardé d'une enfance paysanne le goût des parties de campagne. Elle raffolait des paniers de victuailles longuement préparés dès la veille, des fricandeaux piqués, des poulets à la gelée et des langoustes en mayonnaise insinuées dans des boîtes de ferblanc, de la vaisselle et des couverts empilés dans des coffres pour être déballés bruyamment au bord de quelque mare infestée de moustiques à l'ombre grêle de trois cyprès poudreux, par les mistrals les plus torrides et les soleils les plus ardents. Ces dames de Mourlane avaient horreur de ces corvées, mais Mme Clapisson les aimait par-dessus tout, et, en bons fils, Anatole, Eusèbe et Robert, approuvaient aveuglément tout ce qu'aimait leur mère... On partait là en bande, les deux ensoutanés Eusèbe et Robert, Anatole, l'air aussi cnfroqué que ses frères dans sa redingote à jupe, tous les trois maigres, noirs et longs. Mme Clapisson mère suivait. Le curé des Cordeliers, M. Lecardon, était souvent de la partie et quelquefois aussi M. Maturotin, l'ancien premier clerc de M. Clapisson... Ces dames de Mourlane bâillaient pour trois millions.

C'est pendant une de ces parties qu'Anaïs de Mourlane eut la terrible mésaventure qui lui coûta et le mari et la grosse fortune. On avait

décidé, ce jour-là, qu'on irait visiter une manade. Une manade, en Provence, c'est la réunion des grands enclos où l'on élève les jeunes taureaux destinés aux corridas, en somme, une Ganaderia provençale. Ce n'était qu'une très petite manade, car les vrais élevages de taureaux sont en Camargue. On ne s'empile pas moins dans un break, et après la poussière de dix-huit kilomètres de route au soleil, on descend à la porte du mas du père Mistraïou.

— Hé ! bien le bonjour. Madame Clapisson ! Hé! bonjour Monsieur Eusèbe et Monsieur Robert et Monsieur Anatole et cette gente demoiselle 1 C'est la promise à votre fils? et qu'elle est mignonne la belle : c'est une caresse au regard !

La gente demoiselle, qui se souciait peu de toutes ces expansions, s'était retirée un peu à l'écart. Elle avise une venelle, dont la fraîcheur verte la tente, un petit chemin formé par deux haies de sureaux. Mais Anaïs de Mourlane avait, ce jour-là, une ombrelle rouge et, pareille dans la clarté de la soie traversée de lumière à une belle rose rose ouverte sous un coquelicot, elle s'enfonce dans les pâtures, 'et, sans songer à mal. Tout à coup des cris déchirants, les hurlements d'une femme qu'on égorge :

— Ah ! mon Dieu ! la pauvre demoiselle, vite, les gars, la fourche et le trident !

Deux jeunes taureaux, excités par la rutilante

ombrelle, ont défoncé une palissade et se ruent sur elle à fond de train. Toute la prairie tremble et résonne, martelée par leur galopade, Anaïs, effarée, na eu que le temps de grimper à un arbre. Elle est preste et agile, la petite-fille de l'amiral. S'aidant d'une branche un peu basse, elle en a gagné une plus haute, le tronc fourchu lui a fourni un siège, et, cramponnée au pommier sauveur, elle crie à tue-tête, car les deux taureaux attaquent son refuge de toute la force de leur élan ; chaque coup de tête la secoue et menace 1 son équilibre.

On accourt, les gars jouent du fouet, de la fourche et du trident, les deux bêtes attirées par une loque rouge, galopent dans une autre direction. On s'occupe de porter secours à la gente demoiselle. Le fils aîné des Mistraïou s'emploie à la faire descendre ; mais c'est un gars rustaud, empressé et sans précaution. Il va trop vite et les jupes de Mlle de Mourlane demeurent accrochées à une branche. Sa robe fait tulipe, les mousselines de; ses dessous s'érupent comme un abat-jour qu'on retourne, et, dans sa presque escalade, son pantalon s'est déchiré... et tous les Mistraïou assemsemblés et les gars du mas, conducteurs et bouviers, tous sont témoins de la nudité et de la hojite 1 . . .

- Témoins aussi les trois Clapisson, Anatole, Robert et Eusèbe, témoin l'abbé Lecardon, et

témoin M. Maturotin, ancien premier clerc d'avoué.

— Ah ! mes fils ! s'écriait Mme Clapisson mère, en ouvrant avec fracas, entre sa progéniture et le désordre de sa future belle-fille, le taffetas noir d'une ombrelle qui n'eût pas, elle, excité les taureaux.

Le fils Clapisson retira sa demande et ces dames de Mourlane y perdirent trois millions.

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