‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 12 sur 36 · TAS-DE-FOIN · texte numérisé non relu

TAS-DE-FOIN

— Hé ! bien, vous savez la nouvelle ? faisait La Roche-Hébert, en s'installant dans la stalle voisine de la mienne, au concert de la Tour. Ce pauvre Boisdory : foutu! La dépêche est arrivée au Cercle, il n'y a pas une heure... C'est Luzarches qui l'a ouverte le soir à onze heures, Edgar prenait congé des maquignons et des femmes. — On n'a j)as pu extraire la balle ? — Si fait, Trélat a fait l'extraction hier, mais le tétanos s'est déclaré aussitôt, et le tétanos est une affaire de vingt-quatre heures. Le pauvre diabie est mort morphine, engourdi. On lui a adouci, le plus qu'on a pu, les affres du moment final. A trente-cinq ans, en pleine vigueur, célibataire et deux cent mille livres de rente... des suites d'un accident de chasse ; une balle perdue ! Gomme

cela vous encourage à aller courir le cerf et le sanglier ! — Et en famille surtout ; c'est bien chez son beau-frère qu'a eu lieu l'accident? — Oui, chez les de Pontfermeux, aux Ormettes. Ils sont là-bas dans la consternation. — Alors, de Pontfermeux hérite. — Certainement, il hérite, c'est-à-dire sa femme ; ces pauvres Pontfermeux, voilà qui va leur permettre de revenir habiter leur hôtel de l'avenue Friedland. Ils avaient été durement secoués au dernier krach : une balle perdue qui ne fait pas perdre tout le monde ! — Ah ! je vous vois venir. Seriez-vous comme cet abominable Lormeril, ce sceptique induré qui prétend quil n'y a pas d'accident? — Dieu m'en garde!.,. Mais par nature, je crois plutôt aux incidents. — Tenez, vous êtes exaspérant, mon cher, vous et les vôtres, avec votre atroce manie de vouloir démêler partout des infamies et des machiavélismes. Pourquoi pas la cour des Borgia tout de suite? ou celle des Valois, ou même de l'Elysée, avec attaques nocturnes et pillages d'hôtels dits à la Portails? — Ah ! si vous parlez politique et déplacez la question I — Je ne déplace rien... mais pardon ! voici Camille Stefani l Cette Stelani, regardez-la-moi 1 Est- elle assez tentante et moderne, cette petite vierge de primitif italien... Moi, je ne viens que pour elle... et c'est dur, venir tous les soirs pour détailler, durant à peine un quart d'heure, une ingénuité

de café-concert ! Mais regardez-moi ces yeux écarquillés, presque naïfs, ces cheveux partagés sur le front, à peine ondulés de princesse Madeleine, et ce salut réservé de petite pensionnaire qui va débiter son compliment à Madame ! Boîte à surprises, va ! Petite Eve, nubile à croquer !

Et La Roche-Hébert, très allumé, braquait sa jumelle de théâtre sur la petite étoile aux yeux de fleur qui, plus provocante ce soir-là que de coutume et de grâce sainte-nitouche et de candide ignorance, venait d'entrer en scène à petits pas, sa jolie tête au délicat profil un peu penchée sur son épaule gauche : timidité ou touchant abandon ?

Oh ! cette moue enfantine ou savante ! Oh 1 cette façon de bien montrer le cou et ses blancheurs en inclinant ainsi la tête, cette Stefani, étoile de demain !

Son apparition avait comme électrisé cette salle de commencement de septembre, déjà bondée (ainsi le voulait la mode) et de clubmen et de boulevardiers.

Un mouvement se produisait au même moment dans cette salle. Des têtes se retournaient, des lorgnettes s'ajustaient; la jumelle de La Roche- Hébert suivait, elle aussi, la nouvelle direction des regards, puis revenait au maillot de Stefani, laissant à la curiosité des badauds leur nouveau point de mire.

Une femme grande, brune, un peu grasse venait de s'installer dans la première avantscène de droite et, souriante, les lèvres fortes et très rouges, les dents courtes et très blanches, faisant des petits signes d'intelligence à droite, décochant des œillades à gauche et, d'un regard circulaire et sondeur, inspectant, reconnaissant son monde, faisant son tour de salle. Un nom courait, chuchoté de bouche en bouche, entre les rangs des fauteuils d'orchestre : Lady Naymore ! lady Naymore !

La femme brune déployait, maintenant, un large éventail de tulle rouge, fleuri d'énormes anémones à chaque branche, puis se renversant en arrière, prenait des mains d'un habit noir, assis derrière elle, une lorgnette d'écaillé blonde et se mettait à détailler Stefani à son tour.

— « La Djora », faisais-je à mon voisin, car j'avais, moi aussi, reconnu lady Naymore. Ce teint de camélia rose, ces larges yeux veloutés et humides, comme en peluche noire dans le bistre de leur cernure, d'étranges yeux meurtris de fille lubrique, détonnant dans cette fraîcheur calme de visage vierge, je les connaissais depuis longtemps. Ils lui étaient particuliers et bien à elle, ce teint et ces yeux ; bien à elle comme son fin profil arrêté et précis de Grecque orientale, son menton touché d'une fossette, son nez délicat, aux narines mobiles, et ses petites dents courtes,

comme autant de grains de riz dans le rouge humide et frais de sa bouche, d'un rouge d'intérieur de fruit. — Oui, la Djora, ou Tas-de- Foin, comme nous l'appelions encore, il y a huit ans, au Grand-Seize, ronchonnait de La Roche- Hébert. Tas-de-Foin, autrefois maîtresse à la nuit, aujourd'hui duchesse et pairesse d'Angleterre, Est-elle toujours jolie? Mais oui, elle se défend. Mais libre à vous d'en juger, mon cher, vous n'avez qu'à regarder. — C'est le duc de Naymore, l'homme qui l'accompagne? — Non, le duc vit à Florence ; elle lui sert sa pension de cent mille francs par an, et porte le titre de duchesse ; c'est un marché, a oilà tout. Lord Westland, duc de Naymore, n'a jamais touché qu'une seule fois dans sa vie la main de sa lady pairesse, à la grand'messede son mariage ; car Naymore est catholique et Irlandais. 11 vit là-bas avec Mme Daumières, la belle Mme Daumières, la femme du banquier dont la séparation fit un si beau scandale il y a six ans (il y a huit ans que lord Westland l'a pour maîtresse). Tas-de- Foin entretient le ménage à distance, et elle n'a pas d'amants ; cette femme à tête d'odalisque sensuelle est chaste : la noce l'a toujours ennuyée, excédée. Maintenant que sa fortune est faite elle se repose, elle est honnête : cela l'enchante de dormir seule. Je sais un mot charmant de la Djora, du temps de sa liaison avec ce

pauvre Alfred Dominger : Freddy, comme nous l'appelions. Jugez-en : Freddy, qui la fatiguait d'une passion goulue et jamais rassasiée de poitrinaire vorace, commençait à tousser et à grelotter sérieusement. Je dînais justement, ce soirlà, chez eux, rue Monceau. Dans la soirée, le médecin prévenu par Tas-de-Foin, vient en consultation, tâte le pouls de Freddy, lui fait tirer la langue, bref, ordonne la diète, et pis, toutes les diètes. Mon Freddy faisait une de ces têtes, une piteuse tête d'enfant gâté qu'on prive de dessert... et des appels d'œillades désespérées du côté de sa maîtresse, c'était très touchant et grotesque. Le docteur parti, Tas-de-Foin appuie sur un timbre... Sa femme de chambre arrive. Tas-de-Foin donne les ordres : « Vite, un lit pour monsieur dans la chambre d'ami, du feu, et l'ordonnance immédiatement portée à la pharmacie la plus proche » ; et puis, avec le soupir satisfait d'une femme trop sanglée, et qui vient d'ôter son corset qui la blesse : « Mariette, refaites aussi mon lit et mettez des draps blancs ! des draps frais, ô mon cher, cgrenait-elle dans mon oreille, des draps qui ne sentent pas l'homme et toutes ses vilenies : voilà trois mois que cela ne m'est arrivé... Ce que je vais dormir cette nuit, mon petit Rochellcbert î Si vous saviez, si vous saviez, l'amour ce que ça m'embête ! » lié bien, au fond, ce « ce que ça m'embête » est l'histoire de Tas-de-Foin.

— Très joli, son « ce que ça m'embête », mais que s'esl-il donc passé entre vous deux Tas-de- Foin ? Vous ne vous saluez pas, pas un regard échangé, pas un mouvement de la lorgnette du côlé de la belle lady Naymore ? — A quoi La Roche-Hébert répondit : — La faute à une opinion à moi; que veux-tu? je te l'ai dit. J'ai le tort de ne pas croire aux accidents. — Qu'entends-tu par là?... que ce pauvre Freddy ne serait pas mort poitrinaire ? — Freddy, si fait. Freddy est mort de Tas-de-Foin et de plusieurs autres. Phtisique dans les moelles, il a brûlé la vie et la vie l'a brûlé. Phalène de la haute noce, il s'est rôti les ailes et le reste, tant aux bougies des cabarets qu'aux A^eilleuses d'albâtre des alcôves tarifées. D'ailleurs Freddy est mort à temps ; un an encore de cette belle existence, il s'éveillait ruiné. Or, la Djora ne serait pas aujourd'hui duchesse de Naymore, si elle s'en était tenue à Freddy. Mais voilà : tu ne suis pas les journaux anglais, sans cela tu aurais lu le dramatique accident arrivé à Bombay au vice-consul anglais, lord Archibald Seener, il y a près de deux ans.

— Quel accident ?

«» — Voilà. Lord Seener, six fois millionnaire et propriétaire aux environs de la ville, en pleine forêt de palmiers, d'un vieux palais parsi dont il avait fait sa résidence, avait, comme beaucoup de ses compatriotes installés aux Indes, pris là-bas

LES BETES PARLAIENT 'ai

le goût et l'habitude des fauves. La cour intérieure de l'habitation, pavée de mosaïques et fleurie de cactus, véritable alhambra indien, voyait rôder à pas de velours, autour de sa vasque d'eau jaillissante, jusqu'à deux tigres et trois lionceaux en liberté. Au milieu de ces bêtes apprivoisées et grondantes, une femme. Du pay5 ? Non, mais digne d'y être née : un corps rose et charmant de créole indolente, aux larges yeux bistrés, à l'humide regard noir, lady Seener, ou plutôt une fausse lady Seener, vivant là, invi- • sible et recluse, dans ce vieux palais de rajah, n'essayant de se mêler aucunement à la société européenne, ne voyant, ne recevant personne, véritable odalisque, végétant là, au milieu de ces cactus et de ces fauves, son oisive et monotone vie de sérail. Cette fausse lady Seener tu l'as devinée : la Djora, Tas-de-Foin.

« Oii lord Archibald Seener lavait-il rencontrée ? Peu importe : toujours est-il qu'il en était amoureux fou ! Cette grande et grasse paresseuse fille a toujours étrangement dominé les sens des hommes qui l'ont possédée ; bref, lord Seener l'avait emmenée avec lui aux Indes et installée dans cet intérieur de pagode, au milieu de ces fleurs monstrueuses et de ces fauves en liberté ; elle y menait une vie invraisemblable et lumi-neuse de princesse enchantée.

« C'est dans ce décor de féerie qu'éclatait, il y a

deux ans, le terrible drame dont la presse anglaise a tant parlé. Lord Seener était trouvé, un matin, déchiqueté, sanglant, les os du cou broyés, au milieu du patio, tué par un des deux tigres familiers : la cage où on enfermait à clef toute cette ménagerie durant la nuit, quelle main l'avait ouverte? Lord Seener laissait par testament les quatre millions de son patrimoine à l'actuelle lady Naymore. La Djora avait-elle connaissance de ce testament ')

« L'intéressant serait d'éclaircir ce doute. Exaspérée de douleur, la Djora, cette femme si calme et si apathique, faisait tuer, le matin même, par les esclaves indigènes, les cinq fauves de la ménagerie, sans un mouvement de pitié même pour Nubien, le tigre noir, son favori, que ses griffes sanglantes désignaient assez pour être l'auteur du meurtre.

(( Nubien aurait conçu, a-ton dit depuis, une véritable passion pour lady Seener. Tu ouvres de grands yeux : cela est ! Le crime de bestialité est prévu par les casuistes ; un animal peut aimer et désirer d'amour un être humain. On a vu des lionnes amoureuses de leur dompteur et des tigres miauler et râler en rampant aux pieds de belles dompteuses.

« Comment ces monstrueuses passions se développent-elles ?

(( En général il faut, paraît-il, que ce soit nous

qui fassions les premières avances ; les propriétaires de ménageries ont, m'a-t-on dit, de sûrs moyens pour abrutir les fauves 1 Balzac a bien écrit : Une passion dans le désert ! La Djora avaitelle lu Balzac et connaissait-elle ces pratiques ? Toujours est-il que, dans le bas peuple de Bombay, où la passion du tigre Nubien pour sa maîtresse était connue, on chuchota le mot de drame de jalousie et de meurtre d'amour.

« Non que j'accuse la Djora, mais la Djora s'ennuyait et je ne crois pas aux accidents. D'ailleurs, sans lord Seener et Nubien, Tas-de-Foin ne serait aujourd'hui ni millionnaire, ni duchesse et tu n'admirerais pas ce soir, en plein Paris modernisant, une femme qui a peut-être dans ses veines du san» de tinrre et d'assassin. »

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