‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 13 sur 36 · FLEURS DE BANLIEUE · texte numérisé non relu

FLEURS DE BANLIEUE

(fortifes de naguère)

La banlieue parisienne et sa campagne endolorie! elle a de tout temps ému et charmé les sensitifs et les délicats, elle a eu ses poètes et ses romanciers attitrés. Tour à tour, elle a séduit Victor Hugo, les Goncourt et Sainte-Beuve; plus récemment encore François Coppée, et le plus subtil de nos prosateurs, Joris-Karl Huysmans, la célébraient amoureusement, pris eux aussi au charme apitoyé de ses paysages en guenille et de ses plaines désolées, au charme de nature navrée et débile d'un coin de Bièvre ou d'un bout de plaine des Gobelins où vient mourir, en dehors des fortifications, une pauvre rue de faubourg aux fenêtres pavoisées de literie et de linsre.

La banlieue mélancolique et sournoise, toujours laide, et prenante pourtant avec sa laideur d'être qui souffre, qu'elle s'appelle Vanves ou Gentilly, les Quatre- Vents ou la Glacière, qu'elle ait pour horizon la vue désespérante des séchoirs de peaussiers ou des cheminées de Grenelle, qu'elle longe les bastions de la route de la Révolte, et les bicoques peintes en rouge « Lapins sautés, bières et vins » de la barrière d'Italie, comme barbouillées d'une équivoque lie de sang ou de vin, ou bien la bouée formidable et grandiose de Bicêtre, son aspect partout est le même. Entre autres poètes de cette nature écorchée et pleurante, Huysmans, dans ses Croquis parisiens, la Bièvre, Vue des remparts du Nord de Paris, la Rue de la Chine, l'a trop bien décrite, cette flore de tessons et de gravats, ses huttes pelées, ses hangars borgnes et ses bâtisses tartreuses de glaise et de briques, pour que je m'attarde à vouloir peindre après lui toute cette lande suburbaine, engorgée de mâchefer et de plâtras et semée, çà et là, de fruits pourris, de cendres et de flaques, sol étrange ensemencé de vieux journaux et produisant des écailles d'huître.

Il n'y pousse pas cependant que des paillasses pourries et des monceaux d'ordures ; entre une cage de mégissiers et une colline de tan où picore une poule, il y fleurit parfois une équivoque idylle, à la fois brutale et maladive, idylle

de fille à soldats et de petit lignard, de beau loupeur et de misérable bonne, dénouée, celle de la fille par un coup de couteau, si elle est passionnelle, et si elle est vénale, à l'hôpital Tenon, autour d'une hystérique exténuée et râlante dont d'insidieux complices font chanter l'agonie et vous avez deux romans des frères de Concourt : la Fille Elisa, d'Edmond ; Germinie Lacerteux, de Jules et Edmond.

Plus souvent l'idylle est un oarystis et l'oarystis un beau crime : la grande ville qui verse là tous ses déchets y souffle une haleine de purin gâté qui corrompt la moelle et les âmes. Là, dans ces coins perdus, longés par les remparts et la voie de Ceinture, à la nuit tombante, l'ouvrier endormi, le front entre ses mains, à même le talus et ses herbes lépreuses, se réveille rôdeur, grinche et souteneur ; le gamin gouailleur qui vous criait hier le programme de Buffalo, aujourd'hui celui de la Plaza à la porte Maillot dès le gaz allumé, fait ses premiers débuts à l'ombre des taillis, pour Fresnes ou Poissy, client indifférent de Cythère ou de Sodome ; quant à la pierreuse en cheveux qui va devant nous tortillant la croupe et faisant sonner sur la route le haut talon de ses bottines, la nuit tombée, elle détrousse et surine.

La pierreuse de la banlieue, la rôdeuse des fortifs ! Le bois de Boulogrne et le bois de Vin-

cennes devenant, dans l'ombre descendue, le rendez-vous de tous les vices errants, de toutes les folies et de tous les ruts ! Si les allées de la Muette, si les fossés des fortifications pouvaient raconter l'odyssée de tous les cadavres trouvés : les fossés, assommés sur les glacis; les allées, pendus à leurs arbres 1

La prostituée des terrains vagues et des routes suburbaines, la marchande d'amour des carrières d'Issy et des abattoirs de la Yillette, demandez au Petit Parquet, au Dépôt et à la Préfecture son rôle effrayant et constant dans la statistique des assassinais et des vols, et son avoir dans le grand Livre du crime.

Dans le musée criminel de M. Macé, elle s'appelle Hortense Louet; c'est l'héroïne de l'affaire de la tour Malakoff.

Cette tour, tombée sous le canon prussien, était avant la guerre un rendez-vous champêtre où l'on dansait le dimanche. Bâtie aux portes de Paris en 1855, par M. Chamelot, l'ancien rôtisseur de la rue Dauphine, c'était le Robinson de Vaugirard et de Montparnasse.

Le 27 août 1876, la gardienne de cette tour. une femme Peltier, ùgée de soixante-quatre ans, disparaissait; le '28, on retrouvait son cadavre au fond du puits ; le mari de la victime constata que les boucles d'oreilles, les bagues et la montre de sa femme lui avaient été enlevées.

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