L'HORREUR DU SIMPLE
— Les terribles yeux !
C'était au Ritz, bondé d'Anglais attirés là par le passage d'Edouard VII. Curieux d'élégances d'outre-Manche, nous y étions venus dîner, Steinberg, Mornard et moi, avides aussi de contempler et d'admirer quelques-unes de ces beautés anglaises, miraculeuses de type, d'éclat et de fraîcheur, sensationnel and professionnel beauties, que Londres impose un an ou deux au snobisme des autres capitales...
Une femme entrait et, suivie d'un homme en habit noir, gagnait avec assez de peine une petite table encombrée d'œillets roses. En grande toilette, toute de tulle blanc brodé et rebrodé de perles grises et de jais noir, les épaules nues, c'était une statue de neige vivante, dont les nacres s'éclairaient par endroits de rose vif, aux lobes des
oreilles, à Fentour des seins et aux pointes des coudes ; le visage demeurait d'une pâleur admirable. Elle était grande, mince et souple, racée comme un lévrier, avec un rien de cette raideur britannique qui, les nimbantd'une grâce hautaine, donne tant de charme aux femmes de l'aristocratie de là-bas ; des cheveux d'un or solide et mat casquaient une tête petite, mais le prestige de cette étrangère était ses yeux, de larges yeux d'un émail liquide et verdissant, qui nous avait fait crier, tous les trois, à son entrée :
— Les terribles yeux !
C'étaient des yeux de songe et de portrait, de ces yeux de ciel et d'eau qui boivent la lumière et dont les prunelles agrandies, irradiées, envahissent la face, la dévorent pour ainsi dire et vous aspirent et pompent l'àme, yeux hallucinants et hallucinés dont l'intensité violente et pourtant candide fait songer à des fleurs qui regardent. Vous savez, ces pervenches d'avril dont le bleu emperlé de rosée semble vous guetter au revers des talus? En Normandie, les enfants les appellent des yciix de fée. La femme, qui dînait séparée de nous par quelques tables, avait ces yeux-là.
Des yeux ardents, lointains et froids, Des yeux de chair et des yeux d'âmes Aux feux coupants comme des lames !
s'emballait Steinberg.
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— Des yeux d'hystérique, concluait Mornard. Nous nous récriions :
— D'hystérique! Je maintiens le mot. J'en ai connu quelques-unes dans ma carrière de médecin et toutes avaient ces yeux-là. Je ne voudrais pas être le mari de cette jolie femme.
' — De cette idéale créature ? Mâtin ! Tu lui soupçonnes des ardeurs ?
— Je ne suppose rien. D'ailleurs, rien de moins justifié que le tempérament de feu prêté aux hystériques; il y a des hystériques très froides, il y en a même de chastes ; les couvents de femmes en sont remplis, et c'est peut-être le cas de notre dîneuse de ce soir. Mais je ne plains pas moins son mari et, si délicieuse que soit cette créature, je n'envie pas du tout, mais du tout, son bonheur...
— Et pourquoi ?
— Parce que j'ai horreur du Mensonge et que le Mensonge est l'atmosphère et la raison d'être de cette femme. Je l'observe déjà depuis dix minutes ; je suis fixé. Elle n'a pas l'air de soupçonner notre présence; rien pour cette lointaine et cette inaccessible ne semble exister. Elle n'est préoccupée que de nous, elle a très bien vu l'impression produite par elle ; elle ne nous regarde pas et pourtant ne nous quitte pas de l'œil. Préoccupée de nous, ai-je dit. Quelle erreur! Elle n'est préoccupée que d'elle-même, de la curiosité qu'elle
éveille dans cette salle. Observez-la; elle n'a qu'une idée : allumer les regards et les désirs et les concentrer tous sur elle.
C'est cette exaspération de la personnalité qui fait le fonds de la névrose : d'oii, chez les êtres atteints, ce besoin d'intéresser à leur sort par des drames et des aventures chimériques, d'apitoyer ou de terrifier autrui par le récit d'un passé par eux imaginé, cette manie de mensonges et d'inventions, ce besoin maladif de composer et de créer des histoires toutes d'une pièce et de les colporter ensuite, embellies et surchargées d'une telle variété de détails que la patiente finit ellemême par y croire ; et c'est là le caractère même de l'hystérie, cette soif d'émotions fortes et d'aventures extraordinaires toujours vécues en imagination, et que la malade s'ingénie à imposer à la crédulité d'autrui. L'hystérique est, avant tout, avide de faire partager sa folie et d'en contamine? autrui. Ce besoin de drames et d'intrigues dan.<l'existence, cette morbide appétence d'invraisemblable et d'extravagant, je les ai toujours constatée chez les malades, car j'ai fait trois ans de médecine dans le service de Charcot, puis j'ai étt attaché comme interne à l'hôpital de Laënnec. dans le service de Bauchard, le fameux gynécologue, et Dieu sait, si les maladies que l'on y traite développent l'hystérie chez les femmes ! Que d( contes à dormir debout j'ai dû subir et parfois que
d'affabulations merveilleuses à faire la fortune d'un Ponson du Terrait ou d'un Jules Mary I Toutes ces malheureuses avaient, à les entendre, des passés d'héroïnes de cour d'assises, de drames historiques ou de romans-feuilletons.
Et Mornard, s accoudant familièrement sur la table :
— Parmi tant de névrosées, une m'intéressa particulièrement. Son cas était assez rare. C'était la fille dun botaniste du Jardin des Plantes, créature exaltée et charmante, qui avait déserté le logis paternel pour aller vivre avec un répétiteur du lycée Janson-de-Sailly. Elle était d'une blancheur diaphane, presque transparente à force de maigreur, et aurait pu jouer les purs esprits dans une séance d'Allan Kardec, tant sa silhouette était d'au-delà. Sa voie musicale, la soie lourde et fluide de magnifiques cheveux, leur nuance d'or pâli en faisaient une sorte de princesse de rêve, mais le stigmate était en elle. La bouche mouvante et sans cesse mordue par la pointe des dents, la bouche inquiétante et rouge, et sous les sourcils droits, l'eau violente et bleue des terribles yeux.
Elle était à Laënnec pour une tumeur fibreuse dont Bauchard l'opéra trois jours après son arrivée. L'opération réussit à merveille, mais les suites en furent très longues et la malade demeura parmi nous pendant près de trois mois. Nous l'avions surnommée Ligeia.
Elle était d'allure et d'aspect si surnaturels, si poétiques !
Chose étrange, cette créature de douleur et d'audelà, qui nous était apparue comme une âme, le lendemain même de son opération, toute saignante encore et ligotée de pansements, faisait des coquetteries aux internes. C'étaient des regards coulés sous ses longues paupières, des frôlements de mains attardées dans les nôtres, des attitudes et des effets de cheveux, ^'ous eussions été remués à moins.
Au bout d'un mois, la salle Nélaton était en révolution : Ligeia avait apitoyé jusqu'aux sœurs, par les récits de ses infortunes et le spectacle de sa résignation. C'est pour échapper aux poursuites de son père, un père monstrueux épris d'elle, qu'elle s'était jetée dans les bras du répétiteur. Au collège, oii elle était allée quelquefois demander son amant, elle avait été en butte aux obsessions des professeurs et des élèves ; la vie pour elle était devenue bien dure, et, une fois, dans le cabinet du censeur... Ces pauvres sœurs écoutaient terrifiées cette déconcertante odyssée, mais l'opérée les rassuraut vite par la ferveur de ses oraisons. Elle les édifiait aussi par la piété de ses lectures : la Vie des Saints et V Imitation étaient en permanence sur son lit. Je crois même que Ligeia, à la fin de sa convalescence, eut quelques crises dextase. Tout l'hôpital et Bauchard s'intéressèrent à cette jeune
femme si transparente et si blanche, et dont les yeux chaviraient, si facilement révulsés, pendant que son corps frêle se tendait en arc de cercle.
Le roman de Là-bas, qui venait de paraître en librairie, auréolait d'un prestige équivoque les faits et gestes de l'opérée; des internes frottés de littérature (et j'étais du nombre) croyaient voir en elle une sorte de Madame Chantelouve : Madame Chantelouve , la terrible héroïne de Huysmans !
Avant de s'adresser à la chirurgie, la malade avait eu recours à l'occultisme. Ligeia avait été exorcisée : elle le disait du moins. Un chanoine interdit, thaumaturge des plus connus de la police pour exercice illégal de la médecine, avait tenté de la guérir par des applications de pierres précieuses ; les applications étaient précédées et accompagnées de prières, de cérémonies et de simagrées qui rappelaient vaguement les rites de la Messe Noire. Cette thérapeutique n'avait fait qu'exaspérer les souffrances de la patiente. C'est alors que, désespérée, elle était venue s'adresser à Bauchard. Maintenant, elle revenait lentement, mais sûrement, à la santé, dans son service; mais les récits chuchotes à son chevet et ébruités de salle en salle avaient créé une légende autour de la convalescente : pour les uns, c'était une sainte, pour les autres une possédée, et quand Ligeia quitta l'hôpital, abominée par toutes les autres malades et regrettée par tout le service, c'est une
personnalité, peut-être encombrante, mais bien curieuse que perdit Laënnec. A peine rentrée chez elle, la jeune femme reconnaissait les soins dont elle avait été l'objet en colportant les pires racontars sur les chirurgiens et les internes. Elle avait été en butte aux obsessions de tous. Toute saignante encore, à peine cicatrisée, il n'y avait pas d'interne qui ne l'eût sollicitée, pressée, harcelée et Bauchard lui-même n'avait pas échappé à la contagion, à cette endémique folie, développée autour d'elle à la manière d'un envoûtement.
Ligeia reconnaissait ainsi les bontés et les passedroits qu'on avait eus pour elle; elle calomniai! pour calomnier; moins coupable qu'une autre peut-être, puisque inconsciente et sûrement convaincue de ses insinuations.
Naturellement, rien de vrai dans ce qu'elle avançait. Des souvenirs de lecture lui avaient fourni le détail de l'intervention du chanoine interdit. Le reste était de pure imagination ; imagination aussi les aventures de son enfance, l'amour abominable de son père, qui l'avait forcée de déserter le logis familial ; et, exception faite de sa liaison avec le répétiteur, imaginations encore, les obsessions dont elle avait été l'objet de la part du personnel du collège; hallucinations enfin, les convoitises qu'elle allumait partout sur son pas sage, car, à l'entendre, son charme de luxure s'étendait sur tous et sur toutes.
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Les femmes, elles-mêmes, n'y échappaient pas.
Ces détails, c'est Bauchard qui, un mois après la sortie de la malade, nous les donnait, tout le corps secoué par un gros rire, dans la salle même des opérations.
— Le cas le plus curieux d'hystérie que j'aie jamais vu, Messieurs, et pourtant Dieu sait si... Elle se croit vraiment sorcière et a la conviction que nul ne résiste au fluide émané de ses yeux. Avec cela, tous ses désirs, pour elle, deviennent des réalités. Hallucinée, l'hyperesthésie de ses sensations lui donne l'illusion charnelle d'être vraiment possédée. Mais le désir, c'est elle qui l'éprouve au lieu de l'inspirer.
Si, sur cet état très spécial a^ous greffez l'amour du mensonge, la manie du romanesque et le poison de la littérature, vous jugez quelles abominations peuvent sortir de cette cuisine d'enfer! Et, pourtant, la maladie de cette malheureuse peut se résumer dans cette unique formule : l'Horreur du Simple.