SARAH
3 novembre 18S7.
« Par ici, mon cher, par ici! » et du petit salon encombré de tableaux et de lourdes tentures où le valet de pied vient de mintroduire, la voix caressante et à la fois mordante de la maîtresse de céans, vous attire vers l'embrasure lumineuse de latelier, — l'atelier arrondissant là, porte à porte, à une hauteur de cinq mètres, le renflement vitré de son toit.
Elle est là, Elle : doua Sol, Fédora, Théodora et la Tosca de demain, au beau milieu de ce hall en désarroi, dans le bric-à-brac d'une installation à peine ébauchée, traînant, svelte et souple, entre les bronzes japonais et les vieux Delft posés à terre, une de ces ondovantes robes d'intérieur
dont elle a le secret. Une imnr\ense peau de bête entre les bras, elle s'est arrêtée au centre de l'atelier pour me tendre la main et, toute droite dans sa longue et miroitante robe de peluche violâtre au-devant d'écumantes dentelles, la taille cerclée d'une mouvante ceinture de métal, elle est vraiment charmante et d'un charme exquis et d'une saveur délicieusement moderne, la Tosca de demain, avec cette toison de fauve ruisselant entre ses doigts, ses délicats et frêles doigts d'Omphale parisienne emportant en trophée FHéraclide toison du lion néméen.
Néméen ? plutôt Yankee à en juger par l'exotisme des dépouilles. Castor du Brésil, bison du Canada, ours des Cordillères, peaux de zèbres et peaux de buffles : c'est un amoncellement de poils de toute provenance et de toute nuance, au fleur entêtant de poivre et de camphre ; une gamme chaude et veloutée de tous les fauves et de tous les bruns de peaux de bête, éparpillant aux quatre coins du nouvel atelier les instincts de la savane et des rudes amours du désert, et puis, çà et là, au milieu de cet Océan de fourrures, un cornet de vieux Chine, un coffret Renaissance, un feutre mexicain à la calotte brodée d'argent, à larges bords frôlés d'une cordelière d'or, puis c'est un grand ibis de bronze noir, un sabre indien, des étriers de Cacique, des poteries barbares, tout le bizarre et l'imprévu d'un butin de conquistador.
Et. par là-dessus, des fleurs, des fleurs, et encore des fleurs, monumentales couronnes de roses de chez Vaillant, gerbes de chrysanthèmes aux tons de rouille et de vieil or, mauves orchidées et branchages de houx aux fermes feuilles moirées et luisantes.
— Oui, c'est ma fête, sourit-elle en réponse à mon regard ahuri, c'est-à-dire mon anniversaire. J'aurai ce soir... D'abord, je n'ai plus d'âge. Maurice a vingt-quatre ans : je n'ai plus que l'âge de mon fils, comme toutes les mères ! » Et me mettant sa peau de bête entre les mains :
— Allons, aidez-moi, j 'ai vingt personnes à dîner ce soir et mon atelier n'a pas même apparence.
Et la voici qui recommence sa promenade errante à travers le petit hall, suivie par ses deux valets de chambre et moi, donnant un ordre à celui-ci, confiant ce pesant cimeterre à celui-là, se chargeant elle-même de ce dragon de porcelaine, déplaçant cet objet, en replaçant, çà et là, un autre.
Mme Guérard, la fidèle Mme Guérard, caméra mayor de cette reine des châteaux en Espagne, elle, s'est laissée tomber sur un pouf et regarde : le gaz flambe haut dans le lustre allumé, le feu pétille vif et clair dans la cheminée de faïence et, tandis que le timbre de l'entrée ne discontinue pas de carillonner sous les perpétuelles allées et venues des fournisseurs, Sarah, à chaque instant
interrompue par la brusque entrée d'une femme de chambre venant lui murmurer à l'oreille : « Madame, c'est le couturier ; Madame, c'est le costumier; Madame, c'est..., etc., etc. », Sarah, après un « c'est bien, faites monter » détaché en faisant sonner les syllables dentales, retourne à ses arrangements.
Quelques coins prennent forme néanmoins, le coin du divan entre autres, le divan large et profond, où l'écroulement voulu des coussins rose turc et vert pistache, bossues de broderies, s'entasse dans la loutre et le jaune velu des fourrures jetées là dans une réminiscence évidente du portrait de Clairin ; cette réminiscence, on dirait que Sarah l'a devinée, car me désignant le grand panneau vide au-dessus du divan : « Là, mon portrait, celui de Clairin du Salon de 1877, en pendant à celui de Maurice », le grand tableau représentant Maurice enfant, jouant avec deux sloughis, au milieu d'un somptueux intérieur de tapis d'ours et de plantes rares, et s'étalant, lui, déjà au mur.
« Cette cigogne, oui, ce bronze japonais donnez-le moi, là, sur la cheminée. Hein ! pas merveilleuse, la cheminée ? (Elle recule pour mieux juger de l'effet.) Rassurez-vous, c'est provisoire : au printemps, je jetterai bas tout cela. » Et comme je reste bouche bée, abasourdi :
— Oui, je prendrai les écuries, là derrière, je
LES BÊTES PARLAIENT 12t
gagnerai dix mètres ; mon atelier aura vingt mètres de profondeur, plus grand qu'avenue de Yilliers ; je relèverai aussi le toit. On communiquera avec les chambres du premier par une loggia et un escalier intérieur ; mon architecte fait les plans, mais les maçons ne mettront le pied ici que moi partie: j'en ai assez des ouvriers chez moi. Ce sera pour le mois de mai, quand je repartirai pour ma tournée d'Europe.
— Comment, vous allez nous quitter encore, à peine revenue ?
— Que voulez-vous ■' Je ne m'appartiens plus, je ne suis plus à moi : je suis la propriété de M. Grau, mon imprésario ; il m'emmène et je le suis cil m'appellent ses engagements. Je ne connais que lui, je n'ai affaire qu'à lui ; il me prête ou me loue aux directeurs pour la Tosca. C'est lui qui me cède à Duquesnel ; je suis louée tout comme une force motrice, je n'ai plus de caprices, de fantaisies, je suis une chose de talent, qu'on exploite et qui rapporte. Au printemps, ma tournée en Europe et, dans un an, encore une autre tournée en Amérique, une grande, grande, alors, qui durera bien quatorze mois, mais ce sera la dernière... Voilà où mes créanciers m'ont réduite; mais, bah ! cinq ans sont vite passés et, dans cinq ans...
Tout en parlant, Sarah, toujours à ses arrangements, est venue s'arrêter dans un angle, devant