‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 19 sur 36 · DD TEMPS QUE · texte numérisé non relu

DD TEMPS QUE

la merveilleuse eau-forte de Bracquemcnd : le roi David, de Gustave Moreau, dressant là les orfèvreries précieuses et les pilastres gemmés de coruscations rares de son nostalgique palais de mystère. Etonnant, ce Gustave Moreau, fleurissant là, dans l'ombre, au-dessus d'un petit bahut hollandais, orné avec un soin pieux, comme un coin de chapelle, de ciboires bossues d'émaux et de fragiles coupes de vieux Venise, enguirlandées de fleurs !

Sarah s'est tue, tout à coup pensive. Avec un regard, où il y a de l'extase et du rêve, elle se tient, muette, devant la mystérieuse eau-forte, devant ce roi-vieillard, accablé de chagrins et de pesants orfrois, spectre-roi comme affaissé sous le dais de son trône, inattentif à l'étrange et berceuse musique que lui joue, sur une théorbe, une svelte figure de femme, ailée comme un archange, onduleusement allongée à ses pieds.

Sarah est là, debout, devant moi, avec son irritant et délicat profil, ses yeux étincelants et froids, pareils à des pierreries. A la voir ainsi, onduleuse et mourante sous les luisances de sa ceinture de métal, je songe qu'elle aussi est bien de la famille de ce vieux roi David et de ce jeune archange à figure de femme ; oui, elle est bien fille de Gustave Moreau, l'énigmatique Sarah, sœur des Muses porteuses de chefs décapités, d'Orphée et des Salomés sveltes et sanglantes, la

Salomé de la fameuse aquarelle célébrée par Huysmans, la Salomé de l'yVpparition, dont elle portait d'ailleurs le triomphant et coruscant costume dans Théodora même, à l'acte de la loge impériale.

Le menton étranglé dans l'or brillant des gazes Jaunes, le diadème au ras du sourcil peint, L'Augusta se raidit dans l'argyrose éteint De son manteau brodé de paons de chrysoprases.

Défiant les affronts, dédaignant les extases,

Elle tient à la main un grand lys byzantin,

Un lys au cœur de perle et, sous son front hautain,

Ses yeux striés d'or fauve ont l'air de deux topazes.

Aux sons des orgues sourds, la loge impéiiale S'entr'ouvre... vomissant l'ordure, bestiale, La haine populaire éclate, écume et bout.

Et, livrant aux regards ses clairs cheveux d'avoine, L'Augusta, qu'on insulte, attend, calme et debout Dans son corselet d'or incrusté de sardoines,

Théodora hier ! et la Tosca demain.

« Vous aussi, vous aimez les Gustave Moreau? interroge d'un sourire Sarah, qui a surpris mon regard ; venez, venez que je vous en montre un autre » , et gravissant les trois marches qui séparent l'atelier du petit salon, elle me conduit dans ce dernier devant une délicieuse peinture japonaise, de premier ordre alors , à faire loucher M . de Concourt : un jeune héros à visage de vierge, à la chevelure

nimbée de flammes, longeant à grand pas une cime rocheuse, escorté dans le ciel par de fuyantes et disparaissantes figures de femmes émergeant de nuages baignés de rayons.

En efTet, le rapport est évident, l'analogie certaine : Gustave Moreau et l'artiste japonais ont la même vision de la beauté humaine, la même poésie de conception ; or, tandis que je m'absorbe dans ma contemplation, un trot de cheval sonne sous l'allée de la porte cochère, des éclats de voix presque enfantine s'égrènent dans la pièce voisine. « Maurice 1 Sarah, s'écrie alors la tragédienne, comme réveillée en sursaut, et moi qui ne suis pas habillée : j'ai répété la Tosca en robe de chambre ! Vite, allez vous-en, mon ami, je vous mets à la porte ; mes hôtes vont arriver. Voyez la table est déjà mise ». En effet, là-bas, au ' fond du petit salon, par la porte grande ouverte, la table apparaît dans la gaieté blanche et rouge de sa nappe brodée, du couvert déjà disposé et, vaguant là sur des gondoles fleuronnées de vieux Saxe, d'immenses gerbes de chrysanthèmes roses et de roses jaunes en fleurs ! Dans le lustre en fer forgé, aux bougies toutes allumées, des branchages de houx et des retombées de guirlandes de lierre : une innovation de Sarah pour célébrer la fête du soir.

Et comme, obéissant à celle à qui l'on ne résiste pas, je baise avec une sensualité respectueuse

l'impatiente et nerveuse petite main qu'on m'abandonne : « Quel soir venez-vous, me demande Sarah, que je vous lise ma pièce? Car je suis aussi auteur dramatique maintenant ! Si je vous avais su à Paris, je vous aurais fait signe vendredi soir. J'avais Anatole France, Haraucourt et Jules Lemaître. «

Sur la promesse d'une lecture, dune soirée passée dans cet intérieur de princesse renaissance et bohème, je quitte le petit hôtel du boulevard Pereire, ravi et délicieusement ému d'avoir retrouvée telle que je l'avais vue partir il y a près de deux ans, cette étrange et triomphante condottiere de l'art moderne, qui vient reconquérir encore une fois Paris après avoir déjà deux fois conquis l'Amérique, la sauvage et lointaine Amérique des aventuriers et des conquistadors.

Dehors, la nuit, le froid ; sur le boulevard désert, le long de la voie ferrée du chemin de fer de Ceinture, une lune, ronde comme une pastille d'or, s'épanouit, énorme et jaune, au-dessus des ramures grisâtres, couleur de buée, des marronniers perdant leurs feuilles ; les toits des hautes maisons se perdent dans la brume et devant les étoiles qui, une à une, tremblotantes et frileuses, s'allument au ciel terne, l'obsession de celle que je viens de revoir, est telle que c'est encore ses yeux que je vois briller à l'horizon.

13 octobre 1889.

Le menton étranglé dans l'or brillant des gazes Jaunes, le diadème au ras du sourcil peint, L'Augusta se raidit dans l'argyrose éteint D'un grand manteau brodé de paons de chrysoprases.

Dédaignant les affronts, méprisant les extases, Elle tient à la main un grand lys byzantin, Un lys au cœur de perle, et sous son front hautain Ses yeux, striés d'or fauve, ont l'air de deux topazes.

Aux sons des orgues sourds, la Loge impériale S'entr'ouvre, et, vomissant l'ordure, bestiale, La haine populaire écume, éclate et bout;

Et, livrant aux regards ses clairs cheveux d'avoine, L'Augusta, qu'on insulte, attend calme et debout Dans son corselet d'or incrusté de sardoine.

Comment ces quatorze vers me servirent de lettre de créance auprès de Théodora et comment ce sonnet, assez médiocre en somme, me fut, il y a quatre ans, le Sésame ouvre-toi de l'hôtel de la rue Saint-Georges ; c'est un peu de l'histoire anecdotique de la grande Sarah !

Or, aujourd'hui que la reprise victorieuse du beau drame de Sardou remet une fois de plus la grande tragédienne au premier plan de l'actualité

courante, parler Sarah Bernhaidt, c'est intéresser monsieur Tout le Monde et quelques curieux avec. J'y vais donc de mon conte de fées.

C'était en février 188G, en plein succès de la pièce de Sardou : la première avait eu lieu le 25 décembre 1885, le soir même de ?vocl, et tous les illustrés publiaient chaque dimanche un portrait plus ou moins ressemblant accompagné d'une biographie plus ou moins authentique de l'artiste triomphante.

Je ne connaissais Sarah Bernhardt que pour l'avoir vue à la scène. Inutile de vous dire que je brûlais d'un désir enfantin de lui être présenté, de la connaître davantage.

Elle était si calomniée I 11 se débitait sur elle de si étranges choses ! Quant à son genre de beauté, Sarah Bernhardt m'a toujours fait l'effet d'une de ces apparitions qui, dans la rue, vous clouent là, sans qu'on songe à les suivre (à quoi bon ? se dit-on, ce que sa vie doit être prise à celle-là î), et que dans un salon on regarde, non d'un air beau, fou ou tendre, mais indifférent et lointain (ce qu elle doit être habituée aux têtes qui se retournent ahuries ! pas la peine d'en grossir la cohue, pense-t-on). Puis on apprend qu'elle vit comme une autre, ou mariée, ou seule, ou par-ci par-là. Et l'on s'étonne qu'elle ne soit pas, la fameuse Une Telle, Hérodias ou Cléopâtre, une accablée de drames internationaux, malgré ses

vingt-cinq années apparentes et son air de monstre qui a toujours bien dormi.

Et la merveilleuse apparition, qui a passablement roulé (ô tournées d'Amérique, ô agence artistique et troupe en déplacements !) a roulé rien moins qu'épiquement. Elle a roulé, ô misère ! de Vienne à Philadelphie et de Buda-Pesth à Buenos- Ayres. O petites villes, abat-jour de lampes, intermédiaires crasseux, hôtels meublés et claquements de portes ! 0 misère, ô occasions ! Théodora, la Tosca, Ophélia, tous les rêves et toutes les chimères ! Elle a roulé, et cependant elle est là, elle vous regarde; et la moue de sa bouche est une campanule éclose de ce matin, et ses grands yeux inconnus balbutient : « Quoi?... Ah!... » Et quelle modestie dans ce doux chignon sur cette nuque délicate ! — Elle est la serre de son art, un peu martyre aussi, la douce martyre chrétienne, quelque Ophéiie que l'eau du fleuve entraîne à la dérive ; elle est l'exploitée, la captive, l'esclave et de ses créanciers et de son Barnum et de ses caprices d'un jour; elle ne sait pas...

Un peu monstrueuse aussi (du moins à travers les romans épingles à même sa chair par des anciens amis un peu chassés depuis et qu'une salutaire pudeur aurait dû préserver d'un aussi facile moyen de réclame). Suit la série des sloughis favoris tués à coups de revolver dans le hall somptueux, des chats jetés vivants dans les braises du

poêle et des singes familiers donnés à dévorer aux tigres, non moins familiers, en cage; j'en passe et des meilleurs 1 Et les divorces, et les reprises dhostilité, et les subits réveils de flammes et de combats !...

Quand elle errait, pareille aux jeunes immortelles,

De son rire sonore exaspérant Paris,

De vagues chaînes d'or sortaient de ses prunelles

Et ses pieds nus foulaient des corps d'amants lueurtris.

Étant de la race des dévots^ je nadorais que plus fermement l'idole un peu sanglante et criminelle, — et lointaine !

Mais le moyen de l'approcher? Depuis deux ans, c'était mon idée fixe.

Me faire présenter : je connaissais bien Busnach, alors fort bien en cour à lavenue de Yilliers, mais pénétrer auprès de cette fine entre les affinées et de cette charmante parmi les plus charmantes, sous l'égide de ce gros monsieur au langage quelque peu grossier... Autant se faire présenter à Titania par Bottom: j'y répugnais absolument et de la tète aux pieds.

Puis vint l'ère de la Glu, de Macbeth et d'un poète très aimé. La Macbeth d'alors était très entourée, presque gardée à vue, et nul ne pénétrait dans le manoir du Thane de Fife s'il n'était ou de sa suite ou déjà de la maison !

Où est le cœur, là gît le trésor.

Et le cœur y était. . . et quand le cœur y est !.. .

En 1886, c'était tout autre chose. L'avenue de Villiers venait d'être vendue, Sainte- adresse avait suivi l'avenue de Villiers; la direction ruineuse de l'Ambigu et de la Porte-Saint-Martin avait tout dévoré, et, poursuivie, mangée par ses créanciers, Théodora, réfugiée pour l'instant sous l'égide intéressée de Duquesnel, venait de liquider son passé.

Installée dans le somptueux hôtel meublé de la rue Saint-Georges, une merveille de mauvais goût et de richesse Israélite, Théodora, délivrée enfin des oiseaux de passage, et revenue de ses folies, appartenait enfin à ses anciens et ses vrais amis.

C'était peut-être le moment d'en grossir le nombre ?

Et j'y allais de mon sonnet.

Ce sonnet, je l'écrivis sur le parchemin le plus byzantin que je pus trouver et j'allai bravement le porter moi-même.

Quel hôtel, quel nègre et quel escalier ! La rampe en fer forgé m'alla au cœur.

Théodora lut-elle mon sonnet...? Du moins pas jusqu'à la signature, puisque je dus, ce jour-là, d'être reçu à une méprise.

Dès mon entrée dans le salon, j'étais accueilli par une voix :

« Mais ce n'est pas vous ; il y a erreur ! » Et puis

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tout à coup, câline, avec cette souplesse de gestes et de caractère qui est son charme, comédienne et comédienne exquise même dans la réalité :

(( Il y a confusion de nom, je vous ai pris pour Lorin, Georges Lorin, un ami à moi; mais cela ne fait rien, j'ai un ami de plus, n'est-ce pas. Monsieur? Votre sonnet est une merveille.

L'avait-elle lu ?

Elle était ce jour-là avec M. de Lagrené, un fidèle de la maison, et traînait sur les tapis de haute laine de l'hôtel une ondoyante robe de velours blanc ceinturonnée d'or fauve, qui m'apparut tout comme un poème.

J'en fis, en dînant, un second sonnet que je lui portai le soir, dans sa loge.

J'y trouvai Théodora jouant aux dames avec Tamyris (Marie Laurent) ; une personne bien désagréable, Mlle Marcelle Julien, menait ce soir-là grand bruit dans cette loge. J'y retournai cependant le lendemain.

Puis à force de prendre le chemin du théâtre, j'appris aussi le chemin de la rue Saint-Georges. Je devins à mon tour un assidu de l'hôtel. J'y vis répéter Fédora, Ilamlet, Marion Delorine ; j'y rencontrai assis à la même table et j'y connus Ponchon, Jules Lemaître, les Stevens, les amis de Maurice, Sarhita, la princesse Orlinia de la Tosca qu'on jouait encore hier, la princesse de Nemety, une des rares fidèles des derniers temps de

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Barbey d'Aurevilly, la princesse de Nemety, dont le coupé promena jusqu'à l'avant -dernier jour le maître de la rue Rousselet dans les allées ensoleillées du bois de Boulogne, Abbéma, une amie de la maison, Armand Gouzien, Clairin, et cette fière Augusta Holmes, que n'avait pas encore adoptée le mondain engouement des comtesse de Tredern et baronne Molitor. Augusta Holmes, pénétra là sur les pas d' Abbéma. Tous les habitués de Sarah faisaient fête au talent d'Holmes, heureux qu'on était de saluer en elle la muse future de cette glorieuse année du centenaire, et de cette Exposition de 89, dont la gloire se résume en somme en ces deux noms de femmes ; Augusta et Sarah.

Curieuse, en effet, cette Exposition aboutissant à l'apothéose de ces deux femmes géniales et si différentes ! Etonnante, cette foire cosmopolite des cinq parties du monde exaspérant son agonie aux acclamations de deux noms de femmes : Augusta Holmes dans l'Ode triomphale à la République, Sarah Bernhardt dans Théodora.

Serait-ce la revanche de l'art pur sur la victoire imminente de l'ère industrielle du fer Eiffel et des ingénieurs ?

Mais revenons à mon sonnet.

Je connus donc Sarah, et Théodora voulut bien me croire son ami.

Dire que je n'étais pas sans méfiance ! On

m'avait tellement dit : « C'est la princesse des contes de fées. Un beau matin, homme séduit, vous verrez tomber de la bouche de votre idole, non plus des perles et des diamants, mais des crapauds et des vipères ! » que j'attendais toujours, l'oreille aux champs et l'œil au guet.

J'attends encore.

Quoi qu'on ait écrit, je n'ai jamais vu la très blanche et la très blonde donner, de ses petites mains, des ouistitis vivants à manger à ses tigres ; le hall du boulevard Pereire n'exhale, à ma connaissance, aucune odeur de chair grillée et il n'y a pas de taches de sang aux splendides fourrures entassées sur les tapis. La divine m'a bien demandé une pièce que j'ai écrite pour elle, que je lui ai dédiée et qu'elle ne jouera jamais; mais pourquoi lui en garder rancune? Théodora a ses fournisseurs attitrés dont elle et la foule ont tant de bons motifs de se trouver satisfaites : pourquoi irait-elle commander ses habits de combat?

Théodora boit du clicquot frappé à tous ses repas dans un hanap de vermeil ciselé, offert par le lord-maire, et sa table est toujours jonchée, hiver comme été, d'une moisson de fleurs. Théodora écoute régulièrement tous les matins un monsieur et même une dame de lettres lui donner lecture d'un drame en cinq actes, où elle est, tour à tour, Marie Stuart, Anne de Boleyn, Catherine II, impératrice de toutes les Russies, ou la

reine d'Egypte, Cléopâtre; Théodora encourage tous les soirs, entre cinq et six, à l'heure des sonnets, l'esprit décadent, symbolique ou touranien, de vingt-cinq jeunes poètes, en caressant d'une main défaillante les oreilles d'un de ses vingt-cinq chiens.

Son atelier du boulevard Pereire est la plus curieuse lanterne magique de ces temps modernes; toute l'Europe et tout Paris y passent. C'est, sur le pied de deux cents louis par jour, le plus pittoresque campement bohème !

J'y ai, moi qui vous parle, rencontré M. de BloAvitz, ce qui m'a attristé la vue; j'y ai entendu le poète Haraucourt déclamer de ses vers, ce qui m'a guéri pour la vie de la faiblesse de réciter les miens, et j'y ai écouté le divin Loti, le romancier .sirè/tc, chanter une chanson de marin, ce qui m'a fait le cœur joyeux et m'a mis de bien doux souvenirs dans l'âme. Je sais qu'à l'heure présente M. Ernest Gibert, l'humaniste bien connu, y imite à ravir Claretie et Coquelin et, pour ma part, je n'attends ma rentrée à Paris que pour aller baiser encore une fois la main de la très blanche hôtesse et grande artiste, en très fervent ami des bons et mauvais jours, — mais les gêneurs partis, envolés, — et je peux longtemps attendre, n'est-ce pas, chère amie?

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