GUSTAVE MOREAU
Le rhapsode était mort : la lyre en bois sculptée Gisait près du cadavre au milieu du torrent. La Muse entre ses bras prit la tête en pleurant, La tête encor saignante et fraîcliement coupée,
La posa sur sa lyre et de ses doigts tremblants Ayant fermé la bouche adorable et crispée. Baisa ce front de neige et ferma ces yeux blancs, D'une immense douleur de femme enveloppée.
« Adieu, murmura-t-elle, ô doux poète errant « Qui marchais ébloui dans la nature-fée, « Escorté de lions et la tête coiffée
€ De lauriers d'or ! Ta tête au grands yeux transparents ( Est donc à jamais vide et ta voix étouffée, « 0 sublime échanson de filtres enivrants!
c Le sang coule aujourd'hui de ton beau corps d'albâtre. Elle dit. Ses bras nus, chargés d'un triple rang D'anneaux d'or, se tordaient sur sa robe bleuâtre. Et les hommes avaient ce tableau déchirant :
Le front sanglant d'un dieu porté par une fée,
La Muse, au pied des monts, pleurant la mort d'Orphée 1
(D'après «la jeune fille de Thrace retrouvant la tête et la lyre d'Orphée, par Gustave Moreau ».
— Musée du Luxembourg.)
Gustave Moreau, nom magique et troublant, cher à tous les rêveurs et à tous les souffrants de ce siècle de basses ambitions et d'œuvres vilainement prosaïques, Gustave Moreau, nom suggestif et dominateur dont les syllabes lentement prononcées sont comme le Sésame, ouvre-toi ! du domaine des mythes et des splendides évocations du passé 1 Car il n'y a pas à s'y tromper, Gustave Moreau est un maître-sorcier, un enchanteur hanté jusqu'à la souffrance des symboles et des énigmes des anciennes théogonies. Visionnaire comme pas un, la sphère des rêves est devenue sa sphère, mais malade de ses visions jusqu'à faire passer dans ses œuvres le frisson de ses angoisses et de ses désespérances, il a, le maîtresorcier, envoûté tout son siècle, ensorcelé ses contemporains et leur pratique et sceptique époque. Sous le rayonnement de ses tableaux, toute une génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les yeux obstinément tournés vers le passé et ses évocations magiques i toute une génération de littérateurs et poètes surtout, nostalgiquement épris, eux aussi.
et des sveltes Salomés, ruisselantes de pierreries, et des Muses porteuses de chefs décapités d'Orphée, et des Hélènes aux robes maillées d'or vif, au front diadème de gemmes, s'érigeant, un lis d'or à la main, pareilles, elles-mêmes, à de grands lis fleuris sur un fumier saignant de héros massacrés, et cependant souriant, extatique holocauste de victimes éblouies.
Quand elle errait, pareille aux Junons éternelles,
De son rire sonore exaspérant Paris,
De vagues chaînes d'or sortaient de ses prunelles,
Et ses pieds nus foulaient des corps d'amants meurtris.
Car il y a de la sorcellerie et de l'incantation dans les pâles et silencieuses héroïnes de ses aquarelles, belles à la manière de la Beauté du sonnet de Baudelaire :
Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris.
C'est, extasiantes et extasiées, qu'il fait toujoui-s surgir ses princesses de rêve dans leur nudité cuirassée d'orfèvrerie, léthargiques et comme offertes dans un demi-ensommeillement; et, néanmoins, si lointaines, elles ne réveillent que plus énergiquement les sens, ne domptent et n'ensorcellent que plus sûrement la volonté, avec leur charme de grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles sacrilèges et jusqu'à
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nous écloses par l'occulte pouvoir de damnables incantations.
Demandez plutôt à Joris-Karl Huysmans, ce délicieux corrompu, ce délicat de lettres, névrosé jusqu'au faisandage, ce qu'il pense de Moreau, de ce païen mystique, de cet illuminé qui peut s'abstraire assez du monde pour voir, en plein Paris, resplendir les cruelles visions, les féeriques apothéoses des autres âges ! Lisez les pages hallucinantes qu'il a consacrées aux deux aquarelles de la Salomé dans son roman d'A Rebours!
Que vous vous arrêtiez devant la merveilleuse eau-forte de Bracquemond, devant le roi David et les pilastres gemmés de coruscations rares de son nostalgique palais de mystère, ou que vous méditiez devant son sphinx ailé d'or rosâtre et dardant ses yeux froids sur Œdipos, le svelte héros voyageur, — comme devant certains poèmes de Baudelaire, comme à l'audition de certaines musiques délirantes et lointaines, vous demeurerez remué jusqu'aux entrailles, pris au charme de je ne sais quelle voix de sirène, au fond déconcerté, ébahi, par cet art qui franchit la limite de la peinture, emprunte à l'art d'écrire ses plus subtiles évocations, et ses finesses les plus exquises à l'art du lapidaire et du graveur!
Art intellectuel, trop compliqué, trop hermétique, où l'imagination est trop d'un symboliste et où les procédés d'art relèvent de l'émailleur, —
LES BÊTES PARLAIENT lit
trop de littérature et de poésie archaïque, où le rêve domine, irritant et troublant comme tout ce qui est maladif! « Oh 1 je connais la chanson et tous les autres couplets que vous pourrez dire î » et les vagues souvenirs de jMantegna et de Jacopo de Barbay ; puis, çà et là, des confuses hantises de Vinci et des fièvres de couleurs à la Delacroix ! Avec ce système, Gustave Flaubert a lu Chateaubriand et s'en souvient parfois, et dans ses plus belles œuvres, Salammbô ei là Tenlaiion; Baudelaire, avec ce même système, est visiblement' impressionné dans ses vers et par Weber et par Berlioz !
Mais cette imagination de poète et d'érudit uniquement préoccupée des sources ethnographiques et des origines des mythologies pour en comparer et en démêler les sanglantes origines, cette œuvre synthétique qui est toute l'œuvre de Moreau, passant sa vie à réunir en une seule les légendes issues de l'Extrême-Orient, à les distinguer, même métamorphosées par les croyances des autres peuples, pour justifier un jour ses fusions architectoniques, ses hiératiques et sanglantes allégories aiguisées par l'inquiétude et les perspicacités d'un nervosisme tout moderne : où retrouver un tempérament, une nature d'artiste analogue ? et cette douloureuse hantise des symboles et des perversités des anciennes théogonies, des stupres divins adorés dans les défuntes religions ?
Un seul génie analogue s'est rencontré (et peut être cité) : Gustave Flaubert, le visionnaire et l'évocateur des splendides cauchemars de la Tentation et du rêve vécu de la puissance de Garthage.
D'ailleurs, quoi de plus nostalgique que la prose lapidaire et cependant parfois si fuyante de l'auteur de Salammbô ?
N'est-elle pas, elle-même, un peu sœur des Salomés du peintre de V Apparition, la svelte et pensive fille d'Amilcar, aux chairs macérées d'airomates, grandie dans les prières, les jeûnes et les extases, au milieu des parfums, et plus bruissante de pierreries, dans ses robes tramées desardoines,queson serpent bruissant d'écaillés?
Gomme Gustave Moreau, Gustave Flaubert est obsédé des mythes antiques. Comme le peintre du Sphinx, il est surtout préoccupé de ce qu'ils ont de sinistre et de cruel. G'est par monceaux qu'il entasse les blessés râlant et les héros vaincus sous les remparts de Garthage : debout sur la terrasse du palais d'Hamilcar, et dominant de son grave profil le camp des Mercenaires, où des ruts exaspérés l'invectivent et la réclament, Salammbô y apparaît dans la pose hiératique et songeuse d'Hélène. Les yeux mi-clos, placide et silencieuse, étoffée d'une robe gemmée, elle s'érige comme elle, une fleur à la main, au sommet de la tour, au-dessus d'une masse rouge et croulante de beaux jeunes hommes égorgés !
Salomé, M danseuse, la buveuse de sang et la fleur vénérienne du festin du tétrarque, Salomé et Hérodias
Faisant en lourds rubis, sur le plat d'améthyste Poindre, luire et perler le sang de Jean-Baptiste...
traversent également leurs rêves de peintre et de poète. Le peintre, lui, ne compte plus ses Salomés, dansant ou porteuses de têtes. Pour moi, j'en connais cinq chez M. Charles Hayem, collectionneur enragé des œuvres du Gustave Moreau, et une chez la vicomtesse Grefîhule ; \di Jeune fille de Thrace retrouvant la lyre et la tête cVOrphée, dont la robe émaillée flamboie au Luxembourg, peut passer pour une sœur attendrie de Salomé, tueuse de prophète ; et quand M. Charles Ephrussi, te rival de M. Charles Hayem en Gustave Moreau, posséderait une ou deux Hérodiennes coupeuses de têtes, cela ne m'étonnerait qu'à demi.
Qui me racontait donc qu'un académicien d'hier (aux Beaux-Arts) a placé une Salomé dans les Fables de La Fontaine, de M. Roux, M. Roux de Marseille, dont les trente aquarelles firent courir, jadis, tout Paris-artiste, chez Boussod et Valadon!* Or, comme chacun sait, Hérodias n'est-il pas le titre d'un des trois contes de Flaubert, et le romancier de Mme Bovary n'a-t-il pas commis un petit chef-d'œuvre dans le récit de la décollation du précurseur ?
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Salammbô, Salomé, Hérodias ! les trois filles hiératiques, énigmatiques et silencieuses de ces deux enchanteurs, qui tous deux s'appellent Gustave : Gustave Moreau, Gustave Flaubert 1
Une différence, néanmoins, les sépare : un catholique fervent arde et flamboie sous le païen mystique qu'est Gustave Moreau ; Gustave Flaubert a beau avoir commis la Légende de saint Julien, il n'a fait œuvre, là, que d'enluminure gothique et naïve, transposant en littérature les curiosités archaïques d'un vitrail. Il y a, au contraire, dans Gustave Moreau, un peintre religieux d'une foi violente et d'une tendresse exquise : je sais de lui des Pieta que Giotto ne désavouerait pas.
Giotto, Carpaccio, Masaccio, Léonard de Vinci, âmes ardentes d'une époque de foi douloureuse et naïve, et dont le maître-sorcier des théogonies orientales et des stupres antiques a parfois répandu le charme pénétrant de douceur primitive jusque dans le cadavre harmonieux de Sapho !
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