DAUDET PEINT PAR ROSNY
5/ octobre 1889.
« Monsieur Guadet ! vint annoncer la petite servante du Maître. La discussion rompit net. Guadet s'avança, la démarche incertaine, tremblante et aveugle.
« Il était triste et comme stupéfié. Deux minutes il reste en silence, regardant, attentivement, de très près, ses ongles, et répondant vaguement à quelques questions :
« — Mon Dieu 1 pas mal... Ce temps froid me terrasse.
(' Les deux yeux myopes, à regard sans perspective, aveugles à 1 mètre de distance, s'humanisent à mesure qu'on approche, deviennent de plus en plus des beaux yeux de voyant microscope. La physionomie mobile, en ce moment rigide, Myra y lit les caractéristiques de Guadet. Il lisait comment chaque pli s'irradiait à un tam-tam ou
à une sympathie, comment les traits se « projettent » en accompagnement de paroles.
u II lisait les éveils de Guadet dans le froid d'une conversation moutonnière, son beau départ, ses électrisations communicatives où il oublie la douleur, la lassitude, la mélancolie d'une existence douloureuse. Retrempé dans une bizarre jeunesse, qu'aucune maladie ne tue, il escalade des échelles d'analyses et d'observations, nullement enfermé comme les masses littéraires en des formules potinières ou médisantes, empoignant un portrait ou une souvenance, page d'antan, Tacite ou Montaigne, musique ou caractère d'un objet, illuminant tout d'une facette personnelle, d'un éclair d'enthousiasme.
« — L'acétate d'aniline, oui, un brave poison, mais lent, insensible... pas comme la morphine. La morphine, c'est la belle ivresse... la souffrance qui s'éloigne à grandes enjambées... pompeusement, solennellement, comme un suisse d'église frappant de la hallebarde.
u Guadet montra une petite boîte oblongue, un flacon, puis plein de mélancolie comique :
« — Armé jusqu'aux dents I Avec cela, je puis traverser une forêt a ierge I
« Son accablement fuyait devant un peu de combativité soulevée par la présence de Rolla, la prescience qu'on avait dû parler de lui avant son entrée. -) (Tiré du Termite par Rosny.)
Les noms, comme on peut le voir, sont modifiés à peine : Guadet est là pour Daudet, Rolla pour Zola, Myra pour Rosny lui-même.
Quelques heures avant la première de la Lutte pour la vie, qui est l'événement parisien du jour et fait une fois de plus de M. Alphonse Daudet l'homme du jour (et l'homme d'un jour), s'il nous a paru curieux de découper en pleine chair ce portrait de l'auteur de Sapho, paru il y a dix jours dans un roman en cours de publication à la Nouvelle Revue, c'est qu'il est plein de dessous et d'intentions, ce portrait évidemment brossé par un peintre épris de son modèle ; c'est que dans ce livre sur les hommes de lettres écrit par un homme de lettres, sorte de réédition des Ammaoaî pem^s par eux-mêmes, il y a un évident parti pris par Ghamprosay contre Médan, et, tout ouatées qu'elles soient et de circonlocutions et de lénitives épithètes, c'est un peu l'égorgillement de Zola-RoUa que poursuit de ses mains meurtrières M. J.-H. Rosny, un des premiers signataires du fameux bref des Ginq (ne l'oublions pas) contre le pape in excremtuiis rusticorum de la Terre et des Paysans.
A la veille, donc, d'une première qui, si elle est un succès, déchaînera une fois de plus toutes les rancunes amassées par le Nabab et Numa Roumestan, (les colères soulevées par Vlmmortel sont des aigreurs de douairières et je les abandonne à la clinique des médecins pour catarrhes, asthmes et
lia DU TEMPS QUE
lourdes digestions), si elle est une chute, va attirer au 84 de la rue de Bellechasse tous les coups de pied des ânes, plus ou moins littéraires, rôdant éternellement autour de la tanière des vieux tigres et des vieux lions : n'est-ce pas un régal de s'offrir, avant tous les coups de dents qui vont tâcher d'y mordre et tous les coups de griffes qui vont s'escrimer à travers et dedans, ce délicat morceau de peinture, évidemment léché par un fervent?
Y aurait-il une laite pour le luxe, comme il y a lutte pour la vie ?
Divination et mystère : ce TermUe d'un homme certainement malin ne serait-il pas le « Sésameouvre-toi » de certaine bibliothèque convoitée des jeunes auteurs ? Entre Savine et Charpentier, il y a plus que la Seine et les ponts, il y a le public et le succès de vente : y a-t-il ou promesse échangée, ou traité tacite, mise en jeu d'influences ?
J'ai dans ma main des gens qu'on emploiera pour vous.
Pour moi le portrait de Daudet est charmant de vérité, croqué sur le vif, d'une jolie exactitude à la Besnard, charmant, charmant comme le charmeur qui en est le modèle, charmeur dont le charme même me met en garde parce qu'il me séduit et m'ensorcelle trop.
Continuerai-je les citations de M. Rosny?
Pourquoi pas? Les acteurs qui partageront, ce soir, la défaite ou le succès de leur auteur;
Mme Pasca, duchesse de Padorani, M. Marais, le ^eune stvLiggler for lije, et M. Lafontaine seront, j'en suis certain, enchantés d'apprendre l'opinion de M. Daudet sur les gens de théâtre. Oyez donc. Je poursuis :
« Êtes-vous content de Rouma, fait quelqu'un? »
(c — Mais pas mal. Seulement l'horreur de Veffet ; oh ! ces acteurs ! . . . ils assassineraient l'univers pour un effet... Ils sontàcompter tel passage, telle ligne... Un effet!... Il faut que ça sorte I Puis un grimage imbécile, et des curiosités, des obstinations à ne pas mettre un râtelier; vous savez, ce vieux qui parle d'une manière horrible, sans dents? Et tous se fichent des mollets, des fausses poitrines et surtout de faux fronts, des fronts énormes : c'est leur culte ! Et pas un qui ne fasse la dépense d'un râtelier ! »
« Il se mit à rire, entraînant les autres de sa verve débordante, puis : a Étonné de voirMoguet, Méridional lui-même... si froid dans ce rôle de Rouma, un rôle de vie sensuelle et débordante, je l'interroge : « — Dites donc, Moguet, est-ce que « vous n'êtes pas protestant? — Oui, fait-il, sur- « pris, pourquoi? » Naturellement je ne lui ai pas dit pourquoi. »
« — Les gens de théâtre m'effraient, murmura Fombreuse. Un malaise comme devant des fous !... Jamais le lendemain ils n'ont gardé la volonté de
la veille... et toujours des promesses rompues.
« — Comme tous les joueurs, dit Guadet. Le directeur le plus fin... jamais ne connaîtra le public ; tous les succès les prennent par surprise. . . rouge et noir. .. la roulette ! Et c'est extraordinaire, ces têtes de Gorgone vues par le trou du rideau, ce hasard d'une humanité qui ne se connaît pas ellemême... Surtout les têtes féroces des Parisiens qui ont payé leurs stalles. . . Ces créanciers implacables qui attendent leurs gros sous de plaisir... Puis le rideau... le « rien ne va plus »... la bataille à tâtons entre la pièce et la foule hostile...
« Tous se turent; l'encre crépusculaire dévora les encoignures. Les ombres factices s'entrelacèrent aux fumerolles du tabac.
« Dans l'atténuation des tableautins de la muraille, les vitres furent des toiles resplendissantes. Les grands platanes s'immobilisèrent sur l'agonie du ciel, sous les grisailles des nues frileuses, teintées de dissolutions infiniment graduées, de poudre de vert-de-gris, de briques roses, d'herbes pâles, de charpies. A la craintive rôderie des rayons, les têtes des visiteurs s'animalisèrent ou se transformèrent en profils de philosophes rêveurs au fond d'un musée. Les mouvements participèrent du vague ; difformes, tous plus longs ou plus courts qu'à la lumière, avivés par des courbes décrites par les foyers des cigarettes. »
Nous sommes, naturellement (le décor était prévu, presque obligé), dans le grenier Concourt, un dimanche de réception et de causerie. Vous avez tous reconnu le grenier tant de fois décrit,, aux Gavarnis de la muraille, aux roseaux japonais du plafond, aux grands platanes du jardin. Quant à M. Edmond de Goncourt, Fombreuse dans le roman, reconnaissable à sa tête large, à ses cheveux de soie blanche et à sa face lunaire, reconnaissable surtout à ce tic bien connu de ses fidèles d'Auteuil, à la crispation, au moindre heurt depensée ou de tact, de sa main d'aristocrate sur les étoffes des meubles d'oncle de Champrosay, comme l'appellent quelques malicieux obsédés du fameux Testament littéraire dont ils se savent exclus), il est exquis et peint, avec un art extrême et de la tête aux pieds, dans ce roman du Termite, évidemment dédié au ménage Daudet. Et ce n'est pas là, mon cher Rosny, flatterie plus adroite à la double puissance de la rue Bellechasse. que ce pastel à l'encre de Chine que n'aurait pas désavoué de Nittis !
M. de Goncourt! J'avais la bonne aubaine de le rencontrer seul à seul, il y a trois jours, dans sa maison d'Auteuil et je le trouvais tout vibrant encore, de la répétition de la Lutte pour la vie à laquelle il avait assisté la veille, fondant surtout de grandes espérances sur la scène du lY, le clou de la pièce de ce soir, la scène capitale entre Paul
Astier, le struggler for life, et la duchesse Padorani devenue Mme Astier; un triomphe pour Mme Pasca, paraît-il, ce rôle de vieille grande dame passionnée et déçue, et la plus belle création de sa longue carrière de drame.
La pièce de M. Daudet tiendra-t-elle au théâtre tout ce que les amis de Champrosay et du Grenier se promettaient à la lecture ? Devant à la courtoisie de Daudet lui-même la carte apostillée qui m'a permis d'assister à la répétition générale, mon rôle, ici, devient d'une telle délicatesse que je suis tout heureux de laisser tout entier à mon confrère Louis Besson le plaisir de vous dire le grand bien qu'il pense du struggler for life et de son auteur.
« Les préjugés, les scrupules c'est comme une rampe d'escalier, » est-il dit au courant même de la pièce (par Chemineau, un élève struggler for lije) (( on ne s'en sert pas, mais ça fait bien tout de même au bord du vide ».
J'aurai, ayant bien des scrupules, un accès de scrupules, une scrupulite aiguë et prendrai à deux mains la rampe de l'escalier.
Je n'ai pas écrit que la pièce est mauvaise. Il y a même deux actes charmants, un caractère de femme excessivement bien pris et bien conduit ; mais j'avoue que le dénouement m'a surpris et que, d'après l'enthousiasme de M. de Goncourt, je ne me figurais pas du tout telle qu'elle est la fameuse scène du quatrième acte où le sous-secré-
taire d'État Astier tente d'empoisonner sa vieille femme amoureuse, devenue pour lui un obstacle. Mais de là aux surprises à la sortie sur les degrés même du Gymnase {C'est une romance pessimiste, paroles de Bourgel, musique de Koning ou c'est la Chute pour la vie), il y a tout l'abime qui tourne entre le mur et la rampe d'un escalier. Mais il est écrit que j'aurai aujourd'hui tous les préjugés d'un auteur qui ne se pique pas encore à la morphine : je demeurerai sur l'escalier.