EXTRAVAGANTS : JOSÉPHIN PÉLADAN
26 avril 1888
M. Charles Barbey d'Aurevilly, lui-même, vient de s'avouer vaincu. Les élégances de Brummel ont trouvé leur maître. Les raffinés du roi Louis XIII, tout enrubannés de passequilles et fanfreluches de dentelles ; les muscadins de l'an II, en habit de soie zinzoline, haut cravatés de mousseline brodée et plus chatoyants de reflets et de nuances qu'un pigeon ramier qui s'épluche au soleil : tous ces grands excentriques et ces grands fous de l'ajustement et de la mode sont dépassés, surpassés et deux fois trépassés, car M. Joséphin Péladan, mage, cabaliste, androgyne et adelphe, les enterre!
M. Joséphin Péladan, l'ingénieux, sinon génial, auteur du Vice suprême, de Curieuse, de Vlnitiaiion sentimentale, et tout récemment d'une
bien stupéfiante préface à « l'ami cubique » (sic), M. Armand Hayem, l'écrivain du Don Juanisme, était avant-hier à Saint-Gratien, retour de Bayreuth. et par ces tranquilles et ombreuses avenues : l'avenue Mathilde, l'avenue Catinat et l'avenue de Soisy, que termine la grille même du château de la princesse, M. Joséphin Péladan a fait sensation, émotion, plus qu'émotion : émeute !
Mlle Legault, qui possède cet été le plus beau parc de l'avenue de Soisy, après celui de Catinat néanmoins, en a délaissé et sa pelouse et sa partie de crocket habituelle ; la vieille mère Alexis, l'étonnante marquise Xiarès de Doj^a et l'ébaudissante vieille pécheresse repentie des Bourgeois de Pont-Arcy, la regrettée mère Alexis du Vaudeville, qui loge, elle aussi, sur cette même avenue, en est Aenue, trottinant, coller à la grille son vieux et fin visage de dévote de province. Quant à Desclauzas, autre Saint-Gratienne, elle s'en esclaffe encore à gorge déployée et cela d'autant plus que, depuis l'apparition Péladanesque, le peintre Cumon, en ce moment l'hôte de M. Simon Hayem, maire de Saint-Gratien (dont il fait le portrait et chez lequel avait lieu la fameuse visite), a perdu le sens des couleurs voit les arbres bleus et les horizons verts et ne parvient plus à réassortir et former sa palette.
« Cela reviendra, soupire-t-il en étalant sa terre
de Sienne et en délayant son bleu de cobalt ; mais... les yeux m'en cuisent encore; quel coup de soleil, mâtin!... Il faudra bien que cela revienne, cependant. »
Maintenant, toilette de visite du sujet : complet de drap bleu ciel, jaquette Watteau, à la paysanne, s'ouvrant sur un gilet de satin crème à fleurs, faisant corsage et lacé par derrière, collerette à la pierrot, très lâche et laissant le cou à découvert, et, jaillissant de cet ensemble, le profil de mage assyrien que le boulevard connaît, aux yeux de bistre, aux lèvres sanglantes, nimbé de la chevelure en auréole des byzantines iconostases ; la toison de Mounet, la toison de Daudet, la toison de Richepin s'éparpillant en ombelle, dru?, noir d'encre, et frisée en une seule toison. « Non, comme me disait un jour Santillane, ce monsieur, j'aime mieux ne pas le voir. Il me ferait peur : quel horrible spectacle I »
Eh bien, cet horrible spectable a enchanté Saint-Gratien, comme il a stupéfié cet hiver l'aristocratie de Marseille, attirée par la magique renommée du sujet dans le très hospitalier et très lettré salon de Mme Clémence Corres 1
Je sais bien que l'art ochlocratiqiie {sic) a écrit en préface la traduction de Gabriel-Dante Rosetti, par là même un véritable petit chef-d'œuvre sur i'amour dans l'art et la philosophie depuis Moïse en passant par Platon, mais les justes de brocart
d'or damassé de fleurs roses, les collants de soie écarlate et les bottes de daim en entonnoir n'ont pas laissé d'estomirer quelque peu les cercles et le port de Marseille, et. à l'inverse du singe de la fable qui prenait le Pirée pour un homme, la Cannebière et le Vieux-Port ont quelque peu pris M. Joséphin Péladan et ses tenues de féerie pour pis qu'un singe : un marchand d'orviétan !
Traiter ainsi un mage 1 « C'est un Tear l » (Turc) s'esclaffait, paraît-il, la marmaille des quais marseillais en s'enfuyant sur son passage 1
Turc à Marseille, mage à Paris... : c'est une vocation. Il y a quinze jours, on le prenait bien, à Bayreuth, pour un prince indien !
Parmi les comptes rendus extatiques sur les Maîtres Chanteurs et sur le Parsijal, où M. Henri Bauer a remporté haut la main le premier prix d'enthousiasme, presque tous ont signalé, entre autres personnalités marquanteg du pieux pèlerinage, la présence d'un jeune prince indien, caparaçonné de perles, de satin ciel et de velours rose, et se distinguant, le cher prince, parmi les plus fervents et par son exaltation, sa furie d'applaudir et ses attitudes d'extase. Renseignement pris, ce sultan Misapouf, Avagnérophile à inquiéter l'Allemagne, n'était autre que M. Péladan. Il le racontait lui-même, il y a trois jours, dans la maison où son berger Florian bleu pâle et satin crème excitait moins d'enthousiasme... Mais allez
donc comparer l'état d'âme d'hypnotisés wagnériens au bon sens calme et pratique de banquiers en villégiature !
« Péladan, mon ami, objurguait et suppliait avant-hier le Saint-Gratiennois, objet de sa visite, mettez donc votre manteau : vous allez vous enrhumer. » C'était une obsession de la part du malheureux amphitryon pour faire envelopper l'écrivain dans sa cape à V espagnole, et le dérober ainsi un peu aux regards du public ébloui d'azur pâle et de bergers Florian ! Mais Péladan, lui, très fier de son succès et d'ailleurs plus qu'à son aise par cette chaude température, ne voulait pas, mais pas du tout, s'envelopper. Et l'hôte alarmé de souffrir le martyre, d'essayer mais en vain de couvrir d'un manteau le corsage et la veste bleue de Péladan, et la galerie de se mordre les lèvres et la grosse Desclauzas d'en étouffer encore.
Le manteau de Joséphin, le manteau de Joseph ! C'est à qui le laisserait, Joseph à Mme Putiphar, Joséphin au vestiaire, le manteau Joséphine ou le manteau vite ôté !
Tel qu'il est, M. Joséphin Péladan a trouvé le moyen d'étonner Marseille qui ne s'étonne de rien té ! et de se faire remarquer à Bayreuth en pleine trôlée d'Autrichiens acrobates... (le mot est d'Hugues Le Roux) et d'esthétiques Anglais enfin, en complet bleu-paon, hyacinthe et vert purée, fleuri de tournesol et de lys trilobés.
Stupéfier la Cannebière et resplendir, astre de première splendeur, au milieu des étoiles de l'Angleterre esthète : mes compliments, cher confrère 1 M. d'Aurevilly lui-même a de bonnes raisons pour s'avouer vaincu, et Dieu sait pourtant quelles orientales légendes se sont éditées sur le faste et les somptuosités de Bardé d'or vieilli (je rends cet affreux jeu de mots à son auteur, à Félicien Ghampsaur). c D'Aurevilly! 11 faut un courage civique pour sortir avec lui » susurrait méchamment cette bonne âme de Sainte- Beuve ; et ce bon géant de Gustave Flaubert, que l'auteur des Diaboliques avait quelque peu malmené, proféra ce mot sulîlime devant la redin-» gote à plis de tuyau d'orgue et les cravates de dentelles du Margrave : « D'Aurevilly, c'est là d'Aurevilly ? Je suis vengé. »
D'ailleurs, M. d'Aurevilly, dont M. Joséphin Péladan se réclame, n'est pas un fait isolé dans la littérature française. Les écrivains et les poètes, sentent le désir de se distinguer du vulgum pecus : amour de somptuosité et de belles étoffes, soif avouée ou non d'une aimable publicité, ils ont toujours affecté dans leurs ajustements une douce bizarrerie, quelque peu ennemie de la simplicité et mère de la mode.
Sans nous arrêter ici aux extravagances du comte Robert de Montesquiou-Fezensac, dont les complets bleu de lin ou vert désespéré aux
nuances assorties à la couleur de l'atmosphère ou de son âme (sic), ont fourni un merveilleux chapitre au roman d'A Rebours, de M. Huysmans ; sans vouloir rééditer ici et le clavier de chaussettes à la gamme des tons infiniment harmonieux et dégradés, et les cravates de fleurs naturelles du duc Jean des Esseintes, la génération des hommes de trente ans a connu des bracelets d'or au poignet de M. Jean Richepin et des pantalons lilas à M. Paul Bourget, oui, lilas, à M. Paul Bourget : ne mourez pas, duchesse !
Il n'y a pas cinq ans que Mme Sarah Bernhardt, en rentrant de scène dans sa loge, s'écriait, fière et tragique, en ouvrant brutalement le veston de M. Jean Richepin et dévoilant ainsi au cercle des intimes les arabesques d'or d'un somptueux gilet écarlate : ull est encore plus fantasque et cabotin que moi, voilà pourquoi je l'aime ! »
Puisque nous en sommes au gilet, ceux de M. Laurent Tailhade, le poète du Jardin des Rêves, ont une légende au Quartier latin : de brocart Henri II et véritable pourpoint de muguet Renaissance, ils valaient quinze et vingt louis la pièce, et se laçaient derrière comme des corsets de marquise Pompadour ; ceux de M. Salis, le cabaretier gentilhomme, ne sont pas moins célèbres à Montmartre : fabriqués sur commande dans les tissages de Lyon, et pour cause, ils sont parsemés de têtes de chats, chats noirs sur satin
cuivre pour les brunes, chats roux sur satin bleu pour les blondes, une enseigne et une réclame pour la maison.
Le luxe des gilets, dailleurs, a été élevé à la hauteur d'un culte par toute une école de rare talent, dont les chefs sont M. Élémir Bourges, l'auteur du Crépuscule des Dieux, Paul Alexis et Paul Margueritte, le mime effrayant de Pierrot macabre et l'auteur de Pascal Gé/osse et de Tous Quatre : de tenue quaker, en veston de drap uni garni d'une multitude de petits boutons de passementerie, ils se distinguaient tous par le fameux gilet de peluche hermétiquement clos, sans ouverture apparente, de nuance littérairement fausse et violâtre. Camille de Sainte-Croix, l'auteur delà Mauvaise aventure, les portait flamme de punch, sanguinairement rougeùtre. Victor Margueritte, le frère de Paul, poète de talent, aujourd'hui au 10' spahis, les arborait de velours d'or, agrémenté de broches de diamant, et avec cela d'une beauté inquiétante, étant donnés la longue chevelure d'archange et le profil imberbe de ses dix-huit ans, se voyait brutalement consigné à la porte du garni de je ne sais quel bohème, sous le prétexte qu'avec des cheveux comme ça ses visites le compromettaient et que son hôtelier à lui augmenterait sa note.
Victor Margueritte fit couper ses cheveux, supprima les broches de diamant et les gilets de
velours rose qui éclairaient les soirées de M. Stéphane Mallarmé et délectaient les assistants. La poésie n'y perdit rien, au contraire, car l'auteur, doué d'un talent de délicat et délicieux poète, devint au moins possible à présenter ailleurs que chez les Hydropathes et fit applaudir ses vers sans faire retourner les passants.
Inutile d'insister, n'est-ce pas, sur les chapeaux aux bords doublés de satin violet de M. Léon Bloy ; chapeaux et idées : on sait que M. Barbey d'Aurevilly fournit la défroque I
Il serait peut-être imprudent de croire que ces excentricités sont l'apanage des seuls gens de lettres : le monde et le vrai monde possède de bien autres somptueux et extravagants. Je ferai grâce aux lecteurs des perruques de soie rose du duc de Brunswick et des notes de chez Worth pour robe d'intérieur de deux ducs de l'Empire, dits les deux duchesses ; il n'y a pas vingt ans qu'un baron, un peu déchu depuis, mais néanmoins encore superbe, reçu chez cette bonne Ancelin, devenue par lui Notre-Dame-de-Détresse, il n'y a pas vingt ans qu'un baron alors dans son plein, et qu'un prince polonais, très versé dans la galanterie, scandalisaient tout Londres en arborant à une représentation de Gaity-Theater, des hausse-cols de diamants pour la tenue de soirée en 1 place et lieu de la traditionnelle cravate blanche. (Les mœurs anglaises, si timorées
alors, ont depuis, il est vrai, produit le smokingjaquette, qui n'est autre chose que la tenue de fumoir remplaçant la tenue du soir). Et le duc de Morny dansant, non plus chez lui en robe d'intérieur élaborée par Worth, mais en tutu de danseuse, jupes et jambes au vent, devant le public cbaubi de tout un cercle I Les lettres intimes de Richard Wagner à sa couturière de Vienne ont, d'ailleurs, en fait de folies de costume, dépassé en imagination toutes les folies et les extravagances, y ^compris celles du roi Louis de Bavière, ce prince charmant des grands extravagants .
h'errare humanum est est surtout vrai des grands talents. Vout ne me contredirez pas, n'est-ce pas, Péladan ?