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UNE MAGICIENNE : AUGUSTA HOLMES

20 avril 1890.

Matinée-concert donnée par l'Initiation (revue des groupes ésotériques), vendredi 18 avril 1890, organisée par Mme Augusta Holmes pour la partie musicale.

Conférence-causerie de maîtres mages connus. Mme Sarah Bernhardt dira une poésie mystique de M. Papus ou de M, Péladan, n'importe ! Les mai très mages ont fait, hier pour la première fois, preuve d'initiative, sinon d'initiation, en pimentant le boniment de la porte de numéros sérieux et en mettant dans le jeu la musique, ce philtre, et une vraie magicienne.

Magicienne, c'est bien en effet en magicienne, en Circé de l'art, transformant non plus les guerriers en pourceaux, mais les veules bourgeois en

guerriers que m'apparaît la géniale évocatrice de YOde triomphale à la République.

Qui ne se souvient encore, ne l'eût-il entendu qu'une fois au Palais de l'Industrie, de son adorable chœur des jeunes gens et des jeunes filles :

Vers elles, vers elles, Amour, conduis-nous en battant des ailes.

Vers elles, vers elles, Les blondes, les blanches, les belles, Vers elles, plus loin, là-bas, plus loin encore, Vers elles, vers elles, les vierges aux cheveux d'or.

Quand, guidé par un Eros ailé de nacre bleue comme une libellule, l'ardente théorie des jeunes gens se pressait et se poussait à droite du proscenium vers l'hésitant et frissonnant troupeau des blanchesjeunes filles, précédé, lui, parla Jeunesse, une nymphe de seize ans, enguirlandée de fleurs 1

Et le merveilleux décor de plateaux et de montagnes oii s'était surpassé Lavastre, qui de nous ne l'a encore vivant devant les yeux!'

Des silhouettes de villes, aux remparts crêtes de lumière, se détachant et s'échelonnant à l'infini au pied de pâles glaciers, barrant d'une muraille bleuâtre la profondeur de l'horizon : l'horizon de la campagne de France ! Et tandis que, autour d'un autel de la Patrie, voilé d'un immense drapeau tricolore et flanqué de quatre brùle-parfums allumés, la foule des moissonneurs, des travailleurs

et des soldats se groupe et se range, mêlée aux matelots et à la fête des vendanges, ce délicieux et frémissant duo de l'Amour et de la Jeunesse, palpitant enlacés, au milieu d'un délicat réseau de verdures; légères frondaisons d'avril, écloses, de l'orchestre aux frises, au souffle même de cet hymne de printemps I

Certes oui : s'il est encore des mages et des magiciennes ici-bas, des sagas et des fées, des artisanes d'enchantements et de mirages, magicienne, en effet, est bien la metteuse en scène de cette virgilienne idylle, piquée comme une fleur de cythise dans le laid obligatoire et laïque d'une fête officielle; la poétesse de ces vers, la musicienne de cette musique, le peintre évocateur de ce décor devenu grec sous son inspiration, comme toute cette Ode triomphale à la République s'était transformée sous son souffle en merveilleux poème antique :

Mme Augusta Holmes.

Mme Augusta Holmes ! et l'écho interrogé répond des quatre points cardinaux de la gloire : « Augusta Holmes : Ludus pro patria; Augusta Holmes : les Argonautes, les Sept Ivresses, Islande, la Vision de sainte Thérèse. »

D'origine irlandaise etdetype Scandinave, belle de la beauté héroïque et farouche d'un dieu de Thorswalden, avec ce je ne sais quoi de grec, de saxon et d'épique qui nimbe comme d'une gloire

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les statues antiques du sculjDteur danois, Mme AugustaHolmès porte, en casque, sur un front bombé d'obstination, la plus merveilleuse chevelure d'or en fusion qui ait jamais mérité à une femme le nom de fille d'Apollon ou de nature solaire.

« Circé, fille du Soleil, nous affirme la Fable.

« Cette fille des brumes est, en effet, solarienne au premier chef » , a quelque part écrit d'elle un des mages les plus retentissants de réclame de notre époque.

Solarienne en effet, toute nimbée de gloire et de rayons, c'est bien ainsi que m'apparut Augusla Holmes il y a une dizaine d'années, la première fois qu'il me fut donné de la voir rue Mansart, chez un des plus célèbres, sinon chez le plus habile poète de ce temps. Presque encore inconnue (de silhouette du moins), on parlait déjà d'elle comme d'une Muse captive, descendue de l'Olympe à l'appel ensorceleur d'un jongleur du Parnasse, et vivant, depuis lors, invisible et charmée au logis de l'aède, comme enivrée de son art, éprise de musique raffinée et savante, obsédée de rêves chimériques et divins comme lui.

On la disait belle comme une Pallas guerrière, farouche comme une ^^ alkure, exclusive en de rares admirations tournant au fanatisme; les indiscrétions des quelques initiés admis dans le sanctuaire allaient même jusqu'à la représenter comme l'intolérante prêtresse d'une religion d'art

nouveau, dont la trinité aurait été Leconte de Lisle, Gustave Moreau et Wagner.

Cette religion n'était pas faite pour me déplaire et, fort de l'aplomb de mes vingt-trois ans et d'un premier volume de vers, j'allais intrépidement rue Mansart tenter d'entrevoir l'invisible et d'autant plus désirable déesse.

Espérance vaine. Mon attente fut déçue à la première visite et à la seconde, hélas ! A la troisième, de dépit, j'élevai la voix à dessein, en insistant auprès de la domestique, et à cet éclat de voix, la Muse, vaguant justement à travers l'appartement, intervint, et, comme je m'étais nommé, elle voulut bien me recevoir, dans l'antichambre il est vrai, et debout, mais néanmoins, durant les cinq minutes suffisantes pour dévisager la divine et pouvoir la reconnaître.

Grande, le buste d'un héros et déjà un peu forte, Mme Holmes était, ce matin-là, drapée dans une flottante robe de drap rouge, tombant droite, sans plis, comme ces robes d'archange joueur de flûte et de viole des vieilles fresques italiennes. Les bras fuselés et ronds, d'une chair de lait, émergeant nus des manches évasées au coude, étaient la seule note claire de ce costume d'une simplicité hiératique.

Sur cette pourpre boutonnée jusqu'au cou, le profil impérieux et pur s'enlevait, éblouissant de pâleur, incendié aux tempes par la plus invraisemblable crinière rousse que j'aie jamais vue

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flamber sur une tête de femme; c'est par plaques que la lumière s'accrochait sur ce casque d'or, y glaçant tour à tour et docre et de laque humide les ombres et les clairs en fusion. Une telle créature existait!

J'étais tué, ébloui, abasourdi ! Cette robe rouge d'archange donnait tout simplement à manger à un superbe ara blanc, un ébourifTement de plumes A'oletant, les ailes droit étendues, sur les bâtons vernissés d'un perchoir.

Un petit vitrail de couleur, brasillant dans le clair-obscur de l'antichambre, contribua peut-être au côté visionnaire de cette première rencontre, mais Augusla Holmes m'apparut littéralement, ce matin-là, dans une clarté d'aube, dans un halo lumineux de révélation miraculeuse, et son nom, depuis ce matin, est demeurélpour moi synonyme de la lumière.

Je ne devais la revoir que cinq ans après.

Colonne venait de donner à ses concerts du Chûtelet son beau poème symphonique des Argonautes. Dans les salons, comme dans les ateliers, tout ce qui avait une caresse dans la voix et une flamme dans les yeux chantait éperdument son si touchant Noël, sa passionnante Sérénade printanière et son fameux Hymne à Éros, dont une peintresse de mes amies avait dessiné le frontispice et dont l'ardente et sensuelle musique, enfin imprimée, venait de paraître.

C'est là que je la rencontrais ; j'ai déjà écrit ici! dans quel décor et au milieu de quel public déjeunes et jolies femmes, minces, élégantes, fringantes, enrubannées. Et autour d'elle, d'Augusta Holmes, debout, grave et pensive, une étroite cravate de satin cerise au cou lui faisant comme un collier de sang, j'ai dit quelles supplications d'attitudes et de regards, quel balbutiement de prières énamourées : « Holmes, chantez-nous quelque chose ! Augusta, nous vous en supplions ! », donnait bien la sensation d'un sortilège opéré, d'un sûr et puissant envoûtement.

Et la Réponse d'Eros une fois chantée de sa voix

rauque et voilée, mais combien impérieuse et

troublante, toutes les jolies quémandeuses de tout

à l'heure, demeurées immobiles, les lèvres en-

tr'ouvertes, la poitrine haletante, les unes même

avec des yeux pâles de désirs :

Oui, la flèche légère à la pointe acérée Est bien teinte du sang de leur cœur.

La poétesse magicienne les avait toutes ensor celées, les tenait toutes sous sa domination, ces sveltes et modernes Parisiennes; c'était en un essaim de colombes gémissantes et blessées qu'elle venait de les métamorphoser toutes, cette Circé de l'Incantation.

Beau voyageur qui, si tristement,

Chemines dans la nuit brune, Livre ton cœur à l'enchantement

Du soir et du clair de lune.

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Cet enchantement du soir et du clair de lune (En chemin d'Holmès'i se retrouve dans toutes ses compositions, sensuel et parfois d'une sensualité féroce, comme dans la Réponse d'Eros et les Griffes d'or, d'une mélancolie délicieuse et nostalgique de légende, comme En chemin et Fleur de Neige :

En cape rose, en cotte blanche, Sans haubert et sans baudrier, Fleur de Neige et son chevalier Sont allés cueillir la pervenche.

L'enchantement, sûr et prompt comme un philtre, opère toujours, surtout si la magicienne consent à lire le poème et à chanter la mélodie, de sa voix pourtant rauque, mais si prenante, si ardente de victorieux contralto.

Ce phénomène, j'en ai été encore par deux fois témoin et dans les milieux les plus réfractaires aux sensations d'esthétique personnelle et d'art nouveau : dans des centres mondains de la plus haute société parisienne; chez la baronne Molitor, où l'intervention d'une grande dame amie avait organisé en tableaux vivants, chantés et mimés par des personnages en costumes, toute une sélection de chansons populaires de l'artiste; puis chez Cernuschi, dans la fameuse salle du Bouddha, gracieusement prêtée par le maître de la maison pour une audition de Ludus pro patria, une vraie fête musicale encore, éclose sous l'inspiration de

grandes dames musiciennes, Mmes de Trédern, de Guerne, Saly-Stern, Molitor.

Chez la baronne Molitor, comme chez Gernuschi, tout le temps qu'Holmes demeura à l'écart, laissant les exécutants choisis interpréter son œuvre, le public, bienveillant et les sens agréablement caressés d'ailleurs, applaudit certes, mais discrètement, en dilettante correct et raffiné, en public du monde : le succès demeura de salon. Mais quand, les bras et les épaules nus, dans une éclatante et lourde robe de velours rouge chez la baronne Molitor, tragiquement enlinceulée chez Cernuschi dans un flot de gaze et de satin noirs, l'auteur des œuvres interprétées, belle comme un jeune dieu, s'avança A^ers le piano et de sa voix d'extase douloureuse et mordante attaqua ici l'adorable phrase de la Sérénade printanière,

Hier comme aujourd'hui, ce soir comme demain Je t'adore!

là-bas les superbes et pénétrantes strophes du récitant de Ludus pro patria :

Les navires de l'ombre ont déployé leurs voiles Sur l'Océan céleste où luisent les étoiles,

Fanaux de l'infini, Voici l'heure où les blancs agneaux cherchent leurs mères Voici l'heure des rêves bleus et des chimères

Voici le soir, le soir béni !

alors le silence qui précède la minute oii vont se

passer de grandes choses, un silence de drame s'établit tout à coup au milieu de ce public poli, léger, si mondain 1 La beauté de l'œuvre entendue et qu'on allait enfin comprendre, nous avait tous étreints au cœur ; tout ce monde avait deviné cju'il allait assister à quelque chose de grEind : la religion de l'art, enfin tangible, du salon avait fait un temple. La présence du Dieu, visible aussi lui, enfin, sur l'autel, en aggravait le silence de solennité.

Et le délire sacré éclatait dans les applaudissements. Oh! alors! plus de mondains, plus d'habits noirs titulaires de cent et de deux cent mille francs de rente, plus dépaules diamantées du faubourg Saint-Germain : des mains fiévreusement tendues vers l'artiste, aussitôt entourée, assiégée; des yeux noyés d'ivresse, des figures en extase d'hystériques et d'illuminés; des seins palpitants, des poitrines d'hommes haletantes et, de toute cette foule trépidante, nerveuse, mordue et troublée, un seul cri, cri de volupté émue, reconnaissant : « Bravo, Holmes! Vivat Holmes! Encore, encore, Holmes ! Au piano! Bravo! »

Une de ces ovations qui font comprendre toute la Grèce antique se levant en masse aux accents de Tyrtée, et passer, revivre et chanter parmi nous le mythe adorable d'Orphée charmant les fauves errants des monts de Thessalie et les chargeant de liens et de fleurs !

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