‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 24 sur 36 · HENRY BLAZE DE BURY · texte numérisé non relu

HENRY BLAZE DE BURY

18 mars 1888.

Jeudi matin s'éteignait, au rez-de-chaussée d'un vieil hôtel de la rue Oudinot, à cinq numéros de François Coppée, à deux pas de MM. Barbey d'Aurevilly et Paul Bourget, demeurant l'un 25, rue Rousselet, et l'autre 8, rue Monsieur (un vrai nid d'hommes de lettres et, qui mieux est, de talent, ce coin paisible et provincial du quartier des Invalides), jeudi matin s'éteignait dans sa quatre-vingt-seizième année un homme exquis, peut-être un peu oublié des écrivains d'aujourd'hui, mais qui n'en eut pas moins son heure de célébrité dans la littérature et de haute autorité dans la critique.

Dans ce vieil hôtel de la rue Oudinot, où j'eus l'honneur de lui être présenté il y a quelque trois ans, véritable logis de président à mortier ou de

membre du Parlement, aux hautes et vastes pièces s 'ouvrant aux deux battants de leurs portes-fenêtres sur un joli jardinet longeant le boulevard des Invalides, il m'a été donné de revoir M. Henry Blaze de Bury sur son lit de mort. J'en ai emporté une impression à la fois grandiose et mélancolique.

De ce petit vieillard fin, accueillant et d'allures peut-être un peu falotes sous l'exquise urbanité de ses manières de cour, silhouette Hoffmannesque que je vois encore rôder en boitillant dans le jour frisant de ces hautes pièces, une canne à béquille à la main et de l'autre s'appuyant. pour circuler, aux meubles (car il ne se remit jamais du cruel accident qui, il y a six ans, lui fracturait le col du fémur), de cette ombre comme poudrée, mais un peu inquiétante, d'un siècle passé, la Mort avait tiré et sculpté une statue, une statue placide et superbe, telle que le ciseau des sculpteurs du dix-septième siècle en couche sur les tombeaux de ses princes de l'Église. A la clarté des cierges brûlant au pied de ce lit, la physionomie, un peu grimaçante de son vivant, à jamais immobilisée dans une rigidité de bas-relief, les mains, qu'il eut toujours particulièrement belles, longues et fuselées comme celles d'une femme, croisées sur la poitrine, le rouge un peu vif de ses pommettes éteint et fondu dans une pâleur de cire, avec sa moustache fine, son

nez droit et son menton aigu : c'est un cardinal i de Mazarin qui m'est apparu hier entre les affaissements d'étofifes noires de Mme et de Mlle Yetta Blaze de Bury, une orpheline et une veuve, un cardinal de Mazarin comme en aurait modelé Bouchardon dans une des chapelles de la Sorbonne et du Val-de Grâce, un cardinal de Mazarin lui, Henry Blaze de Bury, qui tout sa vie eut la prétention de ressembler à Henri Heine!

Si M. Blaze de Bury fut poète, malgré des quatrains et des sonnets charmants, ce fut surtout en prose, et dans le choix même de ses sujets de prédilection.

Écrivain de race, critique d'art et d'histoire de la plus haute inspiration, esprit surtout paradoxal, mais par cela même captivant et charmeur; comme Paul de Saint- Victor , comme Théophile Gautier, comme M. Edmond de Concourt même, comme tous les hommes de la seconde période romantique, il fut surtout l'amoureux et l'évocateur ébloui des héroïnes de l'Histoire et, parmi ce grand livre d'aventures et d'aventurières qu'est le registre dupasse, la Rome antique, la Renaissance et le dix-huitième siècle furent les trois époques, entre toutes, somptueuses et triomphantes, qui devaient solliciter son imagination de rêveur et son tempérament d'artiste.

Après la traduction de Faust, qui devait le faire connaître et consacrer ses débuts, il écrivit son

roman d'Aurore de Kœnismark. Les amoureuses de son choix, ses héroïnes favorites furent d'abord les femmes de la société d'Auguste, Cléopâtre, Livie, Julie, fille d'Auguste, qui parurent dans la Revue des Deux Mondes, au grand scandale des abonnés d'alors.

Puis ce fut le tour des Dames de la Renaissance. Nostalgiquement épris de cette renaissance italienne, où tout l'art moderne puise depuis cent ans ses plus nobles et ses plus délicates inspirations, il réhabilita tour à tour Lucretia Borgia, Laure de Noves, un peu compromise dans les chroniques par de continuelles grossesses, glorifia Dante et Béatrice, chanta la cour des Médicis, expliqua Raphaël, Léon X et les papes, déshabilla Bianca Capello et mit en vers français l'amour et les sonnets de Michel-Ange à Vittoria Colonna.

Il n'y a pas six mois que cette série d'études, poussées comme des eaux-fortes et piquantes comme des Mémoires, paraissait en librairie chez Calmann-Lévy ; ce devait être la dernière œuvre du maître critique d'art. Ce livre à la fois de charme et d'érudition, combien d'entre nous l'ont lu?

Car, chose étrange, ce paradoxal et charmeur écrivain, bien moderne par le fait même de cette nature éprise de paradoxes, s'est éteint dans l'indifférence, sinon dans l'oubli, d'une fin de siècle attentive aux seuls boniments des puffistes de la. réclame politique et littéraire. Ses dernières an-

nées s'écoulèrent non sans amertume, entre i'affection dévouée de sa fille et les visites de quelques rares amis, dans le silence et l'isolement de ce coin de province parisienne, de cette rue Oudinot, où ses voisins littéraires ne frayaient même pas avec lui.

De quelle utilité pouvait bien leur être, en effet, ce vieux gentilhomme de lettres infirme, retiré du monde, sans chaire ni tribune dans un journal ou une revue, où il pût prôner leurs œuvres et préparer les succès déditions chères aux apôtres des Débats") Seul, parfois, le matin, en allant à l'église, M. d'Aurevilly, superbe dans une de ses redingotes à tuyaux dorgue et pincées à la taille dont Brummel lui a légué le secret, la cravate de dentelles d'or bouffante sur son jabot de dentelles blanches, seul, M. d'Aurevilly s'arrêtait encore à la petite grille du boulevard des Invalides et, son livre d'heures sous son bras, un livre à reliure de moire violette timbrée des deux barbeaux de ses armes, échangeait quelques mots dans la nuit de leurs souvenirs d'antan avec ce petit vieillard infirme, sou- 'jant, la résignation aux lèvres, une épaule appuyée à son petit grillage, et enviant sûrement, les mains sur sa béquille, la belle allure et l'insolente santé de son contemporain et mieux, de son aîné, car M. d'Aurevilly, ce chêne de Normandie, a soixante-dix-sept ans.

Hormis ce passant et qui, malgré son grand cœur, devait passer vite (car M. d'Aurevilly, ce vieil aigle, a le culte de la vigueur, de la force et de la jeunesse et l'instinctive horreur de la décrépitude et de la déchéance, de tout ce qui est chute et abandon), hormis ce passant et l'aumône de ses trois mots d'entretien à la grille de ce reclus, l'hôtel de la rue Oudinot était bien solitaire, et bien peu en prenaient le chemin, je puis vous l'assurer, moi qui ai si souvent vu le mélancolique et charmant vieil abandonné si heureux d'une de mes rapides visites.

L'oublié d'aujourd'hui avait, cependant, disposé jadis d'une grande autorité et d'une prépondérante influence. Beau- frère de M. Buloz par sa sœur, Mme Christine Blaze de Bury, mère de M. Charles Buloz, directeur actuel de la Revue des Deux Mondés, et de Mme Pailleron, il avait débuté tout jeune à la fameuse revue, cette revue si fermée, de tout temps si hostile aux jeunes, tout entière alors au crédit d'un Sainte-Beuve et d'un Gustave Planche, comme elle est aujourd'hui affermée ù M. Ferdinand Brunetière, la Revue oh M, Buloz père répondait alors à un auteur lui apportant une étude philosophique sur Dieu : « Dieu, ça n'est pas actuel », et où M. Buloz fds vaticinait encore hier sur le ton autorisé de la Pythie : « Nous n'acceptons jamais de roman d'auteur qu'après refus d'au moins trois manu-

scrits, le quatrième fût-il le plus mauvais ! » M. Blaze de Bury, beau-frère, puis oncle du directeur, professa près de vingt ans dans cette Tour d'Ivoire ; il y présenta tour à tour aux lecteurs, je l'ai dit, Julie, Cléopâtre, Laure de Noves et Lucrèce Borgia et môme les trois filles de Louis XV, Loque, Chiffre et Graille, une des plus attachantes études historiques que nous connaissions de lui. Il y cisela, de plus, avec un certain succès, mais non sans rancune, la critique musicale et y poursuivit, pendant dix ans, d'une hostilité déclarée M. Charles Gounod, coupable envers lui d'un manque de parole à propos du livret de Faust, de Jules Barbier, préféré au dernier moment par le maestro au livret même de M. Blaze de Bury. Comment avec sa situation d'oncle du directeur de la maison et de collaborateur datant de la fondation, y avait-il déjà plus de dix ans qu'on ne lisait plus rien à la Revue des Deux Mondes de M. Blaze de Bury? Mieux, pourquoi la recommandation du cher et accueillant vieillard suffisait-elle pour faire prendre tout nouvel arrivant en grippe par M. Ferdinand Brunetière?

Intrigue et mystère dont Shakespeare donnerait peut-être le fin mot si l'on feuilletait malicieusement le Roi Lear : bref, pour parler clair, pourquoi les enfants, fils ou neveux, font-ils presque toujours la vieillesse des parents attristée.^

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