‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 25 sur 36 · BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

BARBEY D'AUREVILLY

27 avril 1889

Une tête énergique, aquiline, couleur de vieux buis, éclairée de deux yeux d'aigle, un nez busqué aux arêtes aiguës et, sous une fine moustache noire retroussée, une bouche impérieuse aux lèvres minces, d'un très noble dessin : voilà la physionomie hautaine et d'un autre siècle, de forban et de grand seigneur à la fois, de l'illustre mort de la semaine.

M. Jules Barbey d'Aurevilly s'est éteint mardi dernier, à onze heures du matin, dans une quasi misérable chambre meublée de la rue Rousselet, son tourne-bride, comme il se plaisait lui-même à désigner ce gîte, veillé et soigné jusqu'à la dernière minute par le plus admirable dévouement qu'ait peut-être inspiré, et forcé, l'admiration d'un

génial talent.

Au courant des quelques lignes que m'arrachent aujourd'hui le souvenir du mort et le culte que je lui avais voué, qu'il me soit permis de citer ici le nom de Mlle Read, de celle-là même dont l'abnégation et la solide amitié ont adouci la tristesse des dernières années et des derniers moments d'un vieillard.

Un vieillard, hélas ! oui. Le peintre enthousiaste de la jeunesse et de la beauté, l'élégant et dernier continuateur de Brummel, Fenragé champion du Dandysme, est mort dans sa quatre-vingt-unième année. Lui qui avait horreur de la vieillesse et de la décrépitude, et qu'il y a un an encore je rencontrai dans les salons, la taille cambrée, portant beau, musqué et busqué dans sa longue rhingTave. et cravaté de dentelles d'or, était un attardé dans notre fin de siècle pratique et égalitaire.

Quatre-vingt et un ans ! La mort semblait l'avoir oublié, et, comme il le disait mélancoliquement dans ces derniers temps, il se survivait à luimême.

Oh ! cette pauvre chambre de la rue Rousselet, vraie chambre de sous-lieutenant, et à la demisolde encore, où le maître couchait, écrivait, prenait ses repas montés d'un restaurant voisin, rêvait, se souvenait et vivait I Je la vois encore avec son papier rougeâtre, ses rideaux élimés, le tourne-bride du Connétable, comme nous l'appelions dans l'intimité ; mais il y restait pour ça et

pour ça, et d'une main il désignait les fenêtres dominant le jardin des Frères Saint- Jean-de-Dieu, et de l'autre il vous montrait les portraits de Bourget et de Coppée, ses deux voisins, ses deux amis.

Ce vieux pirate normand avait une cour de poètes, et cette cour était devenue une famille. C'était le 12 de la rue Oudinot, le rez-de-chaussée du poète des Humbles, où son couvert était mis tous les dimanches, même Coppée absent : c'était le 10 de la rue Monsieur, le soujfroir de Claude Larcher, d'où l'auteur de Mensonges venait quotidiennement causer une heure ou deux pour le reclus de ces derniers temps.

Cette pauvre chambre de d'Aurevilly, il me semble l'y revoir encore, avec son grand air impérieux de gentilhomme forban, ses yeux noirs et fixes dans sa face olivâtre, coiffé d'un pschent de sphinx écarlate et vêtu d'une espèce de simarre blanche retombant en longs plis sur le pied même chaussé de cuir de Russie et le pantalon à bande de satin blanc.

Le cadre misérable jurait d'autant plus avec la somptuosité du costume et c'était bien un oublié d'une époque, un attardé dans la nôtre, un exilé d'une société abolie, qui nous recevait là, assis dans son grand fauteuil ducal, armorié et sculpté, le seul meuble qui rappelât quel homme habitait ce logis.

Ce fauteuil, quelques photographies du Vinci,

la Monna Lisa, une lete de mort d'albâtre laurée d'or, emblème de lo Gloire, le luxe de ses vêtements et de ses reliures, dont il avait la folie, voilà les seules manifestations de beauté qui éclairassent ce misérable home d'un des illustres de ce temps.

Un portrait de femme et de femme de théâtre en était la seule note moderne : la photographie de Mlle Brandès.

Marthe Brandès, la Renée de Renée ei la duchesse de Guise de la dernière reprise d'Henri III et sa cour !

Aujourd'hui que la mort a fermé les yeux de M. d'Aurevilly, on peut croire que Mlle Brandès, le délicieux masque de morte amoureuse, fut la dernière passionnelle du vieillard, passionnelle trahie ou, tout au moins, espérance déçue, car je sais de terribles vers, Mlle Brandès, inscrits en lettres de pourpre et d'or au revers d'une de vos photographies, admirées chez le Connétable :

Tu t'appellais Marthe et t'appelles Morte, Car tu semblés vivre, et morte, tu l'es.

D'ailleurs, qu'importait à ce vieux gentilhomme, à ce vieil aigle, attardé dans la plate uniformité d'une époque médiocre, le plus ou moins de confort d'une installation de passage et la mesquinerie du cadre ?

L'auteur de Ce qui ne meurt pas, comme il le

disait lui-même, vivait avec des spectres qui l'empêchaient de voir autour de lui. Qu'importe l'air ambiant à un cerveau hanté de tels souvenirs ?

Retiré dans le passé, c'est à Valognes, dans sa Normandie aux vertes prairies toujours fraîches comme les joues d'une belle fille mouillées de pluie, qu'il vivait depuis longtemps seul avec les personnages — qu'il avait connus et coudoyés — de ses beaux livres, livres vécus et véritables mémoires d'enfance écrits par un voyant aux heures mélancoliques du souvenir.

Une Vieille Maîtresse, le Prélre marié, r Ensorcelée, le Chevalier Destouches, les Diaboliques, le charme et l'ensorcellement même de ces livres ne sont-ils pas dans l'impression même qu'ils ont été aussi soufferts que médités, aussi rêvés que vécus ?

N'est-ce pas Paul de Saint-Victor qui écrivit un jour, à propos de ce talent si mystérieusement prenant et sauvage :

« C'est quelque chose de brutal et d'exquis, de violent et de délicat, d'amer et de raffiné. Gela ressemble à ces breuvages de la sorcellerie, où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang de tigre et du miel. »

Il y a du vrai dans ces arabesques de rhétorique. Les romans de d'Aurevilly sont comme autant de philtres : l'Ensorcelée, le Prêtre marié, les Diaboliques sentent à la fois et l'Amour et la Mort.

im DU TEMPS QUE

Ce sont bien œuvre de catholique, de moyenâgeux, mystique et sombre, mais brûlant de toutes les ardeurs sensuelles ; croyant à la foi flamboyante comme une rosace de vitrail, l'adultère, l'inceste et le sacrilège l'attirent impérieusement, magiques et délirants abîmes ; c'est avec des cabrements détalon qu'il hennit devant le crime et, plus qu'aucun autre de ce siècle, il adore l'odeur du péché.

Sa Vieille maîtresse est peut-être le plus troublant des évangiles d'amour écrits depuis ce siècle ; r Ensorcelée, cette chronique démoniaque de Blanchelande, a le satanique épouvantement d'un grimoire, et dans Une page d'histoire il a consacré à l'amour incestueux les plus belles pages, trempées de sang et de larmes, qui aient jamais fait douloureusement rêver.

Oh ! les amants de Tourlaville, et la fermière ensorcelée de Blanchelande !

Blanchelande, Tourlaville : il en est à travers la littérature comme à travers l'histoire ; il est des noms nostalgiques, doux ou sanglants, amers et terribles dont l'écho poignera toujours les cœurs des sensitifs, et les cerveaux des intellectuels, « Sésame ouvre-toi » des sublimes rêveries et des hautes pensées.

Le Mort de mardi a été un de ces évocateurs de noms. Dans les romanciers, quand nous aurons cité Flaubert et les Gonoourt, et Baudelaire et Hugo

dans les poètes, nous aurons, je crois, dressé la merveilleuse et courte liste, que clôt aujourd'hui, si tristement et si magnifiquement, l'épitaphe de M. Jules Barbey d'Aurevilly.

J'ai essayé de parler du romancier ; parlerai -je du critique ?

De l'écrivain mordant et cinglant, du terrible cravacheur des Ridicules de ce temps, des Basbleus, des Sensations d'aii, et du critique hautain, presque inspiré parfois, des Œuvres et des hommes !

Tous les amours-propres, toutes les vanités, toutes les ambitions contemporaines ont saigné sous les coups de cette arrogante et justicière cravache.

Des haines corses, des rancunes enfiellées, venimeuses, bavèrent sur sa vie privée et essayèrent de mordre à même le métal de son talent. Hautain et méprisant, l'auteur des Diaboliques se contenta, comme Baudelaire, de dédaigner le cloaque et ses glapissements. « La calomnie est un manteau qui sied à mes larges épaules >■>, avait-il coutume de répondre d'un ton emphatique qui lui était propre, quand on venait lui rapporter quelque nouvelle infamie mise en cours sur sa réputation.

D'ailleurs le plus grand éloge qu'on puisse faire du Mort de mardi est la constatation de la situation plus que modeste dans laquelle s'est éteint

l'auteur illustre de plus de vingt études de critique et romans.

M. d'Aurevilly est mort pauvre.

Pauvre, à une époque où l'argent est tout, oii considération, honneurs, faveurs, crédit et popularité, tout va à l'argent.

En plein siècle des usines du livre et des gros usiniers de librairie, Ohnet, Zola et Maupassant, au milieu de la brocante des réputations, des éditions et des réclames, M. d'Aurevilly est mort pauvre. Traduisez : M. d'Aurevilly, n'a jamais vendu sa plume; M. d'Aurevilly n'a jamais mis à l'encan sa conviction littéraire ou artistique, son opinion religieuse ou politique ; M. d'Aurevilly n'est jamais descendu sur le marché des articles à tant et des éloges ou des dénigrements taxés selon les gens et le talent. M. d'Aurevilly, pendant quatre-vingts ans, est demeuré ce qu'il était né : une fierté de grand seigneur et une conscience d'honnête homme — et cela mérite bien un coup de chapeau au départ.

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