‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 26 sur 36 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

Il est peut être bien tard pour parler encore de Barbey d'Aurevilly. Près de six mois, toute la durée de l'Exposition, ont déjà passé sur sa tombe, sur la tombe de l'bomme à qui M. de Lamartine, un peu prophète en sa qualité de poète, avait pu dire :

« D'Aurevilly, vous êtes le duc de Guise de la littérature : vous paraîtrez, mort, plus grand que vivant. »

Et cette fin de siècle a effectivement eu, devant le cercueil de l'auteur de lEnsorcelée, un peu de l'équivoque et piteuse attitude du Valois, saisi par Paul de Saint- Victor dans l'entrebuillement de la porte du château de Blois : c'est avec une sorte de stupeur qu'elle a regardé, mort, l'homme qui, de son vivant, fut, pour elle, un inconnu, parce qu'il n'était ni décoré ni de l'Académie ; quelquesuns même se sont essayés à mordre ce cadavre, poursuivant sur le défunt cette espèce de rancune haineuse que le boulevard semblait avoir voué au vivant.

Le boulevard ne pouvait pardonner à ce talent hautain et catholique l'hommage arraché un jour à un rouge et à un des plus forcenés de la bande :

« Ce Jean Chouan de d'Aurevilly fait qu'on peut être fier d'être journaliste ! »

Ce Templier de la Plume, comme l'avait surnommé Saint-Victor, avait, avec sa cruauté d'esprit et son écriture acerbe et mordante, plus ou moins blessé tous les amours-propres de son temps et toutes les plumes de ce temps, silencieuses à l'apparition de chaque œuvre du maître, se sont vengées en se donnant carrière sur ses toilettes de dandy attardé, décrivant railleusement ses cravates de dentelles et sa rhingrave à tuyaux d'orgue, inventant tous les jours quelque légende inepte.

Templier de la Plume ! Les plumitifs d'aujourd'hui ne lui pardonnèrent pas cette allure de croisé guerroyeur et croyant :

« Sa plume, comme l'a d'ailleurs fort bien dit un de ses plus fidèles suiveurs, dont le nom est malheureusement depuis tombé dans un tel ridicule, sa plume était tout, hors une plume : colichemarde embrochant les quarante médaillons de l'Académie; lourde épée à deux mains fauchant libres penseurs et gallicans: masse d'armes rebondissant sur la dure tête des Hégéliens ; stylet creusant férocement le cœur humain et y cherchant les fibres encore inconnues ; cravache, comme dans Gœlhe et Diderot, où les phrases courtes et cinglantes se succèdent avec des sifflements de lanières. «

M. Théodore de Banville, dont le mutisme ne

nous a pas peu étonné lors de la mort de lécrivain des Diaboliques, n'avait-il pas écrit un jour : « Barbey foudroie indifTéremment un mauvais acteur et un hérétique. Il frappe formidablement par nature, par besoin d'héroïsme. »

Or, les temps actuels ne sont pas aux héros.

Et une douloureuse expérience l'en avait cruellement convaincu, le vieux maître, quand vers la fin de sa vie, isolé et presque méconnu, il confiait au parchemin de ses notes intimes ces quelques lignes qu'a bien voulu me communiquer la pieuse amie qui les a recueillies :

« A d'autres époques, j'aA ais plus de puissance sur moi-même : je trouvais dans ce que j'écrivais une diversion, un arrachement aune idée fixe qui me faisait souffrir. C'était, cela, avec l'impérieuse nécessité de vivre, qui expliquera mes ouvrages, bien plus que le désir de la gloire, que je n'ai jamais beaucoup eu, et qu'une popularité, que j'ai toujours méprisée, comme le siècle qui pouvait la donner et qui l'a donnée à des indignes. '2'J décembre 1887 , »

Une pensée d'Aurevilly vieille à peine de deur ans !

Citerai-je cette autre réflexion mélancolique, d'une mélancolie de vieillard trahi par la vie et ses événements, trahi surtout, et plus qu'on ne le saura jamais peut-être, par un entourage soi-disant

ami, dont les infâmes compétitions ont empoisonné ses derniers moments ?

Car, si mince que fût son héritage, M, d'Aurevilly a connu l'horreur du vol de corbeaux tournoyant autour d'un chevet d'agonie, et, sa chair était encore tiède, que les plus basses intrigues sont venues palper et flairer son cadavre.

Je dédie à celui qui, connaissant le dévouement de Mlle Read et l'ayant vue à l'œuvre, a pu faire proférer par M. d'Aurevilly cette parole impie : « Il y a pire que la maladie, il y a la garde-malade », je dédie au pitre de l'Androgynat (tout Marseille et tout Paris lettrés comprendront) cette pensée écrite le lendemain de la première visite de Mme de Bourguelon au tourne-bride du Maître déjà mourant :

(( Il n'y a pas d'amis ; il y a des hommes sur lesquels on s'est mépris... On peut les aimer trois ans, quatre ans. »

Puisque j'ai eu la bonne fortune de feuilleter les pages intimes de d'Aurevilly, pourquoi ne citerais-je pas cette autre pensée, qui a bien la tristesse héroïque et fière de ce vieillard au profil et au cerveau de paladin mystique et conquérant :

u On ne se console de rien. Le temps fait son travail sur les âmes vulgaires, mais sur les âmes distinguées, les âmes comme la AÔtre ne perdent jamais la douleur de leurs cicatrices ; et les blés-

sures, la gloire des blessures, c'est, fermées, de faire toujours mal. »

Hautaine et superbe pensée que je trouve paraphrasée ou presque dans ces quelques strophes d'un poète inconnu :

C'était bien toi, rouge d'épouvante!

Parmi ces mortes, toi vivante, Et pourtant tu ne saignais pas !

Ta chair exempte de blessures, Ta chair, où les chaudes morsures N'ont jamais appuyé leurs dents.

Fleurissait intacte et livide.

Et, pourtant, les pieds dans le vide,

Tu râlais sous les ciels ardents.

Et je compris, ô misérable, Que la peine atroce et durable Est celle qui saigne en dedans!

Que la plaie étalée est lâche!

Mais que la blessure qu'on cache Comme un louche et sinistre enfant,

Que celle-là seule est la vraie.

Et que l'autre est la folle ivraie Auprès de l'épi triomphant.

Poésie d'âme ardente et sombre, farouche orgueil de damné épris de son enfer et assoiffé de damnation, indéniable parente avec l'essence même d'esprit de l'auteur des Diaboliques, écrivant

dans une phrase à la Pascal cette misogyne et profonde réflexion sur l'amour :

« Quand les femmes nous passent sur le cœur, c'est, comme les charrues sur la terre, pour l'ouvrir et la féconder.

u Mais comme les charrues, elles ne savent pas ce qu'elles font. »

Méprisante boutade qu'il aurait pu signer comme sa dédicace de Ce qai ne meurt pas à la comtesse de Molènes :

« Ce livre désespéré par un homme furieux de l'être. ))

Car il avait le génie des dédicaces^ cet homme qui avait déjà pour lui le génie de ses livres héroïques et l'héroïsme étrange des hommes de ses romans.

N'en citerai-je, au hasard des feuillets, où une main filiale les a fidèlement transcrites, que celleci, par exemple, à Mme Ackermann, la poétesse philosophe :

A l'amoi!' ase, la plus pleine de vie, du Néant, A l'enneîiiie de Dieu qui, par son talent, M'y fait le plus croire.

Signé :

Un extravagant catholique.

ou cette mélancolique à l'amie de ses dernières années, à Mlle Louise Read, inscrite en tête des Prophètes du Passé :

Dans son pays on n'est jamais prophète ; L'est-on dans le cœur des amis?

A Mlle Marthe B... (Marthe Brandès) :

Cette fière qui veut...

Une fière qui voulait peut-être en ce temps-là, mais qui, depuis, n'a plus voulu !

Tu t'appelais Marthe et t'appelles Morte, Car tu semblés vivre, et morte tu l'es.

Distique sanglant, appuyé comme un stigmate au recto d'une photographie sans doute adorée jadis !

D'ailleurs, ce vieux Templier avait toutes les audaces et toutes les tendresses ; il avait aussi les plus formidables gaietés, et. ma foi ! les plus gauloisement françaises.

En effet, à côté de la terrible gaillardise d'un certain quatrain bon enfant, recueilli sur un exemplaire des Bas-bleus, est-ce que je ne trouve pas au premier vers d'Une page cV histoire, offerte à une femme {Une page d'histoire, cette :troublante et mystérieuse chronique de l'inceste), cette quasi touchante intercession :

Vous leur pardonnerez !

Plus brutal avec son amie Mlle Read, sur lexem-

plaire de laquelle il écrivit de sa fougueuse dédicace à l'encre or et rouge :

Cette gorgée de sang de deux qui s'aimeront.

Il se montra tout à fait terrible à mon égard, le d'Aurevilly des suprêmes audaces, et je conserve pieusement l'élégante et mince plaquette, en tête de laquelle, faisant allusion au criminel amour de cette passionnée Ravalet pour son frère et de ce frère pour cette sœur, incestueux et adultère à la fois, il calligraphiait de sa belle main d'aristocrate :

A Jean Lorrain Ce qui n'est pas une monstruosité pour lui.

'( Oh ! maître, vous me flattez, mais je n'ai pas de sœuri »

C'est tout ce que je pus trouver à lui répondre, mais je n'emporlai pas moins l'admirable volume, — au fond cperdument ravi.

On a toujours l'orgueil des vices qu'on vous prête, si l'on est généralement moins fier de ceux que l'on a; d'où la grande indulgence du siècle envers la calomnie, cette calomnie dont le pauvre mort de la rue Rousselet se drapait comme d'un manteau, indifférent en somme aux glapissements des sots, mais vibrant au moindre heurt de ses opinions religieuses ou littéraires, à la moindre égratignure de sa conscience artistique, campé

tout entier en spadassin dans cette belle pensée tombée du bec de sa plume dans le moule banal d'une dédicace :

Aimons-nous dans les mêmes haines.

Superbe cri du cœur, qui fut la devise de toute son existence et qui devrait être à nous tous écrivains, artistes et journalistes, l'unique but de toute vie d'efforts et de talent.

Jî>0 ÛU TEMPS QUE

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