‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 29 sur 36 · LA COMPAGNIE RICHER · texte numérisé non relu

LA COMPAGNIE RICHER

C'est là. je crois, la seule façon honnête que M. Zola ait de s'en tirer. La Terre, manuel des engrais, a sa raison d'être et la couverture du livre, ainsi comprise, est une excuse que l'on peut admettre.

Pourtant que M. Charles Yignier n'aille pas

sourire : M. Alphonse Daudet ne m'a rien soufflé, en rien influencé.

Où j'attends la mort aux rats pour les paysans de la Terre, cette fameuse mort aux rats, que M. Alphonse Daudet excelle à administrer à certaines classes de la société : mort aux rats pour les protestants, le fameux roman de rÉvangéliste ; mort aux rats pour certaine illustration politique du Midi, disparue depuis lors et par tous reconnue, en dépit des retouches de la dernière heure, le roman de Numa Roumestan ; mort aux rats pour l'Académie, la grande œuvre à laquelle on travaille en ce moment; — où j'attends donc la mort aux rats pour les paysans de la Terre, c'est dans cette courte et charmante nouvelle, intitulée Une paroisse, que M. Jules Hoche annonçait dernièrement dans la Lecture, nouvelle faite à Champrosay même, d'après les habitants et les tenants du village où l'auteur du Nabab passe tous ses étés.

Je parierais qu'elle sera exquise, celte nouvelle ; que les paysans vus et présentés avec un soin tout spécial, feront d'autant mieux ressortir les grossièretés A'oulues et les bestialités inutiles des pataudes marionnettes de M. Zola. Oh! les jolis paysans a us. convaincus, féroces et pourtant séduisants , que nous prépare là M . Alphonse Daudet !

Et, après tout, c'est de bonne guerre. Struggle for lifel

Les livres sont la pharmacopée des intelligences ; beaucoup de poisons et peu de remèdes. Pour ma part, je suis assez pour la mort aux rats.

A propos de mort aux rats et d'indiscrétions littéraires, il s'élabore, paraît-il, sous roche, une terrible philippique aux nobles dames de Marseille.

Les lecteurs me pardonneront de sauter de Champrosay à Yalognes et de la rue Bellechasse à la rue Rousselet, car c'est chez M. d'Aurevilly lui-même que je vais retrouver l'archange fouetteur des dames marseillaises dans la magique personne de M. Péladan.

M. Joséphin Péladan, l'auteur du Vice suprême, de rinUiation sentimentale et en dernier lieu d'une captivante et très savante préface au livre de Mme Clémence Corres, /a A/ai50«cZe fie (traduction littéraire et littérale de Gabriel Dante Rossetti, parue ce printemps chez Lemerre). M. Péladan garde, paraît-il, une incisive et même une molaire à toute la haute société de Marseille, non tant à cause de lui que d'une charmante et très exquise femme de celle même société, mise en cause par tous les salons de là-bas et vilipendée, honnie et déchirée, — comme sait vilipender, honnir et déchirer la province, — pour avoir confié à M. Péladan l'honneur de la présenter au public parisien dans ladite captivante préface.

Doublement blessé, M. Péladan a juré de se venger. Yslar sera le nom de cette vengeance.

Ystar, roman ou pamphlet, sera, chuchote-t-on déjà, le pilori des « précieuses ridicules » de la Gannebière et la « mort aux rats » de la pudibonderie marseillaise.

La pruderie de Marseille ! La pudeur de Marseille ! J'avoue que je ne comprends pas. Marseille, qui a commis Mme Louise Collet et les petites bonnes de Sainte-Beuve! Enfin !...

Néanmoins, une chose, je l'avoue, me stupéfie encore plus que la pruderie marseillaise : c'est la fureur de M. Péladan contre cette pseudo-pruderie ! Je croyais que M. Péladan possédait mieux ses mœurs de province et cela je le croyais d'autant plus que, bien avant l'incident Corres, j'avais noté dans l'Initiation sentimentale, ce très curieux passage :

« Ah ! pauvre princesse, si vous aviez pu étudier les âmes de province, vous auriez été épouvantée de la scélératesse de toutes ces honnêtes femmes, qui n'ont pas failli, mais passent leur vie à guetter la défaillante d'entre elles pour se jeter sur sa blessure, l'irriter et écarter les lèvres de la plaie avec la rage de leur vertu forcée. Là-bas, dans cette steppe où l'on sème des Jonctionnaires et oà il pousse des impôts, selon le mot heureux de Concourt, la langue darde toujours son venin ; c'est leur pollution à ces vertueuses provinciales,

de baver sur autrui : par un déplacement de la sensibilité, le siège du plaisir se loge chez elles au lobe de la malveillance. On assure que Linda ne les éveille pas, tandis que la satyriasis de la calomnie les titille sans relâche... Auprès de la province, cette marquise de Sade qui ne jouit qu'au saignement des âmes, Paris est bon, Paris est chrétien ; il sera [beaucoup pardonné à Paris, parce que Paris est indulgent. Paris a un esprit de bienveillance, une franchise d'admiration qui s'émeut au talent, l'applaudit et le féconde ; Paris est le seul lieu de France, où lesprit de charité ne soit pas collectivement absent. »

Cette page de son livre, M. Péladan a pu croire, un instant, que Marseille et la province allaient la lui pardonner ! Marseille a pris M. Péladan au tournant dans Mme Clémence Corres et s 'est vengé du blasphémateur sur l'innocent, qui n'en peut mais, en provinciale et en vraie femme qu'elle est, sournoisement, froidement, au nom du bon ton et des convenances, ce qui tue bien plus sûrement que la morale et la vertu !

On me dit que Mme Clémence Corres est, de plus, riche, belle et poète, trois supériorités qui valent la haine des médiocres, des laides et des sottes : j'ai nommé les trois quarts des femmes du pays. Hé bien ! la curée a dû être féroce et la joie de mal faire complète !

20a DU TEMPS QUE

Quelle chose rafraîchissante que le mal qu'on nous dit des autres !

Nuire, c'est jouir.

Être méchant, c'est une opulence.

On grelotte content, dans l'espoir du froid d'autrui.

Un moi féroce, c'est là tout l'envieux.

Et l'envie, c'est toute la province.

Je regrette d'avoir à l'apprendre à M. Péladan : poison contre poison... soit, mais j'en ai peur pour lui : Ystar égratignera, il ne détruira pas Marseille. On écrase une vipère, mais non pas la Vipère : Balzac n'a pas corrigé la province, et, franchement, entre Balzac et lui... !

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