‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 30 sur 36 · JORIS-KARL HUYSMANS · texte numérisé non relu

JORIS-KARL HUYSMANS

i9 mai 1887.

Devant le succès de Claudie à l'Odéon et le subit engouement du public parisien pour les jeannoteries berrichonnes de Mme George Sand, le moment est peut-être venu de présenter au lecteur un vrai roman de paysans.

J'ai écrit roman de paysans et non paysannerie. En effet, le livre dont je veux parler aujourd'hui est aux Petite Fadette, Mare au Diable, pouvillonnades et autres idylles patoisées de bergers patoisants ce qu'est Madame Bovary de Gustave Flaubert aux Monsieur et Madame Fernel, Bourgeois de Pont-Arcy et autres pseudo-études de la vie de province; il est séparé des idylles à thèse de ceux-ci et des opéras champêtres de ceux-là par toute la distance qu'il y a entre l'objet

d'art et l'objet de commerce : œuvre d'artiste rare et de prestigieux écrivain, il est signé d'un nom qui équivaut à un « Sésame, ouvre-toi ! » dans le monde de plus en plus restreint des lettrés et des bibliophiles. D'ailleurs j'aurai tout dit quand j'aurai cité En rade, le dernier volume publié ces jours-ci par M. Joris-Karl Huysmans. Joris-Rarl Huysmans, dont quelques amis mal ou bien intentionnés ont voulu faire à toute force le duc Jean Floressas des Esseintes de son roman .4 rebours, n'est un inconnu pour personne. Si bien organisée que soit autour de certaines personnalités la terrible conspiration du silence, il en est de ces personnalités comme de certaines flores : chez elles couleur et parfum sont si intenses quelles finissent, bon gré mal gré, par éclater et nous crever les yeux en dépit des masses d'ombre et des collègues environnants. Traité jusqu'ici par ses confrères comme un être d'exception, comme un écrivain subtil et bizarre, capricant et osé, artiste jusqu'au bout des ongles (oh! cela, personne ne le conteste!) mais un peu trop complaisamment représenté (à mon sens) comme un malade exaspéré contre lui-même, le public et la presse, pis, adroitement accusé de vouloir mystifier Tun, le public (la seule chose qu'il ne pardonne pas) et de dénigrer et de mépriser l'autre, la presse, laquelle possède pour se venger du mépris l'arme eflroya-

ble et mortelle du silence, Joris-Karl Huysmans, qui groupe autour de lui, non seulement à Paris et en France, mais en Allemagne, en Russie, en Hollande, où ses livres font prime, toute une jeune et vaillante armée d'artistes et de passionnés admirateurs, Joris-Karl Huysmans n'est pas encore arrivé au grand succès de vente, aux fantastiques éditions Zola, Maupassant, Ohnet, au nom demandé dans les gares par M. Perrichon, ce Homais du voyage, exalté en pleine table d'hôte par cette autre puissance : le commisvoyageur.

Et pourtant, si le succès se mesurait à la loyauté de la conscience artistique et à la sincérité de l'effort!... Mais non, tandis que la première page du G/7 Blas et les usines des éditeurs en vogue s'ouvraient aux récits de l'invasion prussienne de M. «Guy de Maupassant, déclaré seul héritier du talent de Flaubert, tandis que M. Paul Bonnetain forçait avec Chariot s'amuse l'entrée du Figaro, réputé imprenable, que la Revue des Deux-Mondes, piquée soudain d'un goût de littérature, accueillait les romans bien châtiés et mondains de MM. Rabusson et Robert de Bonnières, tandis que la Nouvelle Revue, enfin, vieille femme politique, résignée sur le tard au rôle de douairière, s'entre-bâillait, pudique, à la psychologie dalcôvc et de théière de M. Paul Bourget, le Drageoir aux épices, Marthe et les

Sœurs Vatard, à part quelques attrapades de ' ^éron, de ce pauvre Chapron, se publiaient dans un silence de mort, dans une indifférence profonde de la presse et du public obéissant comme à un mystérieux mot d'ordre, le mot d'ordre qui, vingt ans auparavant, congelait l'atmosphère autour des romans des Goncourt comme autour de l'œuvre de d'Aurevilly.

11 y a deux ans, il ne fallait rien moins que l'apparition d'A rebours, éclatant tout à coup dans la jeunesse artiste comme une grenade, pour appeler sur Huysmans l'attention, malveillante d'ailleurs, de la critique indignée, et Dieu sait pourquoi indignée! Indignée de la fortune d'un livre dont elle n'avait pas préparé le succès.

Succès dont le plus étonné fut Huysmans lui-même.

Fait depuis longtemps à toutes les injustices, classé comme enragé sectaire du naturalisme entre Céard et Alexis à la suite d'une nouvelle {Sac au dos) pause dans les soirées de Médan, puis accusé de goncourtisme pour avoir révélé, dans Marthe, de maladives qualités de style unies à un souci d'exacte observation, il avait cru, en écrivant .4 rebours, écrire pour dix personnes, ouvrer une sorte de livre hermétique, cadenassé aux sots. A sa grande surprise, il se trouva que des milliers de gens semés sur tous les points du globe étaient dans un état d'âme

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analogue au sien, écœurés par l'ignominieuse muflerie du présent siècle, avides aussi d' œuvres plus ou moins bonnes, mais honnêtement travaillées du moins, las de falsifications et de fabrications hâtives, de ressassements et de banalités. Le monde des lecteurs, qui avait passé indifférent auprès de Cyprien Tibailles, le héros des Sœurs Vaiard, l'embryon du Duc Jean, indifférent aux misères de l'André d'En méiiarje et à la résignation navrée de M. Folantin, le monsieur dégoûté à' A vau-l'eau, types rencontrés, coudoyés dans la vie, à la portée de tous, déjà vus, sous la main, le monde des lecteurs, comme frappé de la grâce, se récria du coup et voulut à tout prix se reconnaître dans l'éreinté, compliqué, raffiné, bizarre, faisandé et délicieusement pourri Floressas des Esseintes, le très troublant personnage d' l rebours.

Chose étrange et plus étrange que le roman lui-même, la mode s'en mêla. Tout le monde voulut avoir possédé une tortue laquée d'or et sertie de pierreries ; tout le monde voulut avoir rêvé des symphonies de saveurs et de parfums, tout le monde voulut avoir compris le symbolisme de Gustave Moreau, la poétique de Mallarmé et le sadisme de d'Aurevilly ; tout le monde avait eu des cauchemars d'orchidées et des visions à rOdilon Redon : ce fut à dégoûter d'être un raffiné d'art et un compliqué de sensations. Huysmans

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lui-même en fut épouvanté. Jules Lemaître, réminent professeur de la chaire de littérature au collège des Débats, voulait bien lui consacrer vingt'Cinq pages entre un crayon de Maupassant et une eau-forte de Georges Ohnet, vingt-cinq pages railleusement émues (style académique), où il daignait comparer des Esseintes à un très conscient cadavre aux nuances chatoyantes et très fines, qui se riderait avec lenteur I Pis, l'école décadente se réclama de lui : quel désastre ! Avoir cru devoir signaler la captivante musique de Mallarmé et le charme fané de Verlaine et se voir aimé de Moréas! Dernière disgrâce, enfin, des peintres enragés de ses critiques d'art déclarèrent hautement le comprendre ; la décadence devint une attitude, une pose suprême, et le duc de Morny, un soir, au café Foy, lançait cette phrase qu'il croyait spirituelle : « Garçon, une orangeade et un poète décadent ! « Heureusement pour Huysmans, M. Francisque Sarcey, descendu exprès boulevard des Capucines pour analyser son œuvre, déclarait ingénument ne pas comprendre, ne pas saisir...

C'est du dernier volume de ce monsieur compromis et vilipendé qu'il me faut parler aujourd'hui. La tâche est des plus difficiles. Fou sensationnel pour les uns, catholique sadique pour les autres, pour presque tous malade et singulier malade, comme une espèce d'écorché

vif s'exaspérant de toutes ses sensations, Jules Lemaître l'a accusé de cracher sur la vie pour avoir le droit d'en dégoûter autrui, et Francisque Sarcey l'a traité de fumiste. Pour ma part, je vous dirai n'avoir jamais trouvé en lui qu'un artiste profondément artiste, doué d'une vision très personnelle, très aiguë, s 'exacerbant facilement contre les sottises de la vie, vibrant et souffrant aux moindres laideurs, un styliste procédant immédiatement de Gustave Flaubert, requis comme lui par les splendeurs des symboles des religions antiques, d'une écriture plus moderne cependant, plus nerveuse, nullement emphatique et, avec M. Edmond de Concourt et Barbey d'Aurevilly, que je suis heureux de citer à côté de lui, un des très rares honnêtes hommes de lettres de ce temps, qui respectent encore la littérature et l'aiment encore d'un amour d'amant désintéressé et non d'une passion lucrative de... souteneur.

Quant à son roman à' En rade, j'avoue y avoir trouvé, à côté des caractères de paysans effrayants de vérité dans leur rapacité d'instinct et leur égoïsme féroce, des impressions de solitude et d'abandon, des paysages lumineux et des coins trempés d'ombre d'un charme jusqu'alors inexprimé. Pour ne pas être accusé de partialité, je prendrai le seul parti à prendre en pareil cas : celui d'en soumettre quelques fragments au

lecteur. Deux mots pour en exprimer le sujet.

Un jeune ménage parisien, un homme de lettres et une femme malade, ruinés par des krachs de bourse récents, ont trouvé un abri momentané, une rade, chez deux vieux paysans, l'oncle Antoine et la tante Norine, régisseurs d'un vieux château abandonné des environs de Jutigny.

Campés dans une des chambres délabrées de l'antique demeure, les jeunes gens ont à subir toutes les calamités d'une installation sommaire aux champs ; leur vie désemparée et empoisonnée de tracas d'argent se complique de terreurs nocturnes, de difficultés d'approvisionnement, de l'humidité de pluies torrentielles, de l'accablement des chaleurs d'août, de rhumatismes et de troubles nerveux se traduisant chez la femme par de soudaines attaques de paralysie, chez l'homme par de terrifiantes hallucinations et d'obsédants cauchemars. Là-dessus se greffe la féroce indifférence du couple paysan, rapace et têtu, et préoccupé dune seule chose : exploiter ces paresseux dont le séjour au château doit leur rapporter aubaine. A la tin, excédés d'être exploités, pillés, volés, mal nourris, mal couchés, dévorés par les moustiques et trempés par les pluies, la femme demi-mourante et le mari tout secoué encore de ses visions sinistres peuvent, grâce à trois cents francs tardivement reçus, s'enfuir de

cette rade où ils n'auraient jamais dû venir, poursuivis jusqu'à la gare par les doléances hypocrites de leurs bourreaux, l'oncle Antoine et la tante Norine. Presque rien, comme vous le voyez ; mais, à côté d'une étude de psychologie désespérante et navrée, des paysages délicieux, des scènes de campagne épiques, des portraits de paysans étourdissants, un facteur et un vieux berger, entre autres, puis l'oncle Antoine, la tante Norine, leur parler vécu, entendu, écrit tel quel, une description de vêlage et une autre de saillie. Mais je ne ferai que des citations courtes, ce pigeonnier par exemple :

« Un grand bruit le fît se retourner et, levant la tête, il constata que cette tour ronde, entrevue la veille, n'attenait pas au château comme il l'avait cru. Elle était isolée dans une basse-cour et servait de pigeonnier. Il s'approcha, gravit un escalier en ruine, tira le verrou d'une porte et passa le cou.

« Un immense effroi d'ailes s'entre-choquant, éperdues, en haut de la tour, l'étourdit en même temps qu'un vorace fumet d'ammoniaque lui picorait la muqueuse du nez et la frange des yeux. Il recula, entrevit à peine, au travers de ses larmes, l'intérieur de ce pigeonnier, alvéolé comme un dedans de ruche, muni au centre d'une échelle montée sur pivot, et, se retirant, il aperçut une neige de blanc duvet, qui tournoyait

dans une écharpe de lumière déroulée d'une lucarne ouverte au sommet de la tour au ras du sol.

« Tous les oiseaux enfuis du colombier s'étaient réfugiés sur le château et tous battaient de l'aile, s'étiraient, se rengorgeaient, se pouillaient, re* muant, au soleil, des dos à reflets métalliques, des poitrails de vif argent lustrés de vert réséda et de rose, des gorges de satin frémissant : flamme de punch et crème, aurore et cendre.

« Puis une partie des pigeons s'envola, en cercle, autour des hautes cheminées du feute et, subitement, la guirlande se rompit et ils s'éparpillèrent de nouveau sur la tour, dont le toit se fourra d'un bonnet roucoulant de plumes ! »

Est-ce assez lumineux ! Oii voit-on la décadence et le style malade de l'écœuré et du névrosé ? Et, en opposition à ce coup de soleil, ce coin baigné d'ombre :

« Les toits si gais au soleil, avec leur teint basané piqué par le guano des mouches blanches, devenaient dans cette ombre, telle qu'an fond oublié de cage, d'une saleté ignoble ; au-dessous d'eux tout cahotait : les gouttières chargées de feuilles, gorgées de tuiles, avaient crevé et inondé d'un jus de chique les crépis excoriés par le vent du nord ; les agrafes des tuyaux de descente s'étaient rompues et d'aucuns pendaient retroussés et agitaient en l'air leurs manches vides ; les

fenêtres étaient démantibulées, les volets fracturés, recloués à la hâte, bandés par des planches, les persiennes vacillaient, dégarnies de lames, déséquilibrées par des pertes de gonds...

« En bas, un perron fracassé de six marches

accédait à une porte condamnée dont les ais fendus étaient rejoints et comme bouchés par le noir du vestibule fermé, situé derrière.

« En somme, les infirmités d'une vieillesse horrible, l'expulsion catarrhale des eaux, les couperoses du plâtre, la chassie des fenêtres, les fistules de la pierre, la lèpre des briques, toute une hémorragie d'ordures, s'étaient ruées sur ce galetas, qui crevait, seul, à l'abandon, dans la solitude cachée du bois. »

J'ai présenté le paysagiste et le peintre d'animaux. Que les lecteurs aillent au romancier ; pour moi, dont le métier, en dehors de quelques chroniques, est de ciseler des vers, qu'il me soit permis de finir sur le poète avec cette visite de Jacques Marie à travers les chambres du château :

« Il s'approcha de l'alcôve, constata qu'elle était sillonnée de vermicelles et taraudée par les termites. Un coup de poing et tout croulait. Quelle ruine I cette chambre était peut-être la plus maltraitée de toutes. Une petite porte située près de l'alcôve l'attira ; elle s'ouvrait sur un cabinet de toilette garni de rayons; une étrange odeur s'échappait de cette pièce, une odeur de

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poussière tiède, au fond de laquelle filtrait comme un parfum très effacé d'éther.

« Ce relent l'attendrit presque, car il suscitait en lui de dorlotantes visions d'un passé défait. il semblait la dernière émanation des senteurs oubliées du dix-liuitième siècle, de ces senteurs à base de bergamote et de citron qui, lorsqu'elles sont éventées, fleurent l'éther. L'âme des flacons autrefois débouchés revenait et souhaitait une plaintive bienvenue au visiteur de ces chambres mortes.

« C'était probablement le cabinet de toilette de cette marquise de Saint-Phal dont le père Antoine avait, lors de ses voyages à Paris, souvent parlé.

« Et cette chambre à coucher était sans doute la sienne. La tradition paysanne représentait la marquise effilée, mignarde, alanguie, presque dolente. Tous ces détails se rappelaient les uns les autres, se groupaient puis se fondaient en une image poudrée de jeune femme rêvant dans une bergère et se chauffant les pieds et le dos, entre deux cheminées aux âtres rouges.

« Comme tout cela était loin I Les frileux appas de la femme dormaient dans le cimetière à côté de lui, derrière l'église ; la chambre était, elle aussi, trépassée et puait la tombe. 11 lui semblait violer une sépulture, la sépulture d'un âge révolu, d'un milieu défunt ; il referma les volets

et les portes, regagna l'escalier, monta au premier étage jusqu'à sa chambre, tourna et commença à visiter l'aile droite du château. »

f " décembre i889.

Il est donc encore des lectures réconfortantes?

Au milieu de l'effroyable disette d'idées qui sévit presque en proportion de la cohue grossissante des volumes sur le marché de l'édition, un rare bonheur vient de m'être donné : celui de pouvoir lire enfin un livre I Le livre écrit, pensé, travaillé par un esprit sincère et curieux, une œuvre dont l'effort personnel, brisant la convention des moules et des clichés connus, vous ouvre en esthétique, en philosophie et en littérature des horizons non encore décrits et déjà cent fois vus.

J'ai nommé Certains de M. Joris-Karl Huysmans.

Certains, ce sont les peintres préférés de l'auteur à!En Rade, ceux auquels ses aperceptions quasi douloureuses et exaspérées d'érudit raffiné, l'ont attiré et requis. Voilà qu'évoqués dans un style prestigieux et précis, gravés comme au

burin par une plume d'artiste incisive et griffante, ils revivent dans leurs œuvres et leur caractère, les délicats et les rares, comme Puvis de Chavannes et Gustave Moreau, une vieille connaissance d'^ Rebours ; les modernes haineux de la chair, aux cruautés féroces de rapin et de voyou : Forain, Raffaëlli, Wagner et Degas, leur maître à tous ; les mystérieux, comme Rops et Wisthler, et, après une poignante et hallucinante étude sur le Satanisme, traitée avec une puissance de visionnaire à la fois épris et terrifié de ses visions, voici de curieuses pages d'érudition sur les Monstres en art, à propos des gargouilles de Notre-Dame ; une critique de sincère remettant Millet à sa véritable place au milieu de l'engouement pleurnicheur des dernières réclames de M. Antonin Proust ; le tout couronné par le plus troublant morceau de littérature qui ait peutêtre été jamais écrit depuis d'Aurevilly et Baudelaire, à propos d'un tableau du Louvre, de Bianchi.

J'ai donné la genèse du livre, mais ce que je ne puis rendre, c'est la curieuse recherche, la profondeur voulue et la justice, l'équité vengeresse du motet de la pensée, l'esprit de combativité mettant comme un souffle de fièvre entre les pages et entre les lignes et finissant par vous enflammer à la lecture de ce volume. On s'y sent les nerfs si cruellement fouettés et les sens

si voluptueusement mordus, que, quoi qu'on en ait, on est contraint d'aimer l'auteur, si audacieusement, si souverainement juste, cet oseur de vérités au milieu du fatras de classiques mensonges. Devant la platitude, trop souvent commerciale, hélas! delà critique d'aujourd'hui, c'est comme une bouffée d'indépendance et de loyauté respirée entre ces pages, malgré, parfois, d'ardents partis pris, mais partis pris d'impressions et non d'opinions (notez la différence), tel un vivace et violent parfum de sauge et de menthe humé au milieu des fadeurs d'une bouche d'égout.

Mais c'est surtout aux charges à fond de train, d'une sincérité indignée, contre les veuleries d'admiration à la mode et le grotesque piteux des architectures contemporaines qu'on se sent devenir ami de ce diable d'homme.

Celui-là au moins, du milieu desflueurs grasses et tièdes d'un siècle mûr comme un abcès, aura eu des coupants d'acier et des vibrations de métal ; du mot et de l'idée, il aura mordu l'écœurante indifférence de ce temps, ce temps dont la devise devait être : « Bas les cœurs », et sera peut-être, bien plutôt, hélas ! qu'on ne le croit : « Bas les cerveaux »> ; ce siècle dont l'argent et l'estime de l'argent seuls sont la tare avouée et la plaie étalée ; ce siècle devenu lépreux comme les Juifs qui l'ont conquis et vautré dans la boue

grasse de son bien-être comme un Shylok enrichi et repu.

M. Joris-Karl Huysmans aura eu du moins pour lui de porter la tête sur ses épaules au milieu d'une société qui porte la sienne à hauteur du nombril. Comme Baudelaire, comme d'Aurevilly, il n'aura pas, lui,

Salué l'énorme bêtise,

La bêtise au front de taureau.

Chacune de ses impressions, chacune de ses phrases est une levée d'étendard, un appel aux armes contre le Moloch énorme et béant ; chacun de ses chapitres est un cri de souffrance, mais de souffrance haineuse et non résignée, et c'est pour cela que je l'aime, arrachée à une âme d'artiste par l'écrasante muflerie de ce siècle bourgeois.

Aimons-nous dans les mêmes haines !

Je citais naguère ce mot de d'Aurevilly. Ce mot, jamais je ne l'ai mieux compris qu'en savourant ligne par ligne le dernier volume d'Huysmans.

Je ne puis résister au malicieux plaisir de transcrire les quelques pages qui ouvrent le livre en manière de préface :

« L'un des symptômes les plus déconcertants de cette époque, c'est la promiscuité dans l'admi-

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ration. L'art étant devenu, comme le sport, une des occupations des gens riches, les expositions se suivent avec un égal succès, quelles que soient les œuvres qu'on exhibe, pourvu toutefois que les négociants de la presse s'en mêlent, et que les étalages aient lieu dans une galerie connue, dans une salle réputée de bon ton pour tous.

(( La vogue de ces amusettes s'explique.

« D'abord l'aridité des cerveaux dévolus aux gens du monde découvre, dans la régulière parade des dessins et des toiles, de frivoles ressources prêtes à alterner avec les discussions fripées de la politique et les tarissables potins de théâtre ; puis les lieux communs sur la peinture suppléent parfois aussi, le soir, aux cancans mondains et conjurent les somnolentes réflexions des parties de bouillotte ou les diplomatiques silences des joueurs de Avhist.

« Enfin, — et cette raison suffirait à elle seule, — visiter et soi-disant admirer les œuvres les plus différentes et les plus hostiles, implique une largeur d'esprit, une élasticité d'aise artistique vraiment flatteuse.

« En littérature, plus particulièrement, les connaisseurs sans préjugés foisonnent. Tout le monde en effet, et qui en doute? est expert à juger des phrases. Parfois il se trouve des fossiles, des êtres arriérés, des bourgeois naïfs, qui avouent ne pas être absolument sûrs de la véracité des

appréciations qu'ils avancent sur la peinture : d'aucuns conviennent, au besoin, que le sens musical leur échappe et vont même jusqu'à prétendre que les œuvres de Wagner ne sont pas, peut-être, tout à fait insanes, mais aucun n'a jamais confessé sa parfaite ineptie à comprendre une page de prose ou de vers. Prenez dans la masse de Paris les plus blasonnés des princes, ou les plus véreux des fruitiers du coin : choisissez, dans le tas, la plus vidangère des filles ou la baronne la plus en vue et aussitôt une opinion, assise, voulue, raisonnée, ferme, s'échappera d'eux, à propos d'un livre. Jamais, au grand jamais, personne ne conviendra qu'il est absolument inapte à apprécier un art qui est cependant le plus compliqué, le plus verrouillé, le plus hautain de tous.

« Au reste, qui de nous n'a vu, parmi les papiers reliés que les bourgeois et les gens du monde appellent lear bibliothèque, le côte-à-côte indécent d'un Ohnet et d'un Flaubert, d'un Concourt et d'un Delpit? Qui ne s'est délicieusement senti remué, alors que le connaisseur jetait d'un ton négligent : « Moi, vous savez, je suis éclectique, tout m'intéresse, j'ai là, sans restriction d'écoles, les spécimens d'art les plus divers. » Un jeune gentleman qui dit admirer très sincèrement l'Assommoir d'Emile Zola, n'a t-il pas tout récemment encore exprimé devant moi l'ardent désir

que M. Sarcey, le sénile matassin, le cuistre pluvieux du Temps, réunisse enfin en un livre les élucubrations théâtrales de ses lundis !

a Eh bien ! ces individus sont des gens à esprit ouvert, des fouille-au-pot délicats, des diiettanti !

« Ahl l'on a peut-être abusé de ce mot de dilettante, dans ces derniers temps ! Au fond, laissant de côté le sens si vaniteusement faux qu'on lui prête, l'on arrive, en le serrant de près, à le décomposer et à le dédoubler en les deux réelles parties qui le composent :

« — Imbécillité d une part — lâcheté de l'autre.

« Imbécillité pour les gens du monde ; lâcheté pour la presse qui les dirige.

« Imbécillité, c'est-à-dire, au point de vue artistique qui nous occupe, non-sens complet de l'art, versatiles louanges tirées au petit bonheur ainsi que des boules de loto, d'un sac, parfaite ignorance traduite par d'élogieux ponts-neufs I

« Le plus décisif exemple de ce que j 'avance

nous a été fourni au point de vue pictural, il y a quelques ans. Les expositions de Delacroix et de M. Bastien Lepage se touchaient. Les dames qui, comme chacun sait, s'intéressent vivement à la peinture, et la comprennent autant que la littérature — ce qui n'est pas peu dire — passaient sans sourciller de l'exposition des Beaux-Arts à l'exhibition de la maison Chimay, et regardaient avec une admiration égale Y Entrée des Croisés à

Constantinople, de Delacroix, et les bouvières d'opérette costumée par le Grévin de cabaret, par le Siraudin de banlieue, qu'était M. Lepage. Les rengaines sévissaient...

« Mais ces gens-là sont des inconscients.

Froidement, ils se promenaient, jaugeant l'œuvre des deux peintres à laquelle ils adjoindront certainement, dans leurs besoins d'éloges, celles de Lobrichon et d'Adrien Marie, alors que la Mort arrêtera enfin le flux des sentimentales vignettes, dont ces industrieuses personnes nous inondent.

« Lâcheté, ce mot s'applique à la critique d'art. De même que le critique littéraire qui en fait métier, le critique d'art est généralement un homme de lettres qui n'a pu produire de son propre cru une véritable œuvre. Parmi eux, quelques-uns ont la vanité de cervelle des gens du monde qu'ils envient et qu'ils singent ; leurs opinions sont dès lors connues. Mais, il en est d'autres, plus ouverts, plus rusés, qui professent, sous le nom de dilettantisme, la nécessité de ne pas se lier, le besoin de ne rien affirmer, la lâcheté, pour tout dire, de la pensée et l'hypocrisie de la forme.

u Pour les critiques, c'est un terrrain de rapport que ce fluctueux terrain sur lequel ils se meuvent. Vanter ou dénigrer les artistes morts ; éviter de se compromettre en parlant de ceux qui vivent, encenser en de sportulaires phrases les

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vaches à lait académiques des vieux prix ; bala diner avec des thèses soumises et des idées en carte; débiter, sous prétexte d'analyser, les lieux communs les plus fétides, dans une langue limoneuse, simulant, sous l'obscurité des incidentes, la profondeur : tel est le truc. Le critique hésitant et satisfait, amorti et veule, qui manie cette pratique est aussitôt réputé homme de goiit, homme bien élevé, compréhensif et charmant, délicat et fin — ah! surtout, délicat et fin ! C'est pour lui tout honneur et profit et j'imagine, du reste, que c'est là tout ce qu'il cherche...

« Heureusement que ce profitable état de dilettante a un revers : fatalement, dans ces excès de pusillanimité, dans ces débauches de prudence, la langue se débilite, coule, revient au style morne et plombé des Instituts, se liquéfie dans le verbe humide de M. Renan. Car l'on n'a pas de talent si l'on n'aime avec passion ou si l'on ne hait de même; l'enthousiasme et le mépris sont indispensables pour créer une œuvre ; le talent est aux sincères et aux rageurs, non aux indifférents et aux lâches. »

Que ce petit morceau eût baigné d'une chatouillante joie le clan des douceâtres et des Bourgelisants, j'en doute. On ne met pas plus délicatement le nez d'un jeune chat dans la tiédeur de et ses ordures. Le livre de M. lluysmans a mis le

désarroi dans le campement de la rue dUlm et les ateliers de la plaine Monceau. Des démarches ont été faites auprès de la maison Hachette : on a, feuille par feuille, cherché, dans le volume, la page, la ligne nécessaire à donner corps à un flagrant délit. La rancune de Vadius s'est mise en quatre pour effaroucher les mûres et médiocres pudeurs dePhilaminthe. Les pages, si catholiques et flambantes de foi sur le satanisme et Félicien Rops, ont fait monter le rouge au front de quelques vieilles académiciennes catins ; les lubriques postures des gouges, des sataniques, ont, mal à propos, rappelé leur passé à quelques belles dames influentes et, de postures en impostures, la vente de certains ouvrages vient d'être interdite dans les gares. On poursuit bien le Courrier Jrançais pour la nouvelle intitulée Douce amie... Le monde ne serait plus le monde et l'hypocrisie la reine absolue de ce monde, si le vieux distique de ce bon La Fontaine n'était d'hier comme de demain :

Selon que vous serez puissant ou misérable

Les jugements de cour vous feront blanc ou noir!

Ahl comme on comprend le cri échappé aux Concourt dans le troisième volume de leur journal : u II y a des jours où je vomis mes contemporains! »

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