OCTAVE MIRBEAU
(A propos de « L'abbé Jules 3)
23 mars 1888.
« — Hé bien, ces oiseaux font l'amour 1 Gela te paraît simple, court et gentil, n'est-ce pas? C'est que les bêtes sont de braves êtres honnêtement organisés et qui savent la valeur des choses, n'ayant jamais eu ni philosophes, ni savants pour la leur expliquer... Tiens, les voilà partis... ils n'ont pas de remords, eux! »
(( Et s'arrêtant à chaque phrase, afin de respirer, car il soufflait beaucoup à ce moment..., il me dit :
« — Nous qui ne sommes pas des bêtes, par malheur, nous faisons l'amour autrement. Au lieu de conserver à l'amour le caractère qu'il doit avoir dans la nature, le caractère d'un acte régulier, tranquille et noble... le caractère d'une fonc-
tion organique, enfin... nous y avons introduit le rêve... le rêve nous a apporté l'inassouvi... et l'inassouvi, la débauche. Car la débauche, ce n'est pas autre chose que la déformation de l'amour naturel par l'idéal... Les religions, la religion catholique surtout, se sont laites les grandes entremetteuses de l'amour. Sous prétexte d'en adoucir le côté brutal — qui est le seul héroïque — elles en ont développé le côté pervers et malsain par la sensualité des musiques et des parfums, par le mysticisme des prières et l'onanisme moral des adorations. Comprends-tu? Elles savaient ce qu'elles faisaient, va, ces courtisanes, elles savaient que c'était le meilleur et le plus sûr moyen d'abrutir l'homme et de l'enchaîner... Alors les poètes n'ont chanté que l'amour, les arts n'ont exalté que l'amour... Et l'amour a dominé la vie, comme le fouet domine le dos de l'esclave qu'il déchire, comme le couteau du meurtre la poitrine qu'il troue. Du reste. Dieu. . . Dieu, ce n'est qu'une forme de la débauche d'amour! C'est la suprême jouissance inexorable vers laquelle nous tendons tous nos désirs surmenés et que nous n'atteignons jamais... Autrefois j'ai cru à l'amour, j'ai cru à Dieu. J'y crois encore souvent, car de ce poison on ne guérit pas complètement. Dans les églises, aux jours de fêtes solennelles, étourdi par le chant des orgues, énervé par les griseries de l'encens, vaincu par
la poésie merveilleuse des psaumes, je sens mon âme qui s'exalte... Elle frémit, remuée en tous ses enthousiasmes, en toutes ses aspirations informulées, comme ma chair frémit, secouée en toutes ses moelles devant une femme nue, ou seulement son image rêvée. As-tu compris ? » (L'Abbé Jules, par Octave Mirbeau.)
Ce blasphème d'érotisme et de désespoir exacerbé, nous le retrouvons à toutes les pages de l'œuvre incontestablement puissante, mais à coup sûr malsaine et trop souvent révoltante, dans laquelle M. Octave Mirbeau vient de s'affirmer encore une fois. Cette plainte enfiévrée de faune en soutane, se débattant en vain, esclave de sa chair, entre les rêves de son intelligence et les appétits de sa luxure, c'est le souffle même de ce livre, livre féroce, injuste en cela que son héros est un être de trop particulière exception, et que la philosophie de la vie ne saurait être formulée par un monstre; livre injuste, certes, mais d'une observation d'autant plus cruelle et d'une ironie d'autant plus aiguë que la province, la famille et le bas clergé, personnages et caractères, y sont d'une authenticité vécue.
Que l'abbé Jules soit un misérable, une âme violente et troublée de mauvais prêtre, de mauvais frère et de mauvais fils, infâme envers son évêque comme il le fut envers sa mère, chair
bouillonnante de tous les ruts et de toutes les convoitises, tour à tour sacrilège, impie, voleur et fornicateur, il ne s'ensuit pas que son éternel blasphème contre l'Idéal (cet Idéal d'où, selon lui, sont nés les banquiers, les prêtres, les escrocs, les débauchés, les assassins et les malheureux) soit le dernier mot de l'expérience humaine. Et c'est, et voilà le péril, l'immorale impression que nous laisse le livre une fois lu. M. Octave Mirbeau est doué d'un si poignant et dangereux talent que, la dernière page achevée, non seulement on le plaint, mais on le comprend et on l'aime presque, son fantastique et terrifiant abbé Jules, ce satanique et ricanant défroqué qui, délateur et espion au séminaire, après avoir bouleversé le diocèse et l'évêché de son bienfaiteur, après avoir fait diaboliquement tomber sonévêque en disgrâce, puis l'avoir insulté à sa propre table, essaye du chantage et du vol et, les mains tremblantes de la folie du meurtre et du viol, finit, après une agonie de démoniaque, par mystifier et déshériter les deux seuls êtres qui lui sont demeurés attachés : son neveu et son frère, un brave homme et un enfant, et cela par un testament qui est un outrage à la Religion et un appoint offert à l'impiété et la cupidité sacrilège d'un clergé qu'il tente encore de déshonorer en mourant.
Œuvre âpre, rude, suante de cynisme et de je
ne sais quelle exaspérante et persistante tristesse, la tristesse et Técœurement des hautes intelligences, les lendemains de basses noces et d'amours crapuleux, œuvre de cruauté et de violence morne, dont les pages semblent avoir été écrites par un sceptique en deuil de lui-même, un bT'ùlé de la vie, excédé et lassé des autres et de lui ; œuvre immorale que semblent résumer ces quatre aphorismes formulés un moment par le héros du livre :
L'homme est une bête méchante et stupide;
La justice une infamie ;
L'amour une... cochonnerie;
Dieu une chimère.
Œuvre de révolte et de haine, et dont les brutalités et les ignominies voulues, inutiles donc (la scène de la paysanne, la gageure des dix louis du boucher et du P. Pamphile, les détails écœurants de l'agonie), ne peuvent cependant vous décider à laisser là la lecture, car à travers tous ces cynismes, ces ahans de fauve en rut, et ces coups de gueule et de folie, tout à coup transsude une immense et poignante tendresse, une exquise pitié.
La tendresse et la pitié de l'homme qui a réellement souffert et, autre part que dans ses livres, avec ses nerfs et avec son sang, cette divine tendresse qui, dans une œuvre précédente : le Calvaire, faisait déjà s'apitoyer M. Octave Mirbeau
sur le dos voûté de riiomme du peuple, le dos du A'ieux matelot, le dos de l'ouvrier, de l'homme peinant pour vivre avec ses muscles, tendresse humaine, dont M. Léon Bloy, dans son dernier pamphlet : Aux arrivés du jour, a si cruellement reproché l'ignorance, et, qui pis est, l'inconscience aux Réveils d'affranchi du plus psychique et du plus délicat de nos jeunes écrivains.
Cette pitié qui, devant le cadavre du P. Pamphile, retrouvé pourrissant dans les ruines du couvent de son ordre (une des plus exquises figures du livre, cette silhouette de moine extasié et marchant vivant, aveuglé dans son rêve) arrache à l'abhé Jules, qui vient de l'ensevelir, cette mélancolique oraison funèbre :
« — Je te devais bien cela, doux conquérant d'étoiles, naïf tisseur de fumées... Dors et rêve... maintenant, le rêve est sans fin... aucun ne t'en réveillera. Tu es heureux. »
Quitte (une fois la pioche enfoncée par le manche sur cette tombe et plantée là, ornée d'une couronne de ronces, comme une croix) à s'emporter dans une révolte soudaine et, la bouche crispée, le regard mauvais, à léentonner l'exorable blasphème coutumier, blasphème qui est encore de la pitié, pour peu qu'on A^euille bien réfléchir qu'il est proféré sur une fosse :
« Ainsi, c'est donc ça, l'idéal! L'amour, le sacrifice, la souffrance, Dieu... tout ce vers quoi
nous tendons les bras, tout ce vers quoi s'élancent nos âmes, c'est ça! Un peu de poussière, de la boue et des ronces. Et c'est avec ça qu'on nous abrutit dès notre enfance, qu'on nous arrache à la vérité, qui est la haine et la lutte sans merci, qu'on nous fait la proie du rêve féroce et de l'insatiable amour. Ce misérable moine, il a eu le rêve, il a eu l'amour... Et l'amour et le rêve, après l'avoir dégradé, avili, sali de toutes les hontes, le tuent ignoblement. Le voilà maintenant, une charogne puante dans un tas de boue. Sur quelle déformation de la nature reposent donc les religions et les sociétés, ces mensonges? De quelle fiction sont donc sortis le juge et le prêtre, ces deux monstruosités morales, le juge qui veut inspirer à la nature on ne sait quelle irréelle injustice, démentie par la fatalité des instincts; le prêtre, on ne sait quelle pitié baroque devant la loi éternelle du meurtre.^ La nature, ce n'est pas de rêver: c'est de vivre, et la vie, ce n'est pas d'aimer, c'est de prendre... L'idéal, lidéal! » et toujours cette même fureur rancunière de l 'homme d'intelligence trompé dans son rêve et trahi par ses sens contre l'intellectualité, cette fureur qui, dix pages auparavant, le faisait délicieusementblasphémer contre le P. Pamphile encore vivant et criant, les yeux ivres, et souriant à l'image de sa future église : M Je la bâtirai ». « Mais ce n'est pas un bandit: c'est un poète. C'est pire! »
Si l'abbé Jules, qui est, lui aussi, un poète, un bandit, une canaille, un débauché et un grand cœur (et s'en veut et se repent et se désole d'avoir été et de n'être plus tout cela), meurt révolté, ulcéré et hostile aux siens et à lui-même, victime et de son érotisme et de sa laideur, cette terrible laideur physique qui, de l'être humain, qu'elle humilie, fait presque toujours un être de rancune et de fiel, c'est qu'il s'est trop analysé, le pauvre être, et, à la fois farouche et honteux, il n'a su ni pleurer ni aimer. Humble prêtre, bourgeois célibataire, grand seigneur ou grand artiste débauché : vse soli, malheur à qui vit seul ! Cette solitude de cœur et d'existence, ce châtiment navrant du déclassé quel qu'il soit, et qui fait repousser au défroqué de M. Mirbeau et le prêtre de son lit d'agonie et le filleul, qu'il aime, de son testament de sceptique amer et désillusionné, cet isolement et cette tristesse, quels termes touchants M. Mirbeau n'a-t-il pas cependant trouvés pour les pleurer !
Ohl cet adieu de mélancolie douloureuse, à vous qui vivez seuls, à vous qui mourrez seuls, prêtres ou séculiers, je le transcris pour vous, et même, je vous le dédie :
« Ma mort, ça n'a pas d'importance... C'est toujours triste de voir tomber les vieilles maisons, les vieux arbres, les vieux clochers... Mais moi... je n'ai abrité personne... à personne je n'ai donné
de fruits. Rien en moi n'a chanté, jamais, d'une belle croyance, d'un bel amour. Si je meurs bien, si je m'en vais calme, sans regrets, sans haine, ma mort aura été la seule bonté de ma vie, et peut-être son seul fardeau. »
Malheureusement, dans le livre de M. Mirbeau, l'abbé Jules exhale son dernier râle en fredonnant une chanson obscène :
Ce que j'ai sous mon jupon
La ri ron
C'est un petit chat tout rond !
et pourtant, M. Octave Mirbeau a assez de talent pour intéresser sans aphrodisiaque et pour poigner sans révolter. Mais voilà : la maladie du siècle et de sa littérature, c'est le spasme amoureux, et la chasteté du moine! D'où le Froc de Goudeau, et l'obsession des passionnés du spasme : l'Abbé Jules de Mirbeau, les livres des Zola et Camille Lemonnier. Maladie immorale des mœurs de ce temps qu'il fallait expliquer.
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