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L'AMIE DU GRAND HOMME

23jain 1889.

Quand j'étais hussard à Saint-Germain, il y a de cela une dizaine d'années, en juin et juillet, le caprice du lieutenant chargé de nous autres volontaires nous conduisait faire les manœuvres tantôt sur le plateau de Louveciennes et de Marly, tantôt en forêt de Saint-Germain même, entre Maisons-Laffîtte et Poissy.

Les matins de juin où nous faisions l'école de peloton en forêt, à proximité de Poissy, il n'était pas rare de voir apparaître, à la lisière de la clairière où nous nous escrimions de notre mieux, botte à botte et la latte au poing, un petit homme à longue barbe de fleuve, svelte et correct dans des complets gris clair, bien campé sur sa selle et les étriers courts, un centaure minuscule tout en buste, à profil de dieu mythologique,

escorté tantôt d'un, tantôt de deux gentlemen de tenue anglaise et, inévitablement, d'une grande fille en amazone !

Arrêté à distance respectueuse de nos évolutions, le groupe équestre paraissait suivre nos dédoublements et nos formations, nos par quatre au galop! et nos par deux! au pas, avec une visible satisfaction. Armé d'une jumelle, le petit homme à grande barbe ne nous quittait pas des yeux ; entre temps, l'amazone et ses compagnons galopaient sur la lisière du bois pour revenir se fixer devant le centaure minuscule.

Mais déjà le nom du grand peintre circulait dans les rangs : Meissonier, Meissonier ! Ce nom célèbre, indifférent aux hommes de la troupe manœuvrant avec nous, prenait des proportions de drame et d'épopée dans nos bouches de volontaires ; nous étions fiers de poser devant le peintre de Napoléon à Soljérino et de la Charge des cuirassiers, car, il n'y avait pas à se faire illusion, le peintre au millimètre de nos gloires militaires venait s'exercer l'œil devant nos masses de cavalerie en mouvement. C'est une palette vivante qu'il étudiait en nous, palette de plein air se détachant en bleu et en garance, garance du pantalon de cheval et bleu ciel du dolman, sur le vert soyeux, humide et frissonnant de ces dessous de bois trempés de lumière.

Propriétaire à Poissy, maire du pays, grand homme de la localité, candidat politique au conseil général et à la députation, la gloire et la personnalité du lieu, Meissonier venait en voisin étudier ses hussards d'après nature ; c'était sa promenade hygiénique et artistique du matin. Les cavaliers de son escorte étaient son fils et un ami (le fils, autre peintre, mais de moindre talent; ; l'amazone, dont j'ignorais le nom, la fiancée de demain, celle dont, à propos de l'invention de M. BrOAvn-Séquart, la chronique irrespectueuse a je crois trop vite aventuré le nom !

Mlle Besançon, sœur de M. Besançon, notaire de M. Meissonier, et depuis longtemps ami de la famille, n'est pas une toute jeune fille, et les histoires de David et de la Sulamile sont des horsd'œuvre dans l'union de demain.

Quand Mlle Besançon galopait, jupe et voile au vent, dans la clairière ensoleillée de la forêt de Saint-Germain, la svelte amazone entrevue paraissait avoir de vingt-huit à trente ans déjà ; j'en avais vingt à peine, il est vrai, mais il y a bien onze ans de cela ; et si le jeune marié de demain, M. Jean-Louis Ernest Meissonier, est né à Lyon en 1815, ce qui fait soixante-quatorze ans sonnés, la mariée frise, si elle n'a pas dépassé, la quarantaine. Ce mariage in extremis n'est, en somme, que le couronnement d'une longue et

charmante amitié de vingt ans : finis coronat opus, où l'idylle de Ruth et de Booz n'est pas plus en cause que les inventions tapageuses d'un docteur Faust encore respecté avant-hier, pseudodocteur aujourd'hui, bafoué par l'opinion publique, dame encore chaste, du moins des oreilles !

Meissonier ! Quel nom dans la peinture et surtout sur le marché de la toile et du pinceau !

Meissonier, c'est-à-dire le peintre des Bourgeois flamands, de la Visite chez le bourgmestre, aujourd'hui la propriété de sir Richard Wallace ; le bibelotier et le costumier minutieux du Liseur, du Corps de garde, des Bravi, de la Rixe et des Joueurs de boule, un des joyaux de la collection Secrétan.

Après la peinture de genre, comme la Lecture chez Diderot, V Amateur de tableaux et les Suites dune querelle, la peinture militaire : le Général Desaix à Varmée du Rhin, les Cavaliers se faisant servir à boire, Moreau et son chej d'état-major. Dessoles devant Hohenlinden, et ses merveilleuses et exquises scènes de la vie du soldat, ses Petits postes de grand' garde, ses Vedettes-, et avec elles la grande vogue et la grande clientèle d'Amérique faisant monter les prix jusqu'aux sommes fabuleuses d'un Frantz Hais et d'un Rubens.

150 000 francs ! voilà la somme contre laquelle M. Probasco, de Cincinnati, devenait, en 1880, acquéreur de la Charge des cuirassiers. L'année

suivante, un autre Américain, M. Stewart, n'achetait pas moins de 300 000 francs un grand tableau militaire : 1807. Il est vrai que le maître y avait travaillé quinze ans, consacrant et des heures, et des jours, et des nuits à polir une boucle de ceinturon, à fourbir une molette d'éperon, vernir une bufïleterie ou à brillanter une gourmette.

L'Amérique a été le grand débouché des œuvres de Meissonier ; il y réussit cependant, mais dans le portrait, et tout Paris connaît trop l'aventure du peintre avec la richissime Mme Makay, pour que je risque ici une redite.

Comme Alexandre Dumas fils, comme M. Hetzel, la millionnaire yankee du rond-point de l'Etoile avait eu la fantaisie d'avoir ses augustes traits reproduits par le peintre des épopées de l'empire. Coût : soixante-dix mille francs. L'Américaine pouvait s'offrir ça, ses moyens le lui permettant; mais la belle dame n'avait pas réfléchi que M. Meissonier, peintre exact jusqu'à la minutie, n'était pas précisément un peintre de portraits de femme. Le maître fit son modèle ressemblant, et ce fut là son tort : le portrait déplut à la dame. Relégué d'abord dans le... watering-place de l'hôtel, ce fameux portrait faisait alors grand scandale dans Paris-Landerneau et fournit plus d'une piquante chronique à la curieuse actualité.

Mais pourquoi remuer des cendres éteintes ..

à la veille du jour où l'hyménée va rallumer, pour le septuagénaire et veuf de Poissy, et son foyer et son flambeau ?

D'ailleurs, pour faire remarquer que les modèles féminins de Meissonier ne se sont pas toujours plaints d'être trop ressemblants, citerai- je pour exemple la joie évidente et débordante avec laquelle Mlle Besançon, la Mme Meissonier de demain, stationnait en 1880, chez Georges Petit, devantla minuscule toile de genre intitulée : Adieu!

Sujet : Une femme déjà mûre, aux épaules puissantes, au masque tragique, et rappelant le profil et la physionomie de la Krauss, chantant debout devant un orgue, accompagnée par un joueur de violon. Chanteuse et exécutants drapés, à la vénitienne, d'étoffes lourdes aux tons assortis, bossuées de broderies éclatantes, et dans les yeux levés, sur les lèvres en tr 'ouverte s, touchées d'une lumière, un lyrisme enthousiasmé, une fougue d'inspiration !

La figure de femme, particulièrement mise en vigueur et tenant le premier plan de la scène, c'était l'amie du grand homme elle-même, la fiancée de demain : Mlle Besançon.

L'amie du grand homme 1 Combien de femmes depuis la Laura de Pétrarque et la Corinne de Benjamin Constant ont ambitionné cette auréole et se sont attelées, amoureuses ou folles d'ambition, à cette tâche ingrate.

2'j6 DU TEMPS QUE

Comijien ont été récompensées de leur abnégation et de leur dévouement? Pour ma part, il m'a été donné de connaître et d'approcher trois amies de grands hommes de ce siècle : Mme Georgina Weldon, Mlle Read et Mlle Besançon.

De la belle muse de Charles Gounod, les événements et les calomnies, peut-être, ont fait une sorte d'aventurière, plaideuse acharnée, flanquée d'avocats et de sollicitors, toujours à la veille d'intenter au grand homme un procès. Mlle Read, que la malveillance d'un entourage indigne de d'Aurevilly n'a pas épargnée, est une sainte, une résignée, une illuminée, dont je ne saurais mieux indiquer ici le grand cœur et la quasi divine abnégation qu'en disant qu'elle n'est pas de ce monde et surtout de ce siècle. Mlle Besançon, fille de riche bourgeoisie, mondaine achevée, doublée d'un joli talent et d'une assez belle voix, épouse, à quarante ans, la gloire et les millions yankees de son septuagénaire grand homme. Je ne sais pourquoi c'est elle qui m'attire et m'intéresse le moins des trois.

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