HENRI DE RÉGNIER
12 avril 1890.
J'ai peur d'avril, peur de l'émoi Qu'éveille sa douceur touchante!
Vous qui le craignez comme moi.
C'est pour vous seuls que je le chante. Sully Prudhomme.
Avril, la douceur des ciels, redevenus bleus ,^ s'éclairant tout à coup du vert tendre des feuilles et des jeunes pousses, la première gaieté du soleil tapageant sur les pelouses du Bois et des squares et, par les rues, la palette odorante de fleurs en jonchées, violettes et narcisses, anémones et jacinthes, promenées dans les charrettes à bras, et toutes roses, comme au sortir de je ne sais quel bain de Jouvence, les jeunes femmes, les souples et fines jeunes femmes du Paris moderne, dans leur robe de nuances subtiles !
Commen ne déraisonnerait-on pas un peu et
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ne parlerait-on pas poésie, cette langue des fous et des dieux?
J'ai justement là, sur ma table, l'envoi d'un rare poète, dont les rimes suggestives et sonores, fanfarent comme autant de mystérieux appels vers le Rêve et le Passé. Poèmes anciens et romanesques : tel est l'intitulé du nouveau volume de M. Henri de Régnier.
Ayant l'heur d'écrire dans un des rares journaux dont le directeur soit doublé d'un artiste et d'un homme de lettres, j'ai (plaisir formellement interdit dans la majorité des autres feuilles) la liberté de parler, parfois, à mon public, littérature et esthétique, — le droit (par ce temps de conjuration du silence et de parti pris d'étouffer quiconque essaye de sortir du rang) de présenter parfois à mes lecteurs un peintre de sincère effort, encore ignoré de la foule, ou quelque fier et subtil poète.
M. Henri de Régnier est à la fois ce poète et ce peintre ; poète par l'idée et l'image, toujours noble, pure et élégante ; peintre, par la richesse de la couleur et l'exactitude de la nuance du terme employé, de l'épithète choisie.
Ignoré encore du gros public, mais non inconnu pour le cercle des lettrés et des curieux d'art, déjà quelqu'un et même un vrai quelqu'un, à côté des Stéphane Mallarmé, de Yiélé-GriCfin, de Stuart-Merrill et de toute la jeune école.
M. Henri de Régnier a déjà commis deux volumes {les Sites et les Apaisements), dont la riche ciselure de rythmes et de rimes et l'ingénieuse élégance des idées m'avaient délicatement requis.
Ces deux premiers volumes étaient déjà d'un poète, mais ces Poèmes anciens et romanesques posent désormais leur auteur à côté des maîtres artistes et ciseleurs de ce temps.
Idéaliste, héroïque même, avec des images d'une exquise tendresse et une musique de rythmes charmante, comme déliée, d'une délicieuse douceur, M. Henri de Régnier a ce mérite d'être un poète du rêve et de la vision dans une époque de flonflons et de refrains d'argot, tout entachée de la boue du naturalisme et de cette eau d'évier : la blague du boulevard 1
Ses vers, d'une inspiration toujours pure et d'une noblesse qui ne se dément jamais, sont d'un moderne, sensiblement hanté de Gustave Moreau et de Besnard ; il y a en eux de la rêverie nostalgique et de l'envolée au delà des temps du peintre des Hérodiades, en plus de la couleur diaprée et savoureuse de Besnard.
Comme ces tapisseries héroïques où sont tissées dans l'or et la soie des cortèges de guerriers et de princesses tragiques, des théories enguirlandées et fleuries de bouffons et de mimes, de joueuses de flûtes, de satyres et de dieux, les poésies de M. Henri de Régnier, peut-être un
peu parentes de certaines inspirations de Théodore de Banville, déroulent, dans leur trame somptueusement ourdie, des amours fabuleuses .de chevaliers casqués de chimères, des sommeils enchantés de princesses gardées par des paons ■ à la queue ocellée de saphirs, d'étranges évocations des belles de jadis apparues, léthargiques, au sommet d'une tour.
Ecoutez plutôt ce Motif de légende et de Mélancolie :
Et la belle s'endormit.
La Belle, dont le sort fut de dormir cent ans, Au jardin du manoir et dans le vaste songe Où le cri né des clairons sacrés se prolonge, Promulgue son sommeil jusqu'à l'aube des temps.
Et tandis que des toits, des tours et des tourelles, Les colombes ont pris essor et qu'infidèles Les paons mystérieux ont fui vers la forêt,
Couchée auprès de la Dormeuse, la Licorne Attend l'heure et là-bas guette, si reparaît L'annonciateur vol blanchir l'aurore morne I
Ne croirait-on pas voir couchée dans ses lianes fleuries la sleeping heauty, la fresque esthétique et charmante du peintre anglais Burne-Jones, le Gustave Moreau de Londres, le poète en couleurs de la légende de la Forêt ? Mais écoutez la suite.
El le chevalier ne vint pas.
Les paons bleus l'ont cherché dans la forêt ! Nul soir N'a rougi son cimier d'ailes et de chimères ; Les colombes blanches, dont l'aurore est la mère, Ont vu la tour déserte et vide le manoir.
L'endormie à jamais étale ses mains pâles, Où verdit une Mort annulaire d'opale, Et la princesse va mourir s'il ne vient pas.
Plus n'a souci, nul, de dissoudre un sortilège
Et la Licorne hennit rauque au ciel lilas
Où frissonne une odeur de mort, d'ambre et de neige.
Un Gustave Moreau, cette fois, cette dame à la Licorne en robe d'or ouvrée de rosaces de soie rose, le long des escaliers, ces petits veilleurs rouant des gloires de saphir.
Et cette Elaine donc !
Sur sa tour de marbre fruste, debout comme dans la splendide aquarelle du Maître.
Cette fois, je ne résiste pas à citer toute une pièce du merveilleux poème intitulé : Salai à rétrangère, évidemment inspiré par l'Hélène, de Moreau, errant sur les remparts de Troie avec, en exergue, le vers de Mallarmé :
J'oftre ma coupe vide où souffle un monstre d'or.