‹ Du temps que les bêtes parlaientChapitre 34 sur 36 · SALUT A L'ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

SALUT A L'ÉTRANGÈRE

Reine des seuils sacrés et des villes murales, Salut en ta splendeur, par le glaive et le cor, En tes cheveux, en tes robes, en tes opales, En ton passé divin tout incandescent d'or.

Salut en ta demeure de femme et de fileuse. En les aubes de paix de tes soirs véhéments Et d'être née ainsi dans la nuit fabuleuse Pour resplendir au songe éternel des amants.

Sur la tour solitaire où trône ton prestige De fleur mystérieuse et d'idole des soirs, Les ramiers douloureux roucoulent le vertige Des âmes de jadis, qui burent aux Styxs noirs.

Eux qui vinrent du fond des terres sans merveilles, Vers ta face apparue en leurs songes déserts, Et leurs riches désirs montaient comme des treilles Aux murs, où posaient tes pieds vainqueurs des mers.

Et, après une hécatombe des amants, les uns agonisants d'amour au pied du rempart, les autres trouant le poitrail de leurs chevaux cabrés à la herse des murailles, ce quatrain superbe de tendresse et de désespoir :

LES BETES PARLAIEM 253

Ils percèrent parfois de flèches sacrilèges Ta chevelure en tiare, chue à demi Pareille à quelque tour qui donaine les neiges, Et ta chair palpitait comme un cygne endormi.

Puis :

Salut en ton passé divin et dans mon àme Etrangère, debout sur les siècles haïs Et pour ta face pâle en mes soirs éblouis.

Plus loin, un véritable Odilon Redon, l'étrange créature de la Senteur du Mal, que je signalais en ma dernière visite à la galerie Durand-Ruel, croquée dans ces quatre vers :

Etrangère ! fatale enfant, espoir des fées, Le geste de ta main, où luit la fleur d'Endor, Destine les héros à la gloire ou la mort. Et les voue au travail des bêtes étouffées.

Toute l'esthétique de Baudelaire revit dans ce vers effrayant comme un philtre :

Le geste de ta main où luit la fleur d'Endor.

Tout le hiératisme et toute l'impassibilité du poème de la Beauté :

Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre. Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Puis à côté de. rimes chaudes et enfiévrées de

rut comme celles-ci, où semble claquer le bruit des chairs baisées et des étoffes meurtries :

Crispée en amas roux aux griffes d'un saphir, Ruissela du joyau-maître la chevelure, Et les seins divulgués jaillirent pour s'offrir Au désir, qui s'irrite au nœud de la ceinture.

Une chasteté de style et de lignes dressant en deux vers cette pure silhouette debout au bord des vagues :

La robe s'allongeait en rite d'Evangile

A l'entour des pieds nus et lavés par la mer.

Des détails de nature, presque virgiliens, comme ceux-ci :

Le flot saigne à jamais de l'éperon des proues Qui coupaient le reflet des étoiles dans l'eau.

Et, çà et là, d'adorables élégies, toute une poésie de solitude et d'abandon rendue dans un mot :

Les grands cerfs roux viendront flairer aux serrures Et fuir au bruit léger des faînes sur le toit, Et les oiseaux mangeront seuls les grappes mûres, Comme de lourds rubis au manteau du vieux roi.

A-t-elle assez la tristesse des demeures sans maître, la vieille maison, aux portes closes,

autour de laquelle viennent rôder, craintives, les bêtes de la forêt :

El dans le puits on a jeté la clef des portes, Et nul phare de lampe aux vitres mortes,

nous dit Henri de Régnier dans ce mélancolique et légendaire poème où il nous la montre errant par la forêt, l'enfant nue :

La main froide encore du cuivre du heurtoir,

Etrangère qu'ont méconnue La maison taciturne et l'hôte sans espoir!

Mais il faudrait tout citer dans cet adorable et magnifique volume, et la Vigile des Grèves et le Fol Automne, Motifs de légende et de mélancolie, et Scènes du crépuscule, et le Songe de la Jorêt.

Les papillons sont pris en les fils des rouets !

C'est dans les Scènes du crépuscule que nous trouvons cette délicieuse légende des rêves des voyageurs pris comme des papillons dans la laine des fileuses, apparues au seuil des portes. Mais écoutez encore, et j'aurai terminé :

Nos espoii's entreront par les portes ouvertes;

En vols de papillons légers aux vastes ailes Avec les hirondelles Qui s'en viennent inertes,

Lasses d'avoir passé et repassé les mers ;

Et vers les angles noirs et sur les pavés clairs,

2o« DU TEMPS QUE

Nos espoirs volèteront en ombres joyeuses,

Comme les pétales de fleurs merveilleuses

Que pleut le soir d'avril aux tresses des fileuses.

Les fileuses, ce sont les fiancées, les chastes fiancées apparues, derrière les vitres, aux pauvres pèlerins lassés.

Les rouets sans repos ont chanté, les rêves des voyageurs se sont pris dans leurs rets et maintenant les métiers subtils de soie ourdie se moquent des blancs vols prisonniers, dont ils ont capté les ailes.

Lors écoutez la prière des pauvres cœurs captifs.

0 vierges, donnez-lui la paix des bonnes lèvres

Et le sommeil parmi les cheveux et l'espoir,

Et la robe tissée à bien dormir ses fièvres,

Pour que son pur tombeau lui soit doux quelque soir!

Ce sont là vers de rêveur exquis et de souffrant poète : voilà pourquoi je suis heureux de serrer, publiquement, la main de M. Henri de Régnier.

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