Caché (patois cauchois
Cette fois, Babaud et la Ledun furent tellement saisies que, d'un même geste, elles laissèrent choir, chacune, la tasse de café quelles sirotaient au bon soleil.
Ayant avancé la tête, la Ledun avait aperçu, dans la cuisine, Mirou, le chat de la Monier, lequel, assis entre les deux landiers, dans les cendres de l'âtre, les regardait d'un drôle d'air, — même que ses grosses prunelles vertes lui avaient paru énormes et flambantes comme les bocaux du pharmacien de la Grand'Rue, et que Mirou lui-même, semblait grandi.
C'avait été rapide dans la pénombre de la cuisine aux volets clos, mais la Babaud avait eu la même pensée :
— J' trouve que vot' chat, mamzelle Monier, a une drôle de physlognomie : d'où qu'vous t'nez c'ie bête-là ?
— C'est un chat trouvé sous une porte et que j'n'aime point non plus. Il est solitaire, ne fraye point avec les autres chats ; il est froid à la caresse et s'nourrit d'I'air du temps ; il ne chasse ni les mulots, ni les autres bêtes. Il n'est même point amoureux à la saison. Pour un drôle corps, c'est un drôle de corps de chat !
— Moi, mamzelle Monier, à vot' place, je ne me soucierais pas d'avoir c'te bête-lù chez moi ; elle a un air qui n'me revient point.
— Que voulez-vous, c'est une habitude; i'm'tient
qompagnie, puis Mirou ne m'coûte rien. Mais j'y tiens guère, car y ne m'dit rien non plus.
— Ah ! vous trouvez, vous, qui ne dit rien ! Babaud eut un tremblement nerveux : les deux
femmes s'étaient comprises.
— Alors, vous croyez qu'c'est lui ? demandait la vieille femme avec un étranglement dans la voix.
— M'est avis que ça ne peut être que lui.
— Oh 1 la sale bête ! Si j'étais sûre, j'ia chasserais de chez moi !
Or, Mirou, avec l'instinct merveilleux de sou espèce, ayant deviné qu'il n'était plus en sûreté dans la maison, avait prudemment déguerpi. A pas de velours, il avait gagné le dehors et maintenant dormait en boule dans un pommier, à la fourche de deux branches dont ses griffes pétrissaient jouisseusement l'écorce.
Et c'est ainsi que s'établit dans tout le pays, cette légende inouïe et pourtant familière, que le chat de Babaud Monier avait la parole.
Babaud Monier, une sainte fille, avait servi quarante ans de sa vie chez Mme de Chamarande, qui lui laissait une petite rente et la jouissance du Clos Muré. Babaud ^lonier avait été le modèle des servantes, probe, sobre, de mœurs insoupçonnables ; elle vivait de six cents francs de viager de son ancienne maîtresse et de quelques fleurs qu'elle cultivait péniblement dans la pierraille de son verger.
La Monier me faisait un peu peur. Elle demeurait, il me semblait, si loin de la ville, et puis ces hautes futaies du Pendu, avec leur nom sinistre, m'impressionnaient ; le nom du Clos Muré aussi ne me laissait pas indifférent.
Cette vieille cour à l'abandon, les grands murs qui l'entouraient, cette débandade de gros arbres crevassés, aux troncs tordus, branchus et quelques-uns vêtus de mousses grisâtres pareilles ù des barbes, et la plupart étayés par des pieux, vieux pommiers à béquilles, évoquant l'idée d'arbres paralytiques, tout cela me pénétrait dune terreur mystérieuse. Les belles fleurs que la Babaud cultivait, me faisaient l'effet d'un jardin de fée ; un éclairage étrange et plus dur que partout ailleurs, il me le semblait alors, faisait flamboyer toutes ces fleurs. Je songeais malgré moi au jardin de la fée Gerbote, dont l'histoire me hantait toujours en entrant au Clos Muré. « Elle habitait une masure à loit de chaume, assise en contre-bas d'un grand talus planté de hêtres ; ses vingt-cinq sorciers, changés par elle en arbres pour des méfaits anciens se convulsaienl dans l'écorce des vingt-cinq pommiers. Ce verger dejastice était gardé par des /leurs, n
Dans mon imagination d'enfant, je confondais Babaud Monier avec la féeCerbote. La vieille fille en avait d ailleurs le profil en casse-noisette, la bouche aux lèvres minces, édentéc et rentrante, le nez bulbeux et noirci de tannes...
Et puis, ce vieux petit logis, acagnardé dans l'angle de deux murs, affaissé, on eût dit de fatigue, et échoué là comme quelqu'un qui n'en peut plus, il avait aussi un aspect maléfique, ce jardin de Babaud Monier, où on accédait par un escalier de cinq marches, cinq degrés branlants et moussus où la vieille fille, assise, apparaissait tapie comme une araignée dans sa toile parmi l'enchevêtrement des branches de pommiers.
Aussi, quand j'appris avec toute la ville que Mirou, le chat de Babaud Monier, avait parlé, je n'en fus pas autrement effaré ; je fus même étonné qu'on n'eût pas découvert plus tôt chez Mirou l'usage de la parole : ce chat sorcier rentrait bien dans le cadre de Babaud et de son verger. Lors de mes visites aA^ec ma grand'mère au Clos, une autruche géante serait venue, comme dans le conte d'Hoffmann, nous accueillir au seuil et nous introduire avec une révérence dans le taudis de la vieille fille que je n'en eusse pas été trop éberlué ; les contes alors me passionnaient et je vivais, dormeur mal éveillé, dans une espèce d'atmosphère fantastique.
Et Mirou continuait à faire des siennes; ses oracles sur la pluie et le beau temps défrayaient les entretiens de tout le pays. C'était un gros chat jaune aux yeux magnifiques, deux émeraudes taillées en amande, à la fois indolent et farouche, qui regardait les gens de haut et ne se dérangeait
pour personne d'un coin par lui adopté. Il semblait dédaigner les visites, parlait à sa fantaisie, en présence ou en l'absence des curieux et parfois au milieu d'une belle assemblée se levait de sa place et, la queue droite, plantant là les visiteurs, gagnait à pas majestueux la porte. Sa malice était diabolique. Un jour, le premier adjoint au maire, M. Rabue, qui s'occupait de métempsycose et croyait à l'âme des bêtes, eut la curiosité de cet animal et vint au Clos Muré. Mirou était alors juché sur le cliéneau du mur où il ronronnait au soleil : ni les prières de Babaud, ni ses mains jointes, ni ses menaces, ni la présence de M. Rabue n'avaient pu décider Mirou à descendre. . . Et pourtant sa vogue augmentait.
On avait beau rire et clabauder chez les francsmaçons et les libres penseurs, les pèlerinages au Clos Muré se précipitaient. Des dames de la société avaient appris le chemin du Clos ; on se retrouvait là, maintenant, en compagnie choisie. Le temps était loin de la mère Ledun, la matelassière, et des ravaudeuses du quartier ; on y amenait les enfants comme aux marionnettes : Babaud avait doublé le prix de ses fleurs.
La Monier eût gagné de lor, si Mirou eût consenti à parler sur les injonctions de sa maîtresse ; mais c'était une bête fantasque, qui n'opérait qu'à ses heures. Il y avait des semaines où Mirou demeurait muet pendant des jours entiers, d'au-
très où il parlait à tort et à travers, comme un perroquet ivre. // tombera de Ceaii ce soir, les prés sont verts, le ciel est noir. La taupe aux champs, épi penchant. Il faut semer sous la lune. Aimez à la Chandeleur la rose et la neige en fleur ; des aphorismes et une obscurité mirlitonesque ajoutaient au prestige de Mirou. Mirou parlait dans la langue des dieux et en vers d'almanach.
Une chose étrange achevait d'impressionner et de convaincre : jamais Mirou n'ouvrait sa gueule quand il énonçait les mystérieuses sentences sur le blé, la taupe et la neige en fleur ; ses babines demeuraient immobiles ; Mirou gardait sa jolie frimousse énigmatique et inquiétante d'animal sacré. La voix flottait par la cuisine, venue on aurait dit d'en haut, nichée dans le creux des solives, entre les gerbes de maïs, les carrés de lard et les chapelets d'oignons ; Mirou était ventriloque. Pis ou mieux, il y avait des jours où il se faisait invisible : la voix parlait et Mirou n'était pas là...! Babaud Monier vivait pénétrée de respect, de gratitude et d'épouvante.
— As-tu bien déjeuné, Babaud .^
Ce jour-là, ce fut trop. Quand la AÛeille fille entendit son chat la tutoyer, elle prit du même coup la fièvre et le lit : les voisines, inquiètes de ne pas la voir vaquer par le Clos autour de ses fleurs, la trouvèrent grelottante, suante et transie. Ses trois vieilles dents claquaient de terreur :
— V m'a tutoyée, y m'a tutoyée 1 V m'a appelée par mon nom, j'vas mourir I
— As-tu bien déjeuné, Babaud ? ricanait la voix. Les voisines se signèrent : il y avait encore plus
de diablerie qu'à l'ordinaire ; la Ledun parla de noyer ce maudit animal. Une coïncidence voulut que Mirou disparût le même jour. On ne le revit plus. Lasse de tant de visites, rebuté de tant de sottise et revenu du succès, peut-être avait-il gagné les futaies hospitalières du Pendu, ravi de retourner à l'état sauvage après avoir vu de près la malfaisante ineptie des hommes — Mirou était un chat paisible — ou bien, peut-être, averti par son instinct des mauvais projets mûris à son égard, avait-il prudemment cherché un autre gîte.
On déplora ce départ ; mais cette fuite mystérieuse comme le reste ne délivra pas la malade. Mirou avait beau s'être éclipsé, son âme maléfique demeurait dans le Clos, et, dans les solives du plafond, linsidieuse voix nasillait toujours : « As-tu bien déjeuné, Babaud? Il tombera de l'eau ce soir ». La pauvre Monier, butée dans son idée qu'on lui avait jeté un sort, râlait et délirait, appelant à son aide Jésus, Marie, saint Ambroise et saint Pancrace. Son état devint si grave que le pharmacien lui-même cessa de plaisanter et de ricaner sa facétie coutumière :
— Cette Babaud Monier!... il n'y a que les vieilles filles dont le chat parle!
C'est alors que la situation s'aggrava d'un fait étrange, qui prouve à quel point il y avait de la sorcellerie là-dedans. Il y avait une quinzaine de jours que Babaud était au lit, agitée et fiévreuse; la mère Ledun, la matelassière, etLisa Henriot, la fileuse, la veillaient.
Un matin, vers quatre heures (on était en août), Lisa Henriot entendit comme un bruit audessus de sa tête, un bruit de pas clopinant et mou : Quelqu'un marchait dans le grenier. Elle avisait la Ledun assoupie auprès d'elle, et s'étant consultées, les deux femmes décidèrent qu'on irait voir.
On applique l'échelle à la trappe. Élisa, la plus brave, se hasarde : une chose voletante et à moitié rampante cherche à fuir devant son approche; cela boitille et cela sautèle; c'est quelque chose de noirâtre et d'informe et qui luit par places comme phosphorescent ; cela se réfugie dans la paille. Deux yeux jaunes regardent Élisa, et dans le grenier baigné de clair- obscur, la Henriot défaillante avance une main ; un formidable coup de bec lui entame le pouce, un effroi d'ailes lui soufflette la joue, et, plus morte que vive, la Henriot dégringole l'échelle, la main endolorie et saignante.
— Jésus, Marie, qu'est-ce qu'il y a?
— Y a, qu'y a une béte affreuse dans le grenier, quéque chose qui mord et qui pince et dont
les yeux brillent comme braise; pour moi, c'est d'ça que meurt cette pauvre Monier: c'est une bête ensorcelée, ça clapote et ça volette comme un hibou.
— G'est-y possible ! elle vous a ben arrangée, c'tc bête !
— Pour moi, c'est ça qui jabote et qui dit des mauvaises paroles pour endéver le monde ; c'est peut-être lame de Mirou ?
Dès six heures, les voisins étaient prévenus ; Malroux, le forgeron, et un garçon de ferme prenaient sur eux de monter dans le grenier. On les entendait donner lâchasse à la bête, ils redescendaient tenant par le bout des ailes une espèce de chouette piaulante et sanguinolente, un gros oiseau, on eut dit roussi par la flamme, noirci par la suie, quelque bête rôtie par un incendie ou échappée de l'enfer. Cela ouvrait un gros bec noir d'où pendait une lourde langue grisâtre, et cela dardait de larges prunelles jaunes en poussant des cris plaintifs; sous le ventre, quand les plumes s'écartaient, la bête apparaissait bleu clair et rose vif, et le dessous de ses ailes s'attendrissait de jaune pâle.
Des femmes crurent s'évanouir : « C'est ce sacré Mirou qui s'est changé en chouette; il a jeté un sort à sa pauv'maîtressel »
Comme il sied de punir les sorciers et comme le ressentiment populaire n'admet pas l'inexpli-
cable, on tordit le cou à la bête, d'abord, puis on la cloua à la porte du logis, deux clous dans les ailes et un clou au cœur, — ce qui n'empêcha pas Babaud Monier de trépasser la nuit suivante, en entendant toujours son chat Mirou la tutoyer et l'appeler par son nom.
LE PERROQUET DE ftlADAIVîE GERMONT
Depuis trois mois, Babaud Mouler était morte et le logis de la vieille fille était fermé.
Personne ne s'était soucié de prendre la succession de Babaud. Une masure où les chats parlent comme des personnes naturelles et se changent tout à coup en oiseaux est suspecte dans tous les pays du monde, et plus particulièrement en Normandie oïl la superstition n'a pas encore dit son dernier mot.
Le Clos Muré retournait donc gaiement à l'état sauvage. Ses vieux pommiers ployaient sous le poids de leurs pommes devenues amères : la marmaille du quartier dédaignait de les marauder. Par la porte charretière, ouverte ù tout venant, la vieille cour abandonnée se découvrait envahie d'herbes folles où éclatait, ça et là, le rose fripé
des roses trémières ou le pourpre orangé des grands lis devenus plus rares. Les mauvaises plantes peu à peu les étouffaient.
Foisonnante de corolles, de papillons, de grandes herbes et de lumière, l'enceinte du Clos apparaissait comme un lieu enchanté. Personne n'y entrait pourtant. Le Clos était gardé par un mauvais souvenir, et puis aussi par une équivoque présence; les ailes dépenaillées, déplumées de la mauvaise bête clouée par le forgeron Malroux sur le vantail de la porte, l'espèce de chouette noirâtre au duvet phosphorescent, dans laquelle les commères avaient voulu retrouver l'âme de Mirou, le chat sorcier.
Depuis trois mois l'affreuse bête pourrissait là sous le soleil et sous la pluie, un clou à travers le corps, les deux autres plantés dans les ailes, et peu à peu la charogne immonde se desséchait. Elle s'aplatissait, puante et lamentable, son minable petit squelette apparent maintenant sous la peau crevée, vaguement agité par un grouillement d'helminthes, son triste bec rempli de sang durci, et son image hantait le sommeil des vieilles de Moreux.
Parfois, un gamin passait devant la grande porte, décochait une pierre à l'oiseau fantôme, et tout le ressentiment de la ville se soulageait dans ce caillou jeté. La vieille Babaud, elle, dormait au cimetière, dans la fosse commune, comme il
sied à une pauvre servante qui pendant soixantedix ans à vécu dans l'humilité.
Or, voilà que, vers la mi-novembre, Aldric Gromare, fermier de Mme Germont sur la commune de Nointot-les-Fossés, s'en revenait du marché de Moreux. 11 regagnait la route de Dieppe et avait coupé parle quartier des filatures, dit la Queue-de-Renard. 11 passait devant le Clos Muré et, devant la porte charretière ouverte, son avarice de paysan s'émotionnait au gâchis de toutes ces pommes pourrissant en pure perte, comme son instinct de cultivateur sindignait devant tous ces pommiers non gaulés. 11 entrait pour évaluer l'argent galvaudé là par un m feignant » de tenancier, goûtait une pomme, faisait la grimace, et avisait tout à coup le squelette de l'oiseau crucifié :
— B'en ? que qu' c'est qu' cha? V'ià une chouette qui n'ressemble point aux oiseaux d' son espèce.
Comme Aldric Gromare était, de sa nature, inquisiteur et tracassier, il gravissait les cinq marches do l'escalier de la Babaud, et venait flairer l'objet de près :
— Hé! bon Dieu! C'est Aramin, l'perroquet d' not' dame! Elle, qui l'a si longtemps cherché; le perroquet de Mme Germont crucifié comme un chat-huant, à la porte de ce taudis, dans c'verger d' pommes empoisonnées, que malheu" ! Si aile
savait ça, ben sûr qu'aile en f rait une maladie ; elle qu'aimait tant, son Aramin, et qu' c était du vin sucré, et qu' c'était des biscottes et des figues mûres à la saison, et des grains de raisin qui li picorait su la bouche, quasi comme un amoureux, et qu' j'en étions scandalisé, son Aramin pourrissant là comme une bête, un animal si soigné, si choyé qu'aile a fait tambouriner dans trois communes ! Ah ! ben sûr, que si aile apprend c' qu'est devenu son perroquet, aile intentera un procès à la ville, aile n'est pas femme à lâcher prise, aile en a l'moyen ; mais c'est pas moi qu'j'irai lui dire ! Aile s'rait femme à m'mettre dehors moi et les éfants et à nous r'tirer de la ferme ; c'est pas moi, ben sûr, qui irai lui crever l'cœur, à notre maîtresse. Quils lui ont crucifié son perroquet comme not'Seigneur, les brigands de brigands, faut-y qu'y ait des gens qu'aient d'ia mauvaiseté! Pauv' Aramin, qu'est-ce qu'aurait dit que tu pourrirais comme une taupe à la porte d'une grange, toi qu'étais plus dorloté cheu nous que l'neveu d'un roi? J'voudrais ben savoir comment qu' c'est arrivé.
Le paysan, rebroussant chemin, descendait vers les filatures ; il hésitait entre la forge du maréchal-ferrant et l'échoppe du perruquier. 11 se décidait pour le cabaret.
La Mme Germont dont le fermier venait de reconnaître le perroquet, était la châtelaine de
Nointot-les -Fossés. Elle y habitait, huit mois de l'année, une espèce de grande baraque à deux étages, flanquée d'une tour à toit pointu et qui navait rien de seigneurial que son parc. La maison, une vraie caserne avec sa façade de vingt fenêtres, datait du plus mauvais Louis- Philippe; la tour feutrée de lierre et de glycine était un ancien colombier. Ses fenêtres à meneaux et ses anciennes douves permettaient de donner au logis le nom de château. Le parc commandait cinq fermes et était d'un bon rapport. Mme Germont en était usufruitière.
C'était une femme de soixante ans, bien con- .servée, qui avait dû être belle ; sa tournure restait jeune. Elle était très fîère de son pied et de ses bras qu'elle avait très blancs. Mme Germont avait été épousée; la société de la ville ne la voyait pas.
On prétendait qu'elle avait été au théâtre; ses allures ne démentaient pas l'opinion. Mme Germont demeurait très coquette; elle affichait dans sa toilette un luxe soigné que n'admet pas la province. Mme Germont s'habillait à Rouen; ce fait de ne point faire travailler les couturières de la ville indisposait les autres femmes. Il mécontentait aussi les fournisseurs.
Mme Germont y faisait pourtant à elle seule plus de dépense que la mairesse et les deux femmes de notaires; car, fanfrelucheuse et bijoutière, toujours en quête d'un nœud, d'un ruban.
d'une fleur pour un chapeau, d'une chaîne ou d'une bague à réparer, d'une pièce d'étoffe à rassortir, on ne voyait que son coupé sur la route de Nointot à la ville, et les chevaux de Mme Germont (elle attelait à deux) stationnaient toujours devant Mme Clara Muguet, modiste, devant Enard, l'orfèvre, ou devant les pâtissiers,
Mme Germont était gourmande. Tous ses défauts, montrés sans aucune hypocrisie, achevaient de la compromettre dans l'esprit des personnes bien pensantes; Mme Germont, d'ailleurs, ne paraissait pas en peine d'une opinion que son mariage lui avait aliénée.
Quand M. Germont, vieux garçon, sexagénaire à l'héritage guetté par trois neveux mariés et établis dans le pays, amena cette belle jeune femme de trente ans à peine et l'installa à Nointot, ce fut un tollé général dans toute la contrée. Il fallait être une aventurière pour s'être fait épouser par ce vieillard : la ditïérence d'âge qu'il y avait entre eux condamnait d'avance la jeune femme; elle n'obéissait qu'à l'intérêt. L'arrondissement, travaillé par les neveux de M. Germont et les familles de leurs femmes, décida qu'on ne verrait point la nouvelle venue ; son mariage avait déjà gendarmé la province, ses allures et sa jeunesse achevèrent d'indigner les consciences.
Mme Germont était jolie, élégante : sa mise originale déroutait les idées reçues. Le vieux
M. Germont, très épris, aimait à la voir parée. Aux bijoux de sa corbeille, il en ajoutait d'autres : Mme Germont dépensait sans compter. Il n'en faut pas plus, en Normandie, pour déprécier une femme. On ne rendit pas les visites de noce au château. Pis, Mme Germont fit installer une salle de bain dans l'ancien colombier. Etaient- ce assez là des mœurs de courtisane !
Mme Germont se consolait en montant à cheval et en passant deux mois à Dieppe, que venait d'adopter la famille royale.
Puis M. Germont mourut et laissa la jouissance de Nointot et l'usufruit de toute sa fortune à sa femme. Les neveux crurent étouffer de rage, mais le testament était en règle, inattaquable. 11 leur fallait donc attendre la mort de cette gueuse, car elle était bien trop fine pour se remarier. Elle y eût perdu cinquante mille francs de rente.
La ville ne fut pas désarmée ; elle se hérissa au contraire d'une malveillance érupée vis-à-vis de cette fortune qu'elle considérait comme un dol. Elle fit sa cause de celle des héritiers Germont. En province, il ne faut toucher ni à la propriété ni à la famille.
La veuve prit son parti de son isolement ; elle invita des Rouennais à l'époque des chasses. Le château s'emplit, pendant trois mois, de fanfares et d'aboiements de meutes, et, le reste du temps, pour tuer son ennui, elle reçut à sa table le curé.
le médecin et même le vétérinaire et quelquefois des fermiers.
Le pays lai prêta des amants.
Si l'opinion ne retroussa pas la soutane du desservant de Nointot, elle ne fut pas sans friper son rabat (l'abbé Maujan avait trente-cinq ans et était bien fait de sa personne), et elle fut sans scrupules pour les autres familiers. Elle colla successivement dans le lit de la veuve le vétérinaire, M. Tubœuf, un petit roux musclé, frais émoulu de l'école d'Alfort ville, qui soignait le bétail de l'étable et les chevaux de l'écurie ; l'instituteur, M. Daniel, qui n'était pourtant ni jeune ni ragoûtant avec ses yeux chassieux et ses cheveux rares, et, simultanément, tous les fils des fermiers. On lui prêta même des valets d'écurie et on ne lui fit pas grâce de son cocher. Quiconque au château eut le poil dru, l'œil luisant et un brin de moustache, obtint immédiatement de l'opinion publique les faveurs de Mme Germont. C'est ainsi qiie' se venge la province, anonymement et lâchement. Malheur à qui n'a pas su lui plaire ! il est impitoyablement sacrifié. Puis la cinquantaine avait sonné pour la veuve. Toujours coquette, MmeGermonts'était jetée dans les bonnes œuvres: la dévotion lui avait été un port. Avec les premières rides et un peu de poil au menton, il avait bien fallu admettre que c'était enfin Dieu que Mme Germont allait chercher à l'église. L'opinion
s'adoucit un peu devant ses aumônes. Le don d'une cloche à labbaye de Moreux la rapprocha des salons de la ville. Le haut clergé s'entremit. Il y eut échange de visites entre le château et quelques maisons au premier de l'An, à Pâques et aux fêtes carillonnées, mais on se garda de l'intimité.
C'est alors qu'Aramin vint à propos pour alimenter le besoin de médisance et de moquerie dont la province est travaillée ; ce fut une joie de clabauder sur le dernier caprice de cette vieille folle I
Mme Germont avait rapporté de Rouen un magnifique ara, nuancé de rose vif et de bleu clair, une véritable fleur vivante, dont les ailes, teintées de jaune pâle, se déployaient comme deux flammes et dont toutes les couleurs au soleil semblaient fleurir et s'embraser. La vieille dame avait reporté sur le perroquet tous les besoins d'expansion d'une jeunesse tumultueuse et justement soupçonnée. Elle affichait pour cette bestiole une extravagante tendresse.
Comme le disait M. Pintois, le juge de paix: Caracalla élail égalé. Celle femme élail digne de vivre sous la décadence romaine : c' élail dujélichisme el da pire, de la zoolàlrie, puant lafdle de joie à plein nez'.
Aramin avait un perchoir d'ébène, un autre en bois de citronnier ; il ne quittait ni jour ni nuit sa maîtresse. 11 dormait dans son cabinet de toilette. Une femme de chambre congédiée assm-ait
2i DU TEMPS QUE
« dans son lit, son bec noir à côté de la tête de Madame, sur le même oreiller ». En tout cas, il mangeait à table avec elle, buvait dans son verre, mangeait du raisin sur ses lèvres. On aurait dit deux amoureux : l'office était scandalisé. Il lui arrivait de l'emporter avec elle à la ville, dans son coupé, et on lavait vue descendre chez les fournisseurs et s'asseoir dans les boutiques avec son perroquet sur le poing. Spectacle sans précédent et qui ameutait les gamins aux devantures. D'ailleurs, elle ne passait pas une minute sans le bécoter.
Il s'appelait Aramin, comme un Turc. Un nom d'émir à un perroquet, cela révélait-t-il assez une âme d'odalisque ! Et, dernière folie, elle avait fait faire, pour l'emmener en promenade, une petite chaînette d'or, semée de rubis, qu'un anneau de jade lui fixait à la patte. C'est ce précieux Aramin qui avait disparu, le 14 juillet, pendant le feu d'artifice tiré sur la pelouse du château. Une malencontreuse fusée, tombée dans le cabinet de toilette par une fenêtre ouverte y avait allumé les peignoirs de Mme Germont, et toutes les penderies avaient flambé. Aramin avait dû rôtir avec, car on ne l'avait jamais revu.
On crut longtemps qu'il avait fui par la fenêtre et gagné les ombrages du parc. Longtemps, l'inconsolable Mme Germont s'était bercée de cet espoir. On fouilla tout le domaine, puis on battit
la campagne, les bois et les fermes. Les recherches avaient été poussées jusque dans les communes voisines. Aramin fut tambouriné par le gardechampêtre, sur la place des villages, et de fortes récompenses furent clamées et claironnées... Nouvel oiseau phénix, Aramin n'avait jamais reparu.
Aldric Gromare, attablé à la Branche de houx, entre le forgeron Malroux et Bricou, perruquier, terminait son enquête. Le cerveau un peu chaviré d'émotion et aussi de tan t de rincettes et de poussecafé, Aldric comprenait maintenant quelle voix nasillait : « // tombera de l'eau ce soir. Les prés sont verts, le ciel est noir ». quand Babaud Monier et les autres commères s'éberluaient à regarder le chat Mirou, sorcier et ventriloque. Il savait aussi pourquoi l'affreux oiseau de riialhu, qui taraudait dans le grenier et qu'on avait cloué au vantail de la porte comme une bête jeteuse de sorts et maléfique, avait les plumes roussies et noircies par la flamme. Cette bête-là était échappée d'un incendie et non pas de l'enfer. Ce pauvre Aramin, surpris et aveuglé par les flammes, s'était envolé à tired'aile dans la campagne ; il avait fui sous le ciel nocturne, éperdu et épouvanté, toujours droit devant lui, et à l'aube, s'était réfugié par une lucarne ouverte dans le grenier de Babaud Monier.
Abruti de terreur, il y était demeuré un mois, tapi dans l'ombre, s'y nourrissant de graines et de fruits là entassés. Par moment, ily jacassait son
caquetage appris de perroquet. Jusqu'au jour où la bêtise populaire le chargea des crimes prêtés à Mirou, le chat sorcier.
— C'te pauv' bête ! Ah ! ben sûr que j' n'irai point l'dire à madame ; elle qui l'aimait quasi comme son éfant ! Aile s'rait capable d'en périr, si aile savait c'que son Aramin a enduré ; l'ont-y fait sqffrir, l'ont-y fait soffrir ! Ah ! les brutes !
Et il se retirait après avoir réglé les tournées.
Aldric Gromare reprenait le chemin de la ferme ; mais, en homme avisé, dès la nuit noire, il revenait sur ses pas, pénétrait dans le Clos Muré, déclouait le pitoyable squelette et l'emportait précieusement roulé dans sa blouse.
A quelque temps de là, il le retrouvait, comme par hasard, dans la charpente d'une de ses granges et, avec mille précautions, en prévenait cette bonne Mme Germont. Celle-ci fondait en larmes, demandait à voir la chère dépouille, prenait une crise de nerfs devant l'horrible chose et se décidait à la faire incinérer.
Une urne d'albâtre recueillait les cendres de l'oiseau martyr. Elle orne encore la cheminée de la chambre de Mme Germont.
Maître Aldric Gromare, pour avoir retrouvé les restes d' Aramin dans sa grange, a été diminué de cinq francs sur son loyer annuel.
Moralité : il faut toujours duper les cœurs généreux. Il n'y a pas de bonheur sans mensonge.
HOGUEMORE
Le fantastique des bêtes, leur rôle mystérieux et parfois efficace dans les circonstances graves ou définitives de notre vie; leur intervention quasi tutclaire aux tournants dangereux de certaines existences ; leur apparition comme providentielle; toutes choses étranges, imprévues et inexplicables, oii la naïveté des peuples enfants voulut voir la présence de fées et de dieux, j'en ai, un jour, profondément ressenti les effets, et dans une stupeur enivrée d'épouvante, j'ai pu mesurer, à la puissance de l'enchantement subi, combien la race aryenne est encore vivace dans un petit collégien normand.
Je pouvais avoir de douze à treize ans. J'étais interne dans un lycée de Paris, à Henri IV, je crois ; le lycée Henri IV, dont les préaux de
récréation sentaient planer sur eux l'ombre amincie ou dense de la vieille tour Clovis. Les grandes vacanceS; je les passais en Normandie : un mois chez les miens, dans la petite ville de la côte où j'ai grandi; quinzejours chez ma grand'mère, aux environs de Rouen; la dernière quinzaine de septembre, chez une sœur de mon père, demeurée veuve avec une fille de cinq ans plus jeune que moi, ma tante d'Epresménil.
Matante d'Epresménil, blonde, pâle et intéressante avec ses boucles à l'anglaise et ses éternels crêpes noirs, habitait sur les hauts plateaux de Criquebeuf, entre Étretat et Le Havre, une espèce de château environné de fermes, lesquelles n'empêchaient pas de faire du domaine de ma tante l'endroit le plus triste et le plus isolé de la région.
Le château s'appelait Hoguemore et la propriété avait toute la mélancolie de ce nom. Était-ce le voisinage de la mer, dont on sentait déferler le grand souffle et qui mettait aux feuilles comme un goût de sel, ou la détresse infinie de toutes ces terres labourées, au milieu desquelles Hoguemore apparaissait comme une île, cerné à deux lieues à la ronde de cultures de lin, de seigle, de luzerne et de colza? Mais au milieu de cet océan de récoltes, devant la morne élendue de ces plaines bornées à l'ouest parla Manche et que jalonnaient de rares clochers de villages aux autres points cardinaux, ma cousine Cécile et moi périssions
d'ennui dans Hoguemore : la situation éventée en était, prétendait-on, d'une salubrité parfaite pour nos jeunes poumons.
A vrai dire, Hoguemore était plutôt une maison de campagne qu'un château. Quoique bâtie en 1840, la demeure était de style Louis XIII. De beaux encadrements de pierre se détachaient sur le rose des briques et un double avant-corps, se renflant à chaque extrémité de la maison, y tenait lieu de tourelles. Un immense perron de cinq degrés surélevait Hoguemore dans toute sa longueur; toutes les pièces du rez-de-chaussée s'ouvraient sur le perron, par de hautes portes-fenêtres et de forts volets intérieurs n'empêchaient pas qu'on ne fût dans les salons du bas comme dans une lanterne, avec les perspectives du parc encadrées dans toutes les vitres.
Tout cela faisait de Hoguemore un endroit assez lugubre, mais la détresse en était surtout, pour moi, dans les horizons, ces immuables horizons de terres labourées, apparus au bout d'une allée, à l'extrémité d'une pelouse, et faisant du parc un îlot de verdure, au milieu de la monotonie des champs.
Toutes ces tristesses seyaient bien à la beauté de ma tante d'Epresménil; sa langueur de blonde rêveuse et indolente, l'éclat de son teint, rehaussé par ses voiles de deuil, trouvaient un cadre à souhait dans les hautes pièces de Hoguemore.
Ma tante d'Epresménil navait pas plus de vingthuit ans, ma cousine Cécile en avait six. Romanesque, du romanesque sentimental et un peu niais de cette époque et grande liseuse de George Sand, ma tante d'Epresménil dévorait alors tous les romans de Feuillet et s'attardait, très avant dans la nuit, à jouer au piano du Chopin et du Schumann. Elle promenait ses regrets avec grâce, plus peut-t'tre pour la galerie que par amour du défunt, qui l'avait rendue fort malheureuse, et sans aucun cabotinage mais parce que, très femme, elle s'était fait une attitude de sa douleur.
Dans le pays, on l'appelait la Veuve. Un profond respect entourait Mme d'Epresménil.
Ce veuvage, noblement porté, devait la conduire, quelques années plus tard, à un riche mariage. Ma tante d'Epresménil ramassait, un matin, trois millions dans la traîne de sa robe de deuil : les épouseurs de province apprécient les femmes fidèles.
Pour le moment, ma tante d'Epresménil, un peu captive de ses fermiers qui l'auraient payée plutôt mal s'ils ne l'avaient sentie sur leur dos, passait à Hoguemore huit mois de l'année. Mon oncle d'Epresménil avait quelque peu grevé ses biens d'hypothèques, et la jeune femme avait à cœur de les éteindre. C'était une femme de tête, qui, toute sentimentale qu'elle fût, savait qu'il n'y a rien sans situation établie, et, Normande
LES BETES PARLAIENT 3i
avant tout, aimait les placements sûrs elles rentes nettes.
Elle se sacrifiait, disait-elle, à sa fille, et, par raison, habitait Hoguemore, où elle ne s'amusait guère. Je crois même, entre nous, qu'elle y mourait de peur.
La demeure, du reste, était des plus isolées : 500 mètres la séparaient de la ferme la plus proche et le personnel du château était des plus réduits, toujours par raison d'économie. Les hommes couchaient dans les communs, au-dessus des écuries, à l'exception de Jean, le valet de chambre, logé sous les combles avec la femme de chambre et la cuisinière. Il n'y avait donc qu'un homme au château, car mes douze ans à moi ne comptaient guère, et encore ne passais-je que quinze jours par an à Hoguemore.
La maison était donc occupée par quatre femmes, confiées à la garde de Jean.
Ma tante elle-même trouvait celte garde insuffisante, car, la nuit close, nous ne nous attardions guère dans les salons du rez-de-chaussée. Le dessert expédié, la table encore servie, on montait dans la chambre de ma tante, laquelle, vaste, aérée, exactement de mêmes proportions que le salon, commandait tout le palier du premier, et ouvrait les deux battants de sa porte sur les marches de l'escalier d'honneur.
En sortant de chez elle, le matin, Mme d'Epres-
ménil en embrassait du regard Fénorme cage, et jusqu'aux panoplies du vestibule d'en bas, reflétées dans le damier noir et blanc des dalles.
J'occupais une petite chambre, à côté de celle de ma tante; nous montions à huit heures et demie. On couchait Cécile à neuf. Mme d'Epresménil me supportait auprès d'elle jusqu'à dix, et, pendant qu'enfoncé dans quelque livre illustré, je me passionnais pour les malheurs immérités d'un courage soupçonné ou d'une vertu méconnue, ma tante, elle, assise au piano, trompait les aspirations de son âme romanesque et dépareillée dans quelque valse de Chopin ou quelque rêverie de Schumann.
Or, un soir, — c'était vers le 25 septembre, — un temps orageusement lourd avait pesé toute la journée. Dans le parc engourdi de chaleur, oii pas un souffle d'air ne remuait une feuille, nous étions restés jusqu'à quatre heures, réfugiés, ma tante, ma cousine et moi, au plus profond de la futaie : l'ombre verte n'y donnait plus de fraîcheur. Impossible de rester au château : on respirait du feu dans les pièces, du feu sur les pelouses et dans les allées découvertes ; et c'était, avec les tempes sèches et bourdonnantes, une soif que rien ne pouvait éteindre, une angoisse opprimante, sous un ciel jaune et bas, un ciel, on eût dit, obscurci de cendre et dont l'éclairage faux rappelait celui des Primitifs dans les agonies
du Golgolha. Vers cinq heures, de grosses gouttes s'étaient mises à tomber, puis une pluie torrentielle. Nous avions dû regagner la maison sous une ondée cinglante ; le ciel avait crevé avec des roulements de tonnerre, des fracas de foudre, des illuminations d'éclairs, et toute la campagne avait respiré. La pluie était tombée pendant trois heures, bue, on aurait dit, jouisseusement par la terre. Maintenant, dans le parc hanté d'une odeur d'ozone, c'était le bruit des gouttes perlant de feuille en feuille, le souffle humide et comme apaisé de la verdure heureuse, une joie de rajeunissement de la campagne mouillée, et dans le ciel lavé, balayé de nuages couleur de nacre, la limpidité d'une lune de cristal.
Oh I ce clair de lune de septembre après ce soir d'orage! Comme on voyait loin, loin sur le plateau des fermes !
Nous étions, ma tante et moi, dans sa chambre. Par les fenêtres grandes ouvertes montait une senteur fine de lierre humide et de chèvrefeuille. Il devait être très tard, un peu plus de onze heures. Dans la maison endormie, ma tante d'Epresménil me laissait lire auprès d'elle. Elle n'avait pas touché son piano, ce soir; la pluie l'avait détendue de bien-être, et comme une grande fleur épanouie, silencieuse et molle, elle s'abandonnait à l'enchantement du silence et de la nuit.
Moi, je lisais. C'était, je me souviens, une
histoire de fées; l'histoire halkicinante et passionnante d'une princesse errante et fugitive à travers les régions périlleuses d'un royaume ennemi. Florimonde avait fui, emportée malgré elle dans le vent d'une panique, ses armées en déroute l'avaient entraînée, elle et son chariot de guerre, sur un territoire inconnu. Assaillie, là, par des hordes sauvages, elle n'avait dû son salut qu'au dévouement de sa nourrice et avait pris à travers champs. Elle avait escaladé des haies, franchi des fossés, durant des jours et des nuits, rôdé à travers des marécages et longé des fondrières hantées d'étranges feux follets. Maintenant, elle était parvenue dans un bois, un bois humide et rouillé de novembre, aux vieux arbres vêtus de mousse et dont le sol suintait en criant sous les pas. Dans ce bois pourri et gras, elle suivait entre de hauts talus une avenue de grands arbres, une avenue obscure et droite qui s'enfonçait dans une ombre dheure en heure plus dense, interminable, et d'heure en heure, le sol mouillé collait davantage à ses pas.
Mystérieuse allée! le sol gluant en remuait maintenant d'une façon inquiétante. Un grouillement immonde pullulait sous ses pas : des petites formes noires, sautant d'un bond à travers le chemin, se croisaient d'un talus à l'autre. Visqueuses et froides, la princesse les sentait grimper le long de ses chevilles et retomber dans l'herbe avec un
bruit mou. Cela rampait et sautelait à demi, et parmi toutes ces choses vaguement animées et flasques, la princesse écœurée se sentait défaillir. L'allée obscure était envahie de crapauds ; ils étaient légion, ils peuplaient le creux des racines et les talus d'herbes molles. Elle en avait maintenant jusqu'aux genoux, et c'était dans la nuit d'automne une marée mouvante et innombrable.
Or, dans le silence de la maison déserte un cri plaintif et doux tout à coup s'éleva, et, en même temps, comme le frôlement dune chose pesante fut entendu par nous : quelque chose de mou montait l'escalier !
J'avais les tempes moites ; ma tante, elle aussi, s'était dressée, toute pâle. Délibérément, elle ouvrait toute grande la porte qui commandait l'escalier d'honneur. Les marches étaient toutes blanches de lune. En bas, dans le vestibule, la porte d'entrée béait toute grande ouverte, donnant sur l'enchantement du parc. Sur les degrés de l'escalier, quelque chose de grisâtre ascensionnait lourdement.
Un crapaud était là, ses petites pattes escaladaient péniblement chaque marche; son ventre blême s'étalait, flasque, en s'y posant. La bete venait évidemment du dehors. Mais qui avait ouvert la porte du rez-de-chaussée? Ma tante regardait la pendule; elle marquait minuit moins dix. 11 y avait quelqu'un dans la maison; un
malfaiteur, plusieurs peut-être, s'étaient introduits dans la demeure et nous étions seuls avec deux femmes et le vieux Jean !
Ma tante sonnait et sonnait encore. Des carillons exaspérés emplirent toute la maison. Les bonnes furent longues à descendre. En bas, on entendait courir dans les salons. Nous n'osions faire un mouvement. La cuisinière descendit la première. La vue de la porte ouverte la figea; puis vint Rosa, la femme de chambre. Jean avait découché, car on eut beau sonner, il ne vint pas. Ma tante ayant pris un vieux pistolet s'efforçait d'en manœuvrer la batterie. Sur le palier les domestiques défaillaient à demi-mortes. Et le crapaud montait toujours. La demeure paraissait agrandie de silence. On entendait nos dents claquer de terreur.
En bas, les allées et venues cessèrent. Tout à coup, un fracas de vitres brisées s'éteignait dans un vacarme de Aolets qu'on refermait.
Ce fut une nuit terrible. Le lendemain, on trouva l'office et la salle à manger dévalisés ; on avait enlevé toute l'argenterie et une pendule de Boulle à laquelle ma tante attachait un grand prix. Les malfaiteurs, dérangés par les sonneries exaspérées de ma tante, avaient fui par une fenêtre de l'office. Jean, le vieux valet de chambre, fut retrouvé noyé dans un fossé du parc. C'était un coureur de guilledou. On avait dû l'attirer dehors
par l'appeau de quelque cotillon. On connaissait ses habitudes; les malfaiteurs étaient du pays.
Que serait-il advenu de nous sans le crapaud providentiel et donneur d'alarme?
Coïncidence de cette lecture hallucinante et de cette tulélaire intervention d'un crapaud : il y a dans certains hasards, des affinités indéniables.