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LES OIES DE PIROU

L'automne dernier, je passai quinze jours en Basse -Normandie, entre Coutances et Lessay, chez un ami.

Bélin vit, aujourd'hui, retiré dans le Cotentin. Le pays est pittoresque et triste, éternellement battu par le vent d'ouest qui fait la mer remueuse et le ciel balayé de grosses nuées grises : les ciels de colère et de détresse dont le peintre Cottet fixe si impérieusement la vision dans ses études bretonnes. Entre un océan couleur de fiel (tant les récifs y échevèlent de goémons dans une eau trouble et sableuse) et la monotonie de pâturages désespérément verts, nous passions le temps à excursionner dans les environs. Il faut bien tuer les heures pendant ces longues journées d'automne campagnard ! Il n'était pas de

semaine où mon ami Mamûce Bélin ne m'emmenât trois fois au moins visiter quelque ruine d'abbaye ou de château, vestiges moyenâgeux de splendeurs historiques dont le nombre atteste encore les interminables luttes des autochtones contre les envahisseurs normands.

Nous avions ainsi visité le château d'Argouges, oii une tradition populaire place l'aventure héroïque de la Fée. La légende est presque la même que celle de Mélusine en Limousin.

Comme Lusignan, un sire d'Argouges, retour de la chasse, rencontre un soir, au bord d'une source, une dame d'une beauté merveilleuse. Il s'éprend délie et l'épouse sous l'expresse condition qu'il ne prononcera jamais plus le mot « Mort » . Le d'Argouges amoureux tient sa promesse et la mystérieuse épousée lui donne plusieurs enfants, jusqu'au matin où, dépité d'attendre, depuis une heure, sa femme attardée aux soins de sa parure : « Belle dame dit-il à la comtesse, seriez bonne à aller chercher la Mort, car vous êtes bien longue en vos besognes «, et sur un cri déchirant, comme si on lui eût porté un coup mortel, la fée d'Argouges s'évaporait dans l'air. En fuyant, elle imprimait sa main sur la porte du château. Les cris lamentables de la victime retentissent encore dans les ruines d'Argouges : « La mort! la mort ! )), pleure, le long des nuits, sous les étoiles d'hiver et les lunes d'avril, l'âme en peine de la fée.

C'est, à peu de chose près, je le répète, la légende des Lusignan; c'est aussi, dramatisée par le moyen âge, la fable exquise de Psyché; l'ordre transgressé entraîne la perte de l'être cher. Après Argouges, nous visitâmes Bânes, où la songerie populaire a hrodé presque la même légende, en la prêtant cette fois à Marguerite de Champagne, femme de Philippe d'Argouges, seigneur de Crutot, et c'est ainsi qu'à travers le temps et l'espace, les mêmes imaginations se retrouvent incarnées, selon le terroir ou la race, dans différentes figures, — différentes d'apparence seulement, car l'âme humaine est identique, — et, sous tous les climats, mythologie du Nord, mythologie grecque ou panthéisme hindou, l'homme a presque la conception unique de la beauté et du sym.bole.

Mon ami Maurice Bélin est un Normand normannisant, féru de sa Normandie et fanatique de ses traditions. 11 ne me faisait grâce d'aucune, et, très érudit, annotait pour ainsi dire chaque paysage de quelque récit fabuleux ou mélancolique. La nostalgie avait fini par me serrer le cœur. La tristesse de ces hauts plateaux et la solitude de leurs champs de genêts et d'ajoncs roussis par le Acnt d'ouest, l'isolement de ces petites criques à l'abandon, épousées jusqu'à ras du roc par une mer sournoise et sauvage ; le deuil éternel de ces ciels bouleversés et bas et jusqu'à la stupeur douloureuse des vieux pommiers convulsés et ter-

dus, toute cette nature châtiée et en révolte contre la rudesse dun climat hostile, tout cela avait fini par m'assombrir les idées et par tisser en moi une trame funèbre de rêves et de regrets, canevas merveilleux pour l'éclosion magique des fantômes du passé.

C'est sur cet incomparable état d'âme, né de l'ambiance des êtres et des choses, que les conteurs de légendes, qui sont des brodeurs à leur manière, établissent les plus belles tapisseries du romanesque et du merveilleux.

Un soir que nous rentrions à Lessay, par un de ces crépuscules équivoques et je dirai même sorciers, qui prêtent un caractère étrange à tout paysage et font menacer le tronc d'arbre et ricaner le rocher, un de ces mauvais crépuscules qui déforment, allèrent et transforment et vous font désirer, à l'horizon, des silhouettes de donjons et de clochers dentelés, nous débouchions au tournant d'un chemin devant une petite colline, moins qu'une colline, un mamelon empourpré de bruyères, où, parmi de vagues éboulis de terre, se devinaient des pans de mur et une tour effondrée.

Le ciel était d'un rouge de plaie avec des traînées d'or verdâtre de l'aspect le plus sulfureux. Sur cet horizon sinistre, la ruine s'imposait, torve et grandiose, embusquée là dans celte solitude comme une fée jeteuse de sorts. Nos mon-

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tures elles-mêmes (nous étions à cheval), dressaient l'oreille et s'arrêtaient. Alors, Maurice me désignant les vieilles murailles :

— Pirou ! un des plus vieux châteaux de ce pays, une des plus étranges légendes aussi. Il fut habité par des fées. Ces fées étaient les filles d'un grand seigneur du temps ; elles avaient bâti le château de Pirou bien des années avant l'invasion normande, et elles y passaient leurs jours dans la plus édifiante communauté, cultivant les simples, composant des philtres, broyant des onguents et faisant des conjurations magiques pour secourir les pauvres, les malades et, dans leur détresse, les pèlerins voyageurs. Elles étaient déjà vieilles quand apparurent sur les côtes les premières barques des pirates. Troublées dans leur solitude par la descente des Normands et redoutant les violences des Barbares, elles imaginèrent pour s'y soustraire, de se transformer en oies sauvages. A la vue du premier casque pointu des envahisseurs, les fées de Pirou prirent leur vol. En oies sauvages ! 11 n'est que la vieillesse et l'expérience pour inventer d'aussi admirables précautions ! Malgré leur métamorphose, les fées du Pirou n'abandonnèrent pas leur demeure. Pendant des siècles, tous les ans, le premier mars, une troupe d'oies sauvages revenait habiter les nids qu'elles s'étaient creusés dans les murs du château.

Il Y a mieux. Vigneul Marville, à qui j'emprunte ces détails, ajoute ceux-ci : « Lorsqu'il naissait un garçon dans l'illustre maison de Pirou, les mâles de ces oies, étalant leurs plus hellesr plumes grises, prenaient le haut du pavé dans les cours du château ; mais naissait-il une fdle, les femelles, en plumes plus blanches que neigé, prenaient la droite sur les mâles. Que si cette fdle devait être religieuse, on remarquait une de ces oies entre les autres, qui ne nichait point, mais demeurait solitaire dans un coin, mangeant peu et soupirant dans son cœur. ))

Mais il en est de cette légende comme des autres. 11 y a plus de vingt ans que des butors de village ont détruit dans la muraille les nids des oies seigneuriales. Ces ruines n'abritent plus que des orfraies. Les dieux s'en vont et l'orgueil de l'homme s'en console, mais les tendres et les imaginatifs sentent peser plus douloureusement le vide des heures dans un temps désormais sans symbole et sans foi.

Chimériques, si l'on veut, cela je vous l'accorde; mais si compatissantes aux tristesses de nos destinées, les fées n'auraient jamais dû s'éloigner sans retour. C'était une douceur que d'y croire. Le mensonge est la seule raison de vivre ; il y a tant de douleurs ici-bas à plaindre et à alléger !

Nos chevaux avaient repris leur allure, et les

premiers toits de Lessay s'accusaient en ombres plus denses dans la grisaille de la nuit.

Ce fut un retour mélancolique.

Le hasard voulut qu'au dîner, la cuisinière de Maurice nous servît une oie. Farcie d'oignons, de m.arrons et de thym, elle était dorée et juteuse.

— La dernière fée de Pirou ! disais -je en faisant allusion à notre promenade.

— Ne goguenarde pas, faisait mon hôte, tu me brouillerais avec ma cuisinière. Anastasie serait tout à fait capable de me quitter. Les oies de Pirou sont très populaires, et le bas peuple y croit encore. Ah 1 ils ont la superstition tenace ! Il n'y a pas dix ans que leur souvenir faisait encore une victime à Barqueville, un petit hameau voisin de Lessay. Nous l'avons traversé pour rentrer en ville.

— Non ! que me dis-tu là ?

— Lexacte vérité. Les oies de Pirou ont fait perdre la tête à une pauvre marchande de volailles et l'ont fait entrer à l'hospice de Lessay. Je crois même que la mère Bailhache y est encore.

— La mère Bailhache a \u les fées?

— La mère Bailhache a vu mieux que les fées ; elle a vu ses propres oies... mais dans des conditions telles, que toi et moi aurions hurlé de peur. C'est une histoire tout à fait hoffmannesque. Un

concours de circonstances tout à fait imprévues y fit la réalité plus effarante qu'un conte fantastique. Tout le monde, ici, te la racontera. D'ailleurs la voici :

« La mère Bailhaclie, fermière, était une notoriété des marchés de Lessay et de Coutances. Depuis quarante ans, elle y apportait ses volailles le samedi et le mercredi. Je l'ai toujours connue. Dès ma plus tendre enfance, je me vois arrêté devant ses grands paniers pleins de piaillements de poules et de gloussements de canards. La mère Bailhache était presque une puissance, elle avait la plus belle clientèle de Lessay, et, quand une figure de cuisinière ne lui revenait pas, il lui arrivait très bien de refuser de lui vendre. La mère Bailhache était quinteuse et fantasque; elle ne souffrait pas le marchandage, et traitait en égales les plus grosses dames de la paroisse; mais, avec elle, on était toujours sûr d'être bien servi. Elle avait une façon de vous tàter la volaille au croupion qui était sans réplique. Mme Bailhache était la fournisseuse attitrée de la haute bourgeoisie. On se servait chez elle de père en fils; la mère Bailliache ne se souciait pas de vendre aux hôtels. Ma grand'mère et ma mère lui achetaient toujours l'oie de Noël et le dindon de Pâques,

« Pour populaires que soient, ici, les oies de Pirou, on n'en est pas moins friand de la chair de leurs pareilles; l'oie est, dans ce pays, le plat

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classique et le régal des fêtes carillonnées de l'hiver : oies de Noël, oies du Jour de l'An et du jour des Rois.

« La mère Bailhache fournissait toujours les plus belles, et c'étaient, non seulement celles de sa ferme qu'elle promenait dans les marchés, mais aussi celles des environs qu'elle raflait deux mois d'avance pour les engraisser. L'hiver de 92, qui fut, comme tu le sais, très rigoureux, la mère Bailhache se trouvait à la tête d'un troupeau d'oies et de « jars », comme elle n'en avait pas eu depuis plusieurs années. La Noël tombait justement un vendredi. Le marché de Lessay qui a lieu le mercredi était pour elle un marché de grande vente. Elle distrayait dix oies de son troupeau, les plus grasses et les plus à point, et pour n'avoir pas à les pourchasser et à s'en saisir le matin du marché, pour les apporter enfin aux clients, bien blanches et bien nettes, elle avait l'idée de les enfermer dans son cellier.

« — Allez donc maintenant barboter dans vot' mare, sales bêtes 1

c( Et, ravie de son invention, sur un tour de clef donné à la serrure, la voilà vaquant aux soins de la ferme. Cela se passait le lundi soir, l'avantveille du jour de marché.

« Le mardi, vers quatre heures, la mère Bailhache eut la curiosité d'aller voir comment se comportaient ses bêtes.

« Elle reprend son trousseau de clefs, ferraille dans la serrure et ouvre la porte. Quel spectacle I Les dix oies gisaient inanimées. Le cou pendant, l'œil éteint, les ailes à demi ouvertes, les unes sur le ventre, les autres sur le dos, les dix oies de la mère Bailhache, la fine fleur de sa basse-cour jonchaient la terre battue du cellier.

« — Jésus-Marie ! s'écriait la vieille, on leur a jeté un sort ! ou bien c'est-y la belette qui les a étranglées ?

« Elle joint les mains, lève les bras au ciel, ameute la ferme, garçons de cour et servantes.

« Pas de traces de sang, donc pas de belettes. Les oies étaient encore toutes chaudes ; leurs pattes n'étaient pas encore raidies.

« Elles auront trop bâfré, car elles ont le ventre rond. C'est si vorace ce bétail-là !

« Et, comme la mère Bailhache, en Normande avisée, ne voulait pas perdre le bénéfice de ses oies, elle se mettait immédiatement à les plumer, installant tous les gens à la besogne. Les bêtes étant encore chaudes, il fallait en profiter; elle les porterait à Lessay toutes nues et parées, comme les vendent les marchands de comestibles ; elle pouvait se permettre ça, la mère Bailhache, sa clientèle n'y verrait pas malice, et puis, ça enchanterait les cuisinières. Voilà les oisons plumés, mais comme rien ne gèle plus facilement que la volaille tuée, qu'on était le 21 décembre, et que ces vo-

laliles morts pouvaient tenter les rats, la mère Bailhache eut l'idée de faire transporter ses dix oies dans sa chambre : elle aurait l'œil dessus en dormant ; c'était déjà bien assez qu'elles eussent trépassé.

« On met les oies en tas dans un coin. La mère Bailhache se signe, se couche, éteint la chandelle et s'endort.

« La fenêtre de sa chambre était sans volets et sans rideaux, une lune d'hiver éclairait toute la pièce. Vers les minuit, de légers froissements, un bruit de pas mous, des vagissements et puis des plaintes éveillent la vieille femme en sursaut. Un grouillement déformes blêmes emplit un coin de sa chambre; ce sont des nudités sans nom, comme on en voit dans les cauchemars ; des cuisses grenues, des ailerons et des ventres. Cela rampe, essaye de voleter et sautèle dans un enchevêtrement obscène avec des cris plaintifs et des torsions bizarres; ce sont les crapauds ailés des tentations de saint Antoine et les gnomes à. cous d'oiseaux des Sabba.s de Goya. La mère Bailhache, les yeux écarquiilés d'épouvante, croit que le diable est dans sa chambre. De longs cous plumés se tendent vers son lit, des becs la menacent et d'autres mordent ses draps, et dans cette horde d'êtres sautelants, contorsionnés et blêmes, la mère Bailhache reconnaît les spectres de ses oies, ses oies plumées et ressuscitées, fantômales, effa-

rantes, presque apocalyptiques d'imprévu et d'effroi.

« Les oies de Pirou ! Les gens de la ferme accourus à ses cris la trouvèrent claquant des dents et ressassant cette unique phrase avec la ténacité d'une folle : Les oies de Pirou !

« La mère Bailhache ne retrouva jamais la raison ; on dut la faire entrer à l'hospice. Les oies de Pirou l'y tourmentent encore.

« Et les oies, me direz-vous, ces malencontreuses oies magiques, qui les avait plongées dans ce sommeil étrange et pareil à la mort? Mais ellesmêmes I En se démenant dans le cellier, où la mère Bailhache mettait ses provisions d'hiver, elles avaient renversé un grand bocal de cerises à l'eau-de-vie; le bocal s'était cassé, les cerises répandues et, en gloutonnes qu'elles sont, les oies s'étaient jetées sur l'aubaine, et s'étaient grisées comme des personnes naturelles. C'est ivresmortes que les avait trouvées la fermière et, dans sa stupeur, sans même chercher d'oii venait le dégât, c'est ivres-mortes que la mère Bailhache les avait fait plumer et porter dans sa chambre.

« Peu à peu dégrisées, et surtout ranimées par la sensation de la douleur, les malheureuses oies plumées vives avaient, en pleine nuit, réveillé la pauvre femme parleurs mouvements et leurs cris.»

Les oies de Pirou ! Il n'en faut pas i:)lus pour accréditer une légende.

Du temps des belles dames

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