PREUVES DES ALTÉRATIONS DD TEXTE DES PSAUMES
Noua avons montré plus haut que le texte des Psaumes pouvait être altéré, comme celui de tous les autres ^
livres de l’Ancien Testament et, nous pourrions ajou- '
ter, de l'antiquité en général. Tl s’agit maintenant de prouver qu’il l’a été en effet de plusieurs manières et en plusieurs endroits.
En premier lieu, certains psaumes distincts, exprimant des idées et composés dans des circonstances différentes, ont été parfois réunis en un seul. D’autres, au contraire, ont été séparés en deux. Et cela surprend peu, quand on se rappelle les divergences qui existent à cet égard entre la version des Septante et le texte masorétique. Les Septante réunissent en un seul le IX' et le X', et non sans motif; ils font de même, mais à tort, du CXIV* et du CXV'. En revanche, ils divisent le CXVI* et le CXLVII' en deux. La première de ces séparations (à partir du verset 10) n’est certainement point fondée, quoiqu’elle soit excusable en ce sens qu’elle a été occasionnée , comme nous le verrons plus loin, par une interpolation ; mais la seconde (à partir du verset 12) ne manque pas de vraisemblance. Quoi qu’il en soit, on voit par là qu’au III' siècle avant notre
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ère les manuscrits différaient encore considérablement à cet égard.
Aussi a-t-on reconnu depuis longtemps que les psaumes XLII et XLIII n’en doivent former qu’un seul, comme le démontre jusqu’à l’évidence le refrain qui termine chacune des trois strophes dont il se compose. La plupart des exégètes reconnaissent de même que le psaume XIX doit être séparé en deux, dont le premier a pour sujet la révélation de Dieu dans l’univers, et remonte, suivant toute apparence, à une haute antiquité, tandis que le second, qui traite de la beauté de la loi de l’Etemel, est sans doute beaucoup plus récent. Le psaume XXVII se compose aussi de deux psaumes bien distincts, et, à mon avis, peut-être de trois. Le premier, qui exprime une complète confiance en Dieu, fut composé à une époque où le psalmiste avait triomphé de tous ses ennemis, et se termine au verset 6. Le second se rapporte à une situation toute différente ; dans le malheur le psalmiste implore le secours de son Dieu. Enfin le troisième, si notre conjecture est fondée, partirait du verset 11, qui ressemble plutôt à un commencement. Quant aux autres modifications qu’on a proposées, comme la réunion des psaumes CXTII et CXIV, CXVII et CXVIII, la division du psaume XXIV (v. 1 - 6 et 7 - 10) et du psaume XXXII (v, 1-7 et 8-11), elles sont fort incertaines, pour dire le moins.
Mais il n’en est pas de même du psaume V. Il se compose, à mon avis, de doux cantiques bien distincts, dont le premier se termine au verset 8 ; et il nous paraît étonnant que personne ne l’ait remarqué jusqu’ici. Le rhythme de l’un est différent de celui de l’autre. Le premier se compose de deux strophes de trois distiques chacune, et d’un distique final, tandis que le second se
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compose d’un distique (ou peut-être d’un tristique) initial, de trois strophes de deux distiques chacune, et enfin d’un distique final. Du reste, le sujet est le même : dans l’un comme dans l’autre le psalmiste implore le secours de l’Etemel contre ses ennemis.
Chacun des cinq livres, dont se compose le recueil des Psaumes (à l’exception du dernier), se termine par une sorte de doxologie très-reconnaissahle, qu’on a eu le tort de ne pas séparer des psaumes XLI (v. 14), LXXII (v. 18-20), LXXXIX (v. 53), et CVI (v. 48) (1). Le dernier se termine simplement par Halelou-Iah (Louez l’Eternel), et cette formule liturgique se retrouve au commencement et à la fin d’un grand nombre des derniers psaumes, dont elle ne devait, suivant toute probabilitéj pas faire partie à l’origine. Il y a eu parfois des additions plus considérables et qui tranchent si fortement sur le fond du psaume à la fin duquel elles se trouvent, qu’il est impossible de les méconnaître. Déjà un ancien rabbin avait reconnu que les deux derniers versets du psaume LI n’appartenaient pas au texte primitif, et il les attribuait, non sans grande apparence de raison, à un Israélite pieux du temps de l’exil. David n’avait, en effet, aucun motif de prier Dieu de « rebâtir les murs de Jérusalem ; » et c’est là l’unique argument sérieux qu’on puisse opposer à l’authenticité de cet admirable cantique de repentance. Mais dès l’instant qu’il est reconnu que ce cantique se termine au verset 19, rien ne nous empêche plus d’admettre qu’il fut composé par David après la plus grande faute de sa vie.
Le psaume CII me semble avoir subi une altération
(1) Le verset 47 a été aussi ajouté après coup, mais comme codcIutioD du psaume, tandis que Je verset 48 l*a été comme conclusion du IV* livre.
analogue. Il a pour titre : Prière pour un malheureux quand il est affligé et qu'il épanche sa plainte devant V Eternel. Cette suscription est parfaitement appropriée au début (v.2-13) et à la fin du psaume (v. 24-29). C’est l’efiFusion touchante d’une âme courbée par le malheur et la maladie, et qui, de la pensée de la fragilité humaine, s’élève enfin à celle de l’éternité de Dieu. Mais que vient faire, au milieu de ce magnifique développement, le rétablissement de Jérusalem? L’auteur inconnu de cette inimitable lamentation ne peut avoir méconnu à ce point les règles les plus élémentaires de la composition littéraire. Les beaux psaumes, et celui-ci en est un certainement, sont toujours fidèles à la règle de l’unité de pensée. S’ils semblent parfois y manquer, la faute en est, non à l’auteur, mais aux traducteurs, aux Masorètes ou aux copistes. Le psaume CII étant à la fois l’un des plus remarquables et l’un des moins homogènes n’a pas dû être conçu par l’auteur sous sa forme actuelle. Il me paraît très-vraisemblable que le commencement et la fin se suivaient primitivement sans interruption. Pendant la captivité, ou peu après le retour, à une époque où l’inspiration poétique était moins abondante et moins pure, ce cantique, qui n’était originairement destiné qu’à exprimer les sentiments personnels d’une âme en détresse, fut remanié de manière à pren’dre un caractère plus général : « l’affligé qui épanche sa plainte devant l’Eternel » devint alors le peuple d’Israël tout entier, opprimé sur la terre d’exil ; et l’addition des versets 13 à 23 fit de ce psaume un hymne patriotique destiné à implorer le complet rétablissement de la nationahté Israélite. Quant à la première conclusion, trop belle pour être entièrement eflucée, elle fut renvoyée à la fin.
L'usage liturgique des psaumes doit avoir aussi pro-
duit certaines altérations dans le texte primitif. Ainsi, à la fin du psaume XC, on lit (littéralement) :
Que la bienveillance de l'Eternel notre Dieu soit sur nous, et l'oeuvre de nos mains affermis sur nous et l’œuvre de nos mains, affermis-la.
Le second sur nous ne se rattache évidemment ni à ce qui suit ni à ce qui précède. Il provient donc de la répétition de la fin du premier vers, comme le troisième est la répétition du second. J’imagine qu’il s’est passé là quelque chose d’analogue à ce qui arrive dans nos chœurs modernes. On sait que la musique chorale et instrumentale était très-développée chez les Hébreux ; les psaumes CXVIII, XXIV, d’autres peut-être, semblent faits pour être chantés par des chœurs différents qui se répondaient les uns aux autres. Alors comme aujourd’hui il dut arriver que pour adapter la musique aux paroles, on fût obligé de répéter celles-ci. Les diverses parties du chœur chantaient peut - être aussi quelquefois des paroles différentes , ce qui était de nature à apporter un certain désordre dans les paroles ainsi chantées. On pourrait expliquer de cette manière la transposition du psaume XLV, verset 6 :
Tes flèches [sont] aiguës...
Des peuples sous toi succomberont.
... Dans le cœur des ennemis du roi.
Il faut avouer cependant que ceci est beaucoup plus douteux ; cette transposition peut provenir simplement de la méprise d’un copiste. Mais, quelle qu’en soit la cause, l’altération n’en est pas moins évidente.
Certains passages des psaumes alphabétiques fournissent une preuve sans réplique de la mutilation du texte primitif. Ainsi , le verset correspondant à la
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lettre N a complètement disparu du psaume CXLV, et les Septante ne l’ont peut-être reconstitué que par conjecture. Le psaume XXXVII renferme bien les deux versets de la lettre aïn (v. 28), mais cette lettre elle-même ne s’y trouve point ; preuve évidente qu’un mot, probablement d>ijï les débonnaires^ a échappé par mégarde au copiste. Ou bien, ne remarquant pas le caractère alphabétique du psaume, il aura cru pouvoir se passer d’un sujet suffisamment représenté par l’expression équivalente les hien-aitnés de l'Etemel, qui précède immédiatement. On pourrait supposer aussi qu’au lieu de obiyS à toujours, le texte primitif portait simplement toujours, forme qui s’accorderait en effet bien mieux avec le verbe qui est au parfait. Quoi qu’il en soit, il y a là une altération , plus ou moins importante, mais incontestable. — L’interversion, d’ailleurs sans conséquence, du mot portant la lettre B, qui devrait être le premier du verset 2 du psaume XXV, et qui est le second, prouve que des interversions semblables ont pu avoir lieu dans d’autres passages, quoiqu’il soitimpossible de les constater (1). — Le psaume IX et la fin du X* présentent les traces d’un ancien psaume alphabéthique, remanié sans doute plus tard par une main étrangère, à peu près comme le Cil", dont nous venons de parler. Il est inutile en pareil cas, on le comprend, de rechercher le texte original. On peut constater cependant que, selon toute probabilité, chaque lettre formait deux distiques, comme au psaume XXXVII. Guidé par cette considération , j’ai cru pouvoir rendre au verset 7 le mot qui lui manque pour constituer la strophe D :
(1) Corap. uue transposition lemblable Ps. XVIII, 50 (1 Sam. XXII, 50).
by CjiJiJglt.
D. [Tu as écrasé] l'ennemi ;
ils sont anéantis... ruines éternelles!
Et tu as renversé des villes ;
leur souvenir... enx-mémes ont péri.
Ce verbe, qui est tout à fait dans l’analogie de ceux qui précèdent et de celui qui suit, a l’avantage de compléter un vers et une strophe mutilés et d’expliquer le mot l’ennemi, qui ne pourrait que difficilement se rattacher au mot suivant. Mais, quelle que soit la valeur de cette conjecture , il n’en demeure pas moins hors de doute qu’un psaume entier a été remanié de manière à former deux cantiques distincts, que sept ou huit strophes (du caph ou du lamed au tsaM) ont entièrement disparu et ont été remplacées par les deux derniers versets du psaume IX et par les onze premiers du psaume X, et que, parmi celles qui sont restées, l’une au moins, la strophe D, a subi de sérieuses altérations. On peut en dire presque autant de la strophe suivante ; en tout cas, le tav {et) du verset 9 doit être enlevé, pour retrouver le Aé qui devait la commencer primitivement ; ce qui montre qu’avant la fixation du canon les copistes ne se faisaient aucun scrupule d’ajouter ou de retrancher cette conjonction suivant l’impression du moment : il serait facile d'en citer d’autres et de nombreux exemples (1).
Les refrains , qui marquent la fin des strophes de quelques-uns des plus beaux psaumes, offrent parfois entre eux des différences qui ne peuvent guère s’expliquer que par la négligence des copistes. Assurément quelques-unes de ces différences peuvent être intentionnelles et provenir des auteurs eux-mêmes (2) ; mais il
(1) XlV.l.comp. àLUI,2; XVIU,12,14,16,29,30, 39,41, 44,comp. ii 2 &>am. XXII, mimes versets; XL, 17, comp.à LXX, 5; Exode XX, 4, 14'17, comp» à Deut. V, 8, 17, 18, etc.
(2) LXII, 3 et 7 ; XLIX, 13 et 21 (!) ; LVI, 5 et 11 (î).
en est d’autres qui n’ont point ce caractère. Ainsi, le refrain de la première strophe du psaume XLTI (v. 6) se termine par ces mots : Sa face [esf] la délivrance^ et la seconde strophe commence par le mot Mon Bien t tandis que le refrain des deux autres (v. 12 et XLIII, 5) porte : La délivrance de ma face et mmi Dieu. Il est évident que le premier refrain était primitivement semblable aux deux autres, et Terreur provient de celui qui a divisé les vereets (1). — Il est aussi très- probable que la première strophe du psaume XLVI (2 - 4) se terminait primitivement comme les deux autres (v. 8 et 12) par ce beau refrain :
L’Etemel des armées est avec nous,
le Dieu de Jacob nous est une retraite.
Mais la preuve la plus frappante des altérations du texte est celle qui résulte de la comparaison des passages parallèles. La lecture tant soit peu attentive des récits parallèles des Rois et des Chroniques révèle une foule de variantes. Comparez aussi 2 Rois XVIII, 13 — XX, 19 à Esaïe XXXVI - XXXIX ; 2 Rois XXIV, 18 et suivants, XXV, I et suivants, à Jérémie LII ; quelques fragments de prophéties reproduits deux fois sous une forme un peu différente, comme Esaïe II, 1-5 et Michée IV, 1 - 5, les deux recensions du Décalogue, Ex. XX et Deut. V, etc. Nous ne voulons pas entrer dans les détails ; ce serait trop long et trop fastidieux. Mais tout le monde peut se convaincre facilement de ce que j'avance par la lecture du texte ou seulement d’une version fidèle. Quel est le rapport
(1) V. aussi LVII, 6 et 12. Le premier a rarticle, le second ne Ta pas. V. aussi LIX, 10 et 18, des différences bien plue berieuses. — Nous n’avoos ni Piuiention ni la possibilité de tout titre, surtout avec les détails minutieux qif un tel sujet exigerait pour être traité à fond.
du texte des Rois avec celui des Chroniques, d’Esaïe ou de Jérémie ? L’un a-t-il été copié sur l’autre, ou proviennent-ils l’un et l’autre d’une troisième source? Cette source était-elle la même pour les deux, ou différente ? Ce sont là des questions fort obscures, que nous n’aborderons même pas. Il suffit que les deux textes ne soient pas identiques, et que l’un soit préférable à l’autre. — Assurément les différences sont quelquefois intentionnelles ; le compilateur a jugé bon tantôt d’abréger, tantôt de remplacer une locution obscure ou vieillie par une expression plus claire et plus usuelle, tantôt d’expliquer un peu plus longuement une idée exprimée trop brièvement, à son avis, dans le texte qu’il avait sous les yeux. Aussi n’est-il pas facile, dans ces cas-là, de dire lequel des deux auteurs se rapproche le plus de la rédaction primitive. Peut-être s’en écartentils tous les deux également. Mais d’autres fois, la différence des deux rédactions porte, non plus sur les phrases, mais sur les mots et les lettres; c’est un ’ au lieu d’un un y au lieu d’un n, etc. Cette modification, toute légère qu’elle est, a naturellement pour effet de changer entièrement le seus de la phrase, et il ne serait pas raisonnable d’admettre qu’elle ail été intentionnelle. Tout indique qu’elle fut le produit d’une méprise ou d’une fausse conjecture du compilateur ou d’un copiste.
Au reste, il n’est pas nécessaire de sortir de notre sujet spécial pour démontrer la réalité de ces altérations. Un certain nombre de psaumes, ou de fragments de psaumes, sont reproduits deux fois dans le recueil sous une forme un peu différente : XIV et LUT, XL, 14 - 18, et LXX. Le XYIII' se lit aussi dans le second livre de Samuel, ch. XXII. Comment expliquer les variantes qu’ils présentent ? Dirons-nous avec Ilengsten-
berg que l’auteur les a composés sous cette double forme ? Il suffit de les lire pour s’assurer que cette opinion n’est pas soutenable un seul instant. Voici, par exemple, la liste des variantes que donne la comparaison des psaumes XIV et LUI :
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