‹ Du théâtre au champ d'honneurChapitre 2 sur 6 · Scène II Le Soldat Français. Un Officier Anglais · texte numérisé non relu

Scène II Le Soldat Français. Un Officier Anglais

L'Officer Anglais

Baisse ton arme, petit soldat français. Voici ma gourde.

Le Soldat

Ah ! donne ! donne ! Que ta mère soit bénie ! donne !

L'Officier Anglais

Bois doucement, goutte à goutte. Tu me semblés bien touché. Il faut boire sagement. Et puis, il faut en garder pour nous deux, pour les heures qui vont venir.

Le Soldat

Voilà. Merci ! Dites-moi, mon lieutenant, voulez- vous me dire à quelle heure de la journée nous sommes ?

L'Officier Six heures du matin.

Le Soldat Alors, depuis quand suis- je là ?

L'Officier Oh ! comme moi, sans doute, depuis hier.

Le Soldat Mais . . . quand la bataille a-t-elle pris fin ?

L'Officier Hier au soir, vers minuit, je pense.

Le Soldat Nous sommes vainqueurs ?

L'Officier

Oui, sûrement, puisqu'ils voulaient prendre le petit bois et que nous sommes là vivants encore c'est qu'ils sont loin. Blessé à la

tête, je suis tombé sur le coup. Cependant je n'ai pas perdu connaissance tout de suite et j'ai pu voir que nous les chargions furieusement à la baïonnette. J'ai regardé ma montre, il était sept heures du soir. Et puis, un brouillard s'est emparé de mon cerveau. Je me suis éveillé cette nuit vers une heure, j'ai bandé ma blessure qui saignait. Je somnolais, quand j'ai entendu tes plaintes.

Le Soldat C'est vrai, vous êtes blessé, mon lieutenant.

L'Officier, riant

Qu'est-ce que je ferais ici si je n'étais pas blessé ?

Le Soldat

Nous sommes seuls dans ce bois ?

L'Officier

Seuls vivants, ou du moins, je le crois. Mais toi, petit soldat, où te sens-tu blessé ?

i6 DU THEATRE AU CHAMP D'HONNEUR

Le Soldat

J'ai, je crois, une jambe fracassée, car je ne puis la bouger sans d'affreuses douleurs. Et puis, là, mon sang s'échappe.

L'Officier

[Cherchant dans la musette du soldat]. Je pourrai peut-être bander cette blessure comme j'ai bandé la mienne.

Le Soldat

Oh ! non, je vous en supplie, je ne veux pas bouger pour le moment. Il me semble que je souffre moins. Attendons.

L'Officier Attendons quoi ?

Le Soldat Je ne sais pas.

L'Officier

Je doute fort que nous ayons la chance d'avoir une ambulance par ici : elles doivent avoir à faire là-bas.

Le Soldat Alors on va mourir ici ?

L'Officier

Ce n'est pas absolument nécessaire. J'espère bien avoir la force d'aller chercher du secours.

Le Soldat

Oh ! mon lieutenant, attendez encore, ne me laissez pas seul. Depuis que vous êtes là, il me semble que j'ai moins froid et que la vie revient un peu.

L'Officier

Eh bien, je suis assez vigoureux pour Remporter, petit soldat français. Attendons encore un peu. Le soleil va percer la nue, cela te réchauffera tout à fait. Et puis, qui

sait ? Nous aurons peut-être le chance qu'on vienne à notre secours.

Le Soldat

Ah ! que j'ai soif ! . . . encore soif . . . c'est odieux. . . .

L'Officier, lui -présentant sa gourde Voilà. . . . Bois doucement.

Le Soldat [Il boit] Merci ! . . . merci, mon lieutenant.

L'Officier

Qui es-tu ?

Le Soldat

Je suis acteur : je me nomme Marc Bertrand.

L'Officier

Marc Bertrand ? ... Ah ! oui ! oui, je te reconnais, pauvre petit ! Mais comment se fait-il que tu sois soldat ? Il me semble

avoir entendu dire que tu avais été réformé à cause de l'état de ta santé.

Marc Bertrand

Je suis parvenu à me faire accepter quand même dans le Régiment de mon père qu était porte-drapeau d'infanterie coloniale.

L'Officier Et ... et ton père ?

Marc Bertrand

Il a été tué dans l'attaque d'hier, et les deux porte-fanions, tués aussi. Alors moi, j'ai été blessé en voulant sauver le drapeau. Et je l'avais ... je l'avais, mon lieutenant ; et cela me désespère ; je ne l'ai pas trouvé en sortant de ma léthargie. Et cependant, je l'avais ... je l'avais, j'en suis sûr.

L'Officier

N'excite pas ta fièvre. J'ai souvent entendu parler de toi par ton Colonel qui était de mes amis. Il me disait ton enthousiasme. Il paraît que dans la tranchée tu exaltais le

courage de tes camarades en leur récitant les vers nouveaux d'un poëte français.

Le Soldat Oui, oui, " la Prière pour nos ennemis."

L'Officier C'est cela même.

Le Soldat Vous les connaissez, lieutenant.

L'Officier Non.

Le Soldat

Laissez-moi vous les dire . , <

L'Officier Non, pas maintenant, soldat.

Le Soldat Ils sont si beaux.

L'Officier Mais non ! ... Tu t'exténues, soldat.

Le Soldat

C'est d'après les paroles du Christ au jardin des oliviers : " Ô mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font."

L'Officier

Mais je ne suis pas de cet avis ; ils savent rudement ce qu'ils font.

Le Soldat Écoutez !

Prière pour nos ennemis, de Louis Payen

Vous qui récompensez, dit-on, le sacrifice, Vous qui savez peser et juger l'idéal Dont un peuple se fait le lige et le féal, Vous qui ne voulez pas que l'innocent pâtisse, Vous devant qui l'orgueil du mal n'est pas permis,

Lorsque pour nous ainsi que pour nos ennemis, Nous entendons sonner l'heure de la justice, Vous qui voyez, Seigneur, leur âme jusqu'au

fond, Ne leur pardonnez pas, ils savent ce qu'ils

font.

Ils ont souillé de sang les pages de l'histoire ; Trahissant les serments, déchirant les traités. Ils ont fait reculer d'un bond l'humanité Jusqu'au seuil oublié des heures les plus

noires, Et lorsque devant eux, en un sublime effort, Un peuple au déshonneur a préféré la mort, Ils l'ont crucifié sans frémir, dans sa gloire. Vous qui voyez, Seigneur, leur âme jusqu'au

fond, Ne leur pardonnez pas, ils savent ce qu'ils

font.

Quand du culte du mal renouvelant les rites, Du soldat et du chef, ils font des assassins, Quand par eux l'incendie en funèbres essaims S'abat sur les cités ; quand, par eux sont

prescrites Toutes les infamies, toutes les cruautés ; S'il est vrai qu'au creuset d'amour et de

bonté

De chaque être ici-bas vous pesez les mérites, Vous qui voyez, Seigneur, leur âme jusqu'au

fond, Ne leur pardonnez pas, ils savent ce qu'ils

font.

Ô vous qu'ils ont osé vouloir mettre à leur tête.

Vous, qu'ils osent encore invoquer sans trembler.

Seigneur, dans votre jour qui bientôt va briller,

De toutes parts sur eux déchaînez la tempête,

S'ils se repentent, dédaignez leur repentir.

Que vos bontés pour eux refusent de fleurir.

Donnez des lendemains sans nombre à leur défaite !

Vous qui voyez, Seigneur, leur âme jusqu'au fond,

Ne leur pardonnez pas, ils savent ce qu'ils font.

Qu'ils souffrent de la faim, que leur soit

révélée Dans leur âme et leur chair la loi du talion. Que le coeur plein de haine et de rébellion, Ils voient de leur pays toute paix exilée, Qu'un jour par des guerriers, nouveaux fils

de la nuit,

Comme ils l'ont fait chez nous, leurs temples

soient détruits, Leurs enfants mutilés et leurs femmes violées ! Vous qui voyez, Seigneur, leur âme jusqu'au

fond, Ne leur pardonnez pas, ... ils savent ce

qu'ils font.

Abreuvez-les de pleurs. Faites que rien n'efface L'horreur du crime dont palpite l'univers ; Doublez pour eux les maux dont nous avons

souffert , Frappez-les, Ô Seigneur, d'une main jamais

lasse, Jusqu'au jour où, pour délivrer l'humanité Votre juste vengeance, en sa sûre équité, Du monde pour jamais abolira leur race ! Vous qui voyez, Seigneur, leur âme jusqu'au

fond, Ne leur pardonnez pas, ils savent ce qu'ils

font.

L'Officier Ils sont superbes, ces vers. En effet, tu me redonnes l'émotion que j'ai éprouvée il y a un an quand je t'ai vu à Paris dans un magnifique drame héroïque. Mais, hélas ! la tragédie qui se déroule sur le monde est grave, et ton rôle est plus grand.

Le Soldat

Plus cruel peut-être, mais pas plus grand. Ah ! ces rôles par lesquels je transmets le verbe du poëte de mon coeur au coeur des foules ! Ces rôles dans lesquels je suis le porte-parole de la foi, de l'honneur, de la beauté vivifiante des idées nouvelles ! Ces vers par lesquels je transports les êtres dans Tidéal ! Cette poésie qui vivifie et console, c'est grave aussi, et c'est grand. Ce verbe du poëte ne brutalise pas la chair, mais il pénètre jusqu'à l'âme ; et l'âme domine le cerveau ; et l'âme est immortelle !

L'Officier

Allons, petit soldat français, calme-toi. Ta conviction est belle, mais calme-toi.

Le Soldat

Non, laissez-moi vous dire, mon lieutenant : . . . vous m'avez vu à Paris mourir dans ce drame héroïque dont vous parliez tout à l'heure ? Eh bien, je vous jure que les mêmes frissons que je ressens en ce moment, les

mêmes battements intermittents de mon coeur, le même vertige qui fige un instant ma pensée, tout cela, je le ressentais ; et je suis arrivé parfois à une souffrance plus aigùe que celle qui lancine cette plaie, laquelle est cependant bien réelle. Oui, oui, je sentais ma vie s'échapper, seulement, la flamme de la vie vacillait sans s'éteindre tout-à-fait . . . et . . . Mon drapeau ? . . . pourtant, je ne l'ai pas quitté ? . . .

L'Officier

Attends ! ... un bruissement de feuilles écrasées ... Ne bouge pas ... ne parle pas. [77 va vers le fond et revient en portant le main à son front qui le fait souffrir.'] Ah ! voici du secours, petit soldat. [Il siffle.]

[Un chien sanitaire accourt près des blessés.]

Regarde, voilà la vie qui vient. Ah ! good dog!

[Le chien tourne autour des blessés.]

Le Soldat

Ah ! brave ami ! oui, oui, tu veux nous emporter, mais ça n'est pas facile. Tiens, voilà mon mouchoir sanglant autour de ton collier. . . .

L'Officier

Et voilà mon gant. Maintenant, pars, messager ailé de quatre pattes ! [Riant.] Encore un poilu ! un vrai, celui-là ! [Le chien part.]

Le Soldat

Ah ! quel bonheur ! On ne va pas mourir peut-être ? . . . Pauvre grand'mère ! tu vas tant pleurer la mort de mon père. Je serai là pour te consoler un peu. Grand'mère, tu ne connaîtras pas la misère puisque je ne vais pas mourir. . . . Mon drapeau ? . . .

L'Officier

Allons, allons ! ... il faut être un homme jusqu'au bout. Il faut avoir la volonté de

ne plus bouger jusqu'à ce que le secours arrive. . . .

Le Soldat

Oui, oui, mon Lieutenant, je suis calme maintenant. [Il tire son portefeuille et l'ouvre.] Tenez, voyez comme elle est jolie encore, ma grand'mère : Elle fut une grande artiste. Oh ! mon sang a taché ses cheveux blancs. [Il baise le portrait.]

L'Officier

Confie-moi ce portefeuille, Marc Bertrand, je te le rendrai à l'ambulance.

Le Soldat

Oui, je veux bien ; et si la petite flamme vacillante qui illumine encore ma vie s'éteignait tout-à-fait, oh ! mon frère anglais ! portez lui doucement la nouvelle, son adresse est là. Pauvre, pauvre grand'mère, comme tu pleureras ! . . . Mais non, mais non . . . vous avez raison, Lieutenant, un soldat a le devoir de ne pas pleurer. Il faut que je me souvienne. Mon Dieu ! mon Dieu ! ... oh ! je ne peux pas ... je ne sais pas . . . je ne sais plus. . . .

L'Officier

Voici l'ambulance. Le brave chien les a prévenus. Allons, courage, vaillant petit français !

[Deux Infirmières descendent, suivies des brancardiers.]

Ah ! pauvre petit ! courage ! on va t 'emporter, tu ne passeras pas la nuit ici.

Le Soldat

Non, non, je ne partirai pas sans mon drapeau. Cette fois, j'aime mieux mourir. Grand'mère pleurera ; elle sera fière ! ... Je ne partirai pas . . . je ne . . .

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