Scène III
Les mêmes. La Duchesse et Anna Courtois, infirmières.
La Duchesse
[Au chien] Bien, bien, brave conducteur, merci. Voici deux blessés. [Reconnaissant le Lieutenant.] Ah ! my lord, vous êtes blessé ? Je ne m'attendais pas à vous voir ici, ni ainsi.
L'Officier
Dans le bouleversement de la vie qui nous est imposée, Duchesse, il faut s'attendre à toutes les surprises. Et bénie celle qui nous apporte un charme et une consolation ! [Il lui baise la main.']
Une Jeune Infirmière
Marc Bertrand, mon pauvre ami ... le voilà bien pâle. Ah ! quel bonheur que la Duchesse ait bien voulu me prendre avec elle.
Marc Bertrand Toi . . . Anna Courtois ?
La Duchesse
Bonjour, M. Marc Bertrand. Vous voilà un vrai petit héros dans la réalité, vous qui le fûtes si souvent dans la fiction.
Marc Bertrand
La réalité est-elle plus belle que le rêve ? My lord, je vous suis bien reconnaissant et m'excuse ! . . .
L'Officier
Nommez moi Lieutenant, comme tout à l'heure, brave petit français, ici nous sommes tous égaux.
Anna Courtois
Madame, ne croyez vous pas qu'il faille le panser avant de le mettre sur le brancard ? [Tout bas.] Il a une blessure qui me semble bien grave ; et le sang a ruisselé sur tout son corps.
La Duchesse
Oui, vous avez raison. Dites aux brancardiers d'aller chercher ce qu'il faut. Vous connaissez, my lord, cette jeune fille, Anna Courtois ?
L'Officier
Oui, j'ai reconnu tout de suite Mademoiselle. [À Anna Courtois.] Votre jeune camarade a, je crois, besoin de beaucoup de soins.
Marc Bertrand
Mon Dieu . . . mon Dieu ... je sais . . . je sais maintenant. Oui, oui . . . tout se dessine à ma mémoire. Le voile se déchire. Ah ! My lord, je me souviens : . . . C'était la contre-attaque pour reprendre le pro-
montoire de ce petit bois. Je marchais derrière mon père, porte-drapeau du Régiment ; notre Colonel venait d'être tué Oh ! quel affreux massacre ! Tout à coup, mon père cria : " Sauvez le drapeau ! Je meurs ! " D'un bond, je fus près de lui. Un officier allemand d'un coup de sabre lui trancha les deux mains qui se crispaient à la hampe du drapeau. J'eus la chance de venger mon père en déchargeant mon revolver sur l'allemand qui s'écroula comme une masse. Cependant le drapeau était devenu un centre de carnage. Combien de soldats tombèrent de part et d'autre autour de lui, je ne sais ? J'étais parvenu à me glisser parmi les mourants et j'allais dégager le drapeau, quand j'aperçus une main armée d'un coutelas qui allait s'abattre sur moi. Un camarade me sauva en brisant d'un coup de crosse le bras du boche ; et je pus enfin m'emparer du drapeau dont la hampe était brisée ; mais il me fut disputé par trois allemands qui hurlaient, riaient, bavaient et frappaient au hasard. Ces hommes étaient ivres sûrement ; mais nos baïonnettes les rendirent silencieux à tout jamais. Enfin je me redressai, tenant mon drapeau, quand je reçus une balle en pleine poitrine, celle qui est à . . . néanmoins je ne lâchai pas mon
précieux fardeau et je pus enfoncer mon couteau dans la gorge de celui qui venait de me frapper. ... Et puis ... et puis . . . oui, je ne souviens : un bruit formidable . . . une bombe éclata au milieu de nous. ... Et puis . . . Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! oui . . . je me retrouvai étendu au pied de cet arbre brisé lui aussi par l'effroyable marmite. Ma jambe était broyée. Et puis. ... Ah !.. . oui, oui, je me souviens. ... Ah ! quel bonheur ! . . . Croyant que le vie allait m'échapper, et ne sachant pas si les boches étaient vainqueurs ou vaincus, j'ai caché mon drapeau. ... Oh ! ... je sais . . . [La Duchesse veut le calmer?^ Oui, Madame, oui, je me calme, mais je suis si heureux. . . . J'ai caché mon drapeau dans la blessure de l'arbre. . . . Non, my lord, laissez . . . c'est moi ... je veux le trouver, le toucher . . . mon drapeau . . . mon drapeau . . . [ À Anna Courtois.] Oui, je me fais du mal ; mais ça m'est égal ! ça m'est égal ! Je peux mourir, puisque le voilà ! [Il sort le drapeau de la fente de l'arbre.] Ah ! le voilà ! [Il murmure des paroles incohérentes.']
L'Officier Brave petit frère !
Anna Courtois Oh ! Madame, le sang coule de sa blessure.
La Duchesse
Oui, une hémorragie. Il faut arrêter ce sang à tout prix. Voyez si le brancardier revient ?
Marc Bertrand
Non, non, laissez ce sang couler, Madame, j'étouffais ... Je me sens mieux.
Anna Courtois Le brancardier revient avec le major.
L'Officier Le major était là ?
La Duchesse
Oui, on Fa arrêté pour aller panser un groupe de blessés réfugiés dans une ferme à la lisière du bois. Ah ! major, venez vite.