SULFATE DE QUININE
Il sembla tout naturel d'appliquer au traitement de la pneumonie le sulfate de quinine, dès qu'on eut reconnu qu'il n'agit pas seulement contre la fièvre intermittente, mais contre la fièvre en général, dès qu'on eut reconnu qu'il est antipyrétique.
Dès 1853, M. Briquet, ayant injecté dans les veines jugulaires du sulfate de quinine, reconnut qu'il ralentit le pouls, abaisse la tension artérielle ; il l'employa à hautes doses dans les pyrexies. La même année, Jochmann signala ce fait très intéressant, que
dans les maladies chroniques fébriles le sulfate de quinine maintient la température abaissée pendant un temps assez long.
En 1859, Vogtle prescrit contre la pneumonie; puis successivement ■Waclismuth,Thau, Liebermeister, Jurgensen l'employèrent comme antipyrétique dans leur pratique journalière. Les médecins allemands s'en servent à ce titre peut-être plus que de la digitale. Ils l'administrent à hautes doses dans le traitement de la pneumonie, et ils ont fait cette remarque que dans les maladies fébriles en général, le sulfate de quinine détermine à un degré beaucoup moins élevé les troubles qu'il produit chez l'individu non fébricitant : céphalalgie, bourdonnements d'oreilles, etc.
L'action du sulfate de quinine serait très complexe.
Premier fait incontestable: il diminue la température. Pourquoi et comment? C'est ce qu'il est moins facile de dire: sur ce point les opinions abondent autant qu'elles divergent. D'après Binz, lesulfate de quinine agit sur le globule rouge qui se fixe en quelque sorte, absorbe moins d'oxygène et produit moins d'acide carbonique, d'où il résulte que les transformations nutritives sont ralenties et que leur expression physique, la fièvre, diminue.
La plupart des physiologistes et des médecins, se fondant sur . la précision avec laquelle se manifeste l'action du sulfate de quinine et la rapidité avec laquelle cette action cesse, admettent qu'il exerce une influence directe sur les centres nerveux qui président à la calorification.
Non seulement le sulfate de quinine abaisse la température, mais encore il ralentit les battements du cœur, probablement aussi par action directe, soit sur le muscle, soit sur les ganglions, puisque Eulenburg et Levitzki ont constaté qu'après les sections du nerf vague le sulfate de quinine continue à ralentir les battements et à diminuer la tension artérielle.
Le sulfate de quinine serait encore un médicament d'épargne: d'après Ranke, Kerner, Jurgensen, Boek, le sulfate de quinine diminue, d'une façon très notable, la quantité d'urée et d'acide urique excrétés dans les vingt-quatre heures.
Enfln le sulfate de quinine jouirait, d'après Binz, d'une propriété qui, à elle seule, si elle était démontrée, en ferait le médicament le plus précieux dans la pneumonie. Il paralyserait les globules blancs et, leur enlèvant leur activité amiboïde, les empêcherait de passer à travers les parois des vasculaires et d'aller émigrer dans l'intimité des tissus. Le sulfate de quinine préviendrait donc la suppuration.
Le sulfate de quinine pourra donc être employé dans les cas où la température dépasse les limites moyennes et s'accompagne d'agitation, de délire, qui ne sauraient être rattachés à des causes qu'on atteindrait plus sûrement par d'autres procédés (congestion cérébrale, alcoolisme, etc.). II conviendrait surtout peut-être dans l'hyperthermie liée à l'adynamie. Il a au moins cet avantage incontestable sur la digitale et d'autres antipyrétiques, nous ne dirons pas de pouvoir être longtemps prolongé, ce qui est ici un avantage inutile, mais de ne pas produire le collapsus, accident trop commun de certaines méthodes antipyrétiques.
Comptera-t-on qu'il préviendra la suppuration? Rien ne justifie une si souriante hypothèse. Toutefois M. le professeur Lépine croit qu'elle est vraisemblable. « Il est possible, dit-il, que le sulfate de quinine agisse aussi d'une autre manière, et qu'il mette, dans une certaine mesure, obstacle à la tendance à la suppuration qui existe, ainsi que je l'ai déjà dit, chez beaucoup de pneumonies même communes; si cette action était bien démontrée, elle donnerait à la quinine une valeur qu'on ne saurait estimer trop haut. Mon expérience actuelle me porte à l'admettre comme vraisemblable. »
On a vu que le sulfate de quinine dans la pneumonie est administré à hautes doses par les médecins allemands.
Liebermeister donne l<'^50 ou 2'-"-,50 en une demi-heure ou une heure au plus, dans le but de ramener la température audessous de 38 degrés; si ce résultat n'est pas atteint, il augmente la dose.
Dans les cas oi:i la fièvre est très élevée et résiste aux doses ha-
bituelles, Jûrgensen donne jusqu'à 5 grammes d'un coup ; il administre le médicament le soir entre 6 et 8 heures en une ou deux fois. La température baisse de 1 1/2 à 2 1/2: ce maxi : mum d'abaissement a lieu cinq à sept heures après l'ingestion du médicament. L'action persiste pendant vingt-quatre à quarante-huit heures. Ce n'est là qu'une pseudo-crise ; la température remonte au chiffre antérieur et il faut administrer une nouvelle dose. Le pouls s'abaisse et remonte avec la température.