CHAPITRE QUATRIÈME
Considérations générales et résultats obtenus par ce mode de traitement ; contre-indications et accidents
L’ataxie locomotrice est une maladie pour laquelle la thérapeutique est le plus souvent impuissante. Le traitement par la suspension employé pour la combattre est simple et, convenablement appliqué, il est totalement inoffensif. Ceci explique la faveur dont il a joui à une certaine époque. « Les ataxiques, depuis longtemps condamnés au repos et à la morphine, viennent souvent, dit Mouisset, solliciter leur admission à l’hôpital en demandant à être envoyés dans une des salles où la suspension est en honneur; d’autres malades ont installé chez eux un appareil et, quelquefois même sans prendre l'avis d’un médecin, se soumettent au nouveau traitement. »
Ilest évident que les lésio1s des cordons postérieurs ne peuvent rétrocéder et les symptômes qui s'y rattachent suivront leur cours à mesure que la sclérose envahira des régions de plus en plus grandes de l’axe spinal ; mais cependant les symptômes peuvent être modifiés au profit du malade par la suspension de quelques séances ; ils peuvent être enrayés dans leur marche pour quelque temps si l’on continue longtemps la suspension, |
L'accord n'est pas parfait entre les différents auteurs. Cette méthode de traitement, dévoilée et mise en honneur par un médecin russe, a été soutenue par des hommes compétents et autorisés. Elle a eu contre elle des contradicteurs tels que Ladame, Taylor.
Cependant, si l’on veut faire la part de l’enthousiasme et celle du dénigrement par les sceptiques, on peut dire que la suspension n'est assurément pas un moyen curatif du tabes; elle n’est pas un modificateur définitif de l’ataxie, mais elle atténue et fait même disparaître certains symptômes et non des moins pénibles ; eile peut, chez certains malades, constituer un adjuvant précieux des autres ressources et, à ce titre, on doit garder ce mode de traitement. En outre, si des auteurs ont voulu jeter un certain discrédit, c’est qu'ils avaient constaté des accidents, évitables si la suspension est faite par le médecin ou en sa présence ; discrédit qui est né aussi de ce fait que certains, n'ayant obtenu aucun résultat après quelques séances, se sont butés contre l'impuissance d’une méthode qu'ils croyaient devenue inutile. Ils ont eu tort, il faut continuer la suspension à moins qu’il n’y ait une contre-
indication absolue et l’on pourra voir la suspension longtemps prolongée donner des résultats manifestes, témoin, entre plusieurs, l'observation d’un malade du service de M. Bondet, qui resta longtemps avec une cécité absolue, avec des troubles vaso-moteurs, sans compter les autres signes du tabes, et qui n’obtint sa guérison définitive que par la persévérance dans le traitement.
Des quelques observations que nous avons données, on peut dire que les résultats par la pendaison sont favorables à la plupart des symptômes, qui ont été améliorés ou même ont disparu.
L'amélioration que donne la suspension porte principalement sur les symptômes suivants :
Symptômes douloureux : les douleurs lancinantes, les crises gastriques ont été soulagées d’une façon irrégulière, tantôt atténuées, tantôt supprimées, tantôt au contraire ont persisté à quelques séances de suspension pour disparaître progressivement.
Du côté de la motilité, on a vu certains tabétiques incapables de se mouvoir, même à l’aide d’une canne, et qui, après ce traitement suivi assez longtemps, ont pu faire de longues promenades même sans appui. La station debout devenait possible ; la démarche était plus assurée. Amélioration également du côté des membres supérieurs. Les tabétiques qui se plaignaient de parésie, de sensations, de grande fatigue en marchant en ont été soulagés. Ajoutons que l'amélioration dans la démarche a été constatée graphiquement dans le service de Dujardin-Beaumetz, à l’aide de photographies instantanées. On voit sur ces schémas que la marche des
malades devient de plus en plus régulière et se rapproche beaucoup de la normale.
Nous avons vu réapparaître le sens musculaire depuis longternps aboli.
Les érections, demeurées depuis longtemps absentes, réapparurent ; l'attention sur ce fait avait déjà été appelée par Charcot.
La disparition des troubles des réservoirs est un des effets les plus constants de la suspension. La constipation cesse ; l’incontinence diminue ou est supprimée ; cette action sur les troubles vésicaux a été signalée plusieurs fois par Abadie et Desnos.
Les troubles oculaires, les troubles vaso-moteurs ont diminué et quelquefois disparu sous l'influence du traitement.
Une femme, actuellement encore dans le service de M. le professeur Teissier, a vu réapparaître, il y a quelque temps, une arthropathie du genou droit et un pied tabétique. Jusqu'ici la suspension n’a pas eu d’influence bien heureuse sur ces symptômes. Mais, en règle générale, on peut dire que l'amélioration porte sur presque tous les symptômes. Seuls les réflexes rotuliens et les signes pupillaires n’ont pas été modifiés.
Les résultats sont donc probants et « jamais, dit M. Mouisset, nous n’avons eu l’occasion de voir cette maladie aggravée ou accélérée par la suspension. » Ceci ne veut pas dire qu'on n'ait pas observé quelques accidents au cours de la suspension, maïs ceuxci découlent tout naturellement des contre-indications.
On peut donc éviter les accidents si l’on tient
compte des contre-indications suivantes, que nous classons, avec Blocq et Raoult, sous trois chefs :
19 Modalités particulières à l'état général. — Débilité, âge avancé, anémie marquée, œdème, obésité ;
20 Affections du système cardio-vasculaire. —
Emphysème, lésions cardio-valvulaires, athérome, myocardite, phtisie avec oppression.
3° Certaines lésions locales. — Etat des dents et des maxillaires.
M. Courmont a montré qu’il y a contre-indications dans les cas de crises pharyngées, d’origine bulbaire.
Belugou ajoute, comme contre-indications, les cas de tabes à marche aiguë, la période préataxique, l’existence de crises laryngées.
Nous pourrions ajouter que, pour éviter même souvent certains accidents, il suffira de la présence du médecin pendant l’opération, ou bien une suspension faite par des personnes habituées, ayant déjà une certaine instruction sur le manuel opératoire.
Quels sont donc les accidents que l’on rencontre après la suspension ou au cours de celle-ci ?
Gorecki cite le cas d’un tabétique qui se faisait suspendre tous les jours, par son domestique, 2 à 3 minutes, et succomba dans les vingt-quatre heures à la suite d’une séance. Ajoutons que ce malade n’avait pas été l’objet d’une surveillance attentive.
Charcot signale, comme accidents, une syncope chez un ataxique, une paralysie radicale passagère, la rupture d’une artériole athéromateuse due à la com-
pression exercée sur l’aisselle. Hammond a observé des vertiges et de la parésie passagère des membres supérieurs.
Bernhardt signale des attaques épileptifomes, des lipothymies.
M. Teissier a constaté quelquefois de l’abuminurie passagère.
Deux des malades de M. Mouisset ont éprouvé des douleurs très vives à la nuque et à l’occiput ; douleurs qui ont été immédiatement accompagnées de troubles de la vue, de l’ouïe, avec menace de syncope ; chez un autre, vertige à chaque séance, qui cessait dès que le malade touchait le sol.
Cagney attribue certains accidents à un allongement que subissaient les nerfs splanchniques pendant la suspension.
Tous les malades que nous avons interrogés à ce sujet n'ont éprouvé aucun accident ni phénomène particulier après la pendaison. Ni douleurs à la nuque, ni troubles de la vue ou de l’ouïe, ni syncope ou lipothymies. Seule, une de nos malades accusait un peu de vertige après chaque séance.
Ces faits montrent que les accidents sont encore assez rares à la suite de ce traitement ou sont sans importance; il est possible de se mettre à l'abri des surprises si l’on surveille son malade et si l'on tient compte des contre-indications.