GS
saine et droite puisse fournir à la thérapeutique. Le système de l’intimidation y sera réduit, je l’espère, à la faiblesse de ses conceptions et à son indignité.
Quand on a peu vécu, qu’on n’a pas lu l’histoire ou qu’on n’a point reçu de la nature un bon esprit d’observation , il doit paraître tout d’abord étonnant d’entendre dire que nos sentiments moraux, que les facultés les plus nobles de notre Ame puissent nous conduire au ridicule , au suicide, au crime ou à l’aliénation mentale. Rien n’est plus vrai cependant. J’ai déjà iixé votre attention là-dessus, nos sentiments , quelque excellents qu’ils soient par eux-mêmes , sont des forces aussi aveugles que nos penchants , et ils ont besoin comme eux du contrôle et des lumières de l’intelligence pour remplir convenablement leur mandat , pour agir conformément aux vues bienveillantes et élevées de notre Créateur. Bien plus et d’ailleurs, nos facultés, quoique indépendantes les unes des autres, forment un ensemble indivis de pouvoirs ; elles ne peuvent agir isolément sans briser le lien . qui les unit , sans rompre l’harmonie établie par la nature entre elles toutes et sans subir
d’une manière ou d’une autre les conséquences fâcheuses jfai tes aux lois de notre constitution.
Vous êtes d’une école difficile à convaincre, ck ^. Messieurs, et, fidèles que vous ôtes aux habitudes sévères de la science, vous me demandez des faits en faveur de mon opinion. Il m’est d’autant plus facile de vous donner satisfaction à ce sujet, que vous connaissez vousmômes tous les faits que j’ai rassemblés dans cette intention , et qu’il ne me reste qu’à les rappeler à votre souvenir. Seulement je dois dire que tous ces faits étaient épars, isolés,
(pie personne ne les avait rassemblés , groupés, analysés, comparés, que personne n’en avait tiré d’induction, et qu’ils étaient complètement perdus pour la science et la philosophie de la science.
Oui, vous allez par des faits vous convaincre de ce que deviennent nos plus belles facultés morales lorsqu’elles sont disjointes, lorsqu’elles ne se modifient pas l’une par l’autre, lorsqu’elles s’abandonnent sans contre-poids et en dehors de leur propre faisceau à leur activité personnelle, si je puis dire ainsi, lorsque surtout elles s’exercent sans intelligence et sans discernement,
Combien de fois, dans de pareilles circon-
stances, 11’avez-vous pas vu la bienveillance perdre sa haute moralité et s’appliquer en dépit de la justice et du bon sens? combien de fois n’avez-vous pas vu la vénération s’égarer dans son culte et s’incliner devant des sots ou des fripons, ou s’exalter pour son Dieu défiguré jusqu’à la frénésie du zèle jusqu’à l’oubli des pins saints devoirs de l’humanité , jusques à commettre des assassinats. Pou’ multiplier les faits et former plus prompte ment votre conviction, ai-je besoin, à l’occasion du fanatisme et des mouvements exclusifs de cette faculté , de rappeler à votre souvenir les tortures affreuses et presque inimaginables , inventées pour plaire à Dieu par l’abominable Sainte-Inquisition ? Dans cet état d’isolement des facultés morales les unes des autres , qui ne sait parmi nous, qui ne s’est convaincu que le sentiment du juste et de l’injuste , livré à son seul désir d’être équitable , qu’on me permette cette locution qui rend exactement ma pensée , n'a, fait bien souvent autre chose que de criantes injustices? La fermeté, qui donne tant de suite et de persévérance à l’action de nos autres facultés, réduite aussi
à sa propre activité , ne produit que l’entêtement de l’animal, que l’obstination delà buse ou du mulet. Il en est de même de Y estime de soi, lorsqu’elle n’est ni modifiée, ni éclairée, ni contre-balancée : l’esprit de critique et de domination , l’orgueil , la fierté , l'insolence , le mépris, le dédain, font place à la noblesse de ses manières et à la dignité de son langage. Le sentiment du merveilleux rend crédule , imbécile et superstitieux ; Y imitation nous fait copier de mauvais modèles et nous abaisse au niveau des baladins et des singes ; et Y amour de la gloire , à son tour, s’il ne prend conseil que de lui-même, s’il n’est point guidé, déterminé ou influencé par les autres qualités élevées de notre âme, nepeutque se tromper dans ses applications, dégénérer en sotte vanité, nous faire rechercher des distinctions ridicules ou futiles et nous donner les allures des porcsépics ou des dindons. Je ne parle pas de Y idéalité : la boursouflure, l’emphase, le vide et le pathos , l’affectation , se substituent à la grâce , à la richesse, à la force et au bonheur de ses expressions. La poésie, Messieurs > ne peut rendre que les grandes pensées et les grands sentiments. Fournissez donc matière à
ses compositions, ouvrez carrière à votre intelligence , donnez jour à votre àme. Si vos facultés morales sont vives, profondes et chaleureuses, et vos facultés intellectuelles puissantes, si elle jouit elle-même d’une certaine énergie , les inspirations ne lui manqueront pas, car elle est toujours la muse du cœur et du génie.
Ici, Messieurs, je m’arrête un instant. Tous ces faits, dont il est facile au moindre observateur de vérifier l’exactitude, sont du plus grand intérêt pour l’étude et le traitement des affections cérébrales. Non seulement ils servent à constater le misérable état mental dans lequel nous font tomber nos différentes facultés morales, lorsqu’elles sont disjointes, lorsqu’elles s’exercent en dehors les unes des autres, qu’elles ne se donnent pas de mutuels conseils, qu’elles ne font pas sentir leurs poids respectifs, dans la balance de nos déterminations, et qu’elles ne conspirent pas simultanément, en un mot, au but élevé qu’elles doivent nous faire atteindre ; niais encore elles nous font connaître, j insiste particulièrement là-dessus, la situation mentale qui précède gssez ordinairement l’explosion de la manie
ou de toute autre espèce de folie ; elles en forment en quelque sorte les prodromes et en constituent jquelquefois les principaux caractères : tant il vrai que la nature, en général , ne passe point brusquement d’un état à un autre , et qu’elle présente toujours à celui qui l’a bien étudiée, qui l’interroge et qui l’a bien comprise, des signes précurseurs du changement notable qui va s’opérer dans l’organisme ou qui va en bouleverser l’économie. Circonstance bien heureuse dans le malheur mémo let bien importante à se graver dans l’esprit , puisqu’elle peut fournir au médecin des indications propres à prévenir chez ses clients la plus terrible des maladies qui puissent frapper leur constitution.
Veuillez bien considérer, Messieurs, qu’en fixant ainsi votre attention sur ces particularités de notre existence morale , je ne veux point revenir sur les changements de caractère qui surviennent assez ordinairement chez les individus qui vont être atteints d’aliénation mentale, et que j’ai signalés avec tous mes devanciers dans mon premier mémoire. Mes observations portent sur un tout autre point Pt donnent lieu, pour la thérapeutique, à des
conséquences tout à fait différentes. Je parle ici des facultés morales qui , ayant une trop grande énergie native ou acquise, agissent isolément dans l’encéphale, rompent l’harmonie si nécessaire à ses opérations et finissent à la longue par troubler l’intelligence, subjuguer la volonté et constituer par elles-mêmes une aliénation dont elles forment tout d’abord, comme je le disais tout à l’heure, les premiers et les principaux symptômes. C’est comme cela , c’est dans ce sens que je trouve exacte, profonde et heureuse cette locution de quelques familles qui, en amenant de temps à autre Un de leurs parents aliéné à ma consultation , me disent, sans se douter de l’importance de leur document, que sa folie n’est autre chose que l’expression de son caractère primitif renforcé (1).
(1) Ces considérations , si importantes pour le traitement des affections mentales , s’appliquent aussi bien à la suractivité des penchants inférieurs, ou à la suractivité des facultés intellectuelles, qu'à celle de nos sentiments moraux. Toute force cérébrale , de quelque ordre qu’elle soit , compromet la puissance et l’harmonie de la tête humaine, si elle en absorbe ou en fait taire tous les autres pouvoirs. La grandeur de l'homme repose sur le nombre et l’ensemble, et les associations de nos différentes facultés, la nature les a mises dans le cerveau les unes à côté des autres. Comprenons ce que cela veut dire, agissons conformément à cet arrange-
Document important , en effet , puisqu’il établit une différence notable entre ce genre de délire et les autres, et que, de toutes les affections mentales, celle-ci , ainsi que l’expérience l’a cent et cent fois démontré, est la plus difficile à guérir, et en même temps la plus exposée aux rechutes. C’est surtout dans les hautes classes de la société que le traitement présente le plus de difficultés. Il est rare qu’on y mène à bien son entreprise. Quelques détails pratiques à ce sujet me paraissent avoir ici leur véritable place. Mes tristes expériences sur ce point m’ont donné de tristes convictions , et la chose est tellement arrêtée et formulée dans mon esprit , que je ne balance pas, toutes choses étant à peu près égales, d’ailleurs , dans les symptômes de l’affection cérébrale dont il est ici question chez un homme du peuple et chez un homme de grande position sociale , que je ne balance pas de prime
ment sublime, appuyons nos facultés sur nos facultés, et nous vivrons alors non comme des êtres faits de pièces et de morceaux disparates qui se contredisent eux-mêmes , et qui ne savent ni ce qu’ils font ni où ils vont , mais comme des êtres faits d'un seul bloc et qui s'avancent avec énergie, intelligence et moralité , vers le but élevé qu’il leur est donné d’atteindre.
abord à manifester mes espérances de guérison pour l’un et mes craintes sans nombre d’incurabilité pour l’autre. Malheur donc encore aujourd’hui à l’aliéné riche ou grand seigneur ! malheur à lui, car il court risque bien souvent de ne jamais recouvrer la raison. Certes, je ne veux point accuser l’impuissance de notre art. Je crois en la science médicale ; mais c’est justement parce que je sais tous les services qu’elle peut rendre , que je tiens à faire connaître à mes jeunes confrères , combien , dans de pareilles circonstances , le médecin a de mal à bien faire. Quoi qu’il en soit, le sen *liment du devoir doit soutenir son courage et sa persévérance. C’est «à lui de ne point se laisser gouverner. Sous peine de nuire à son • malade ou de le rendre incurable, il doit prendre, vis-à-vis de la famille qui vient le conlier à ses soins, une position nette, ferme et précise. Sans doute , il sera circonspect et réservé dans son pronostic ; mais qu’il sache bien qu’il n’a point de rôle à remplir, d’espérances à concevoir , si son autorité magistrale, toute noble et toute bienveillante, est un instant méconnue. Il faut que l’aliéné soit jeté dans ï*es bras, soit livré à sa haute direction,
soit placé sous son gouvernement paternel.
Impressions sensoriales , activités des instincts , émotions sentimentales , travaux de l’intelligence, occupations manuelles, règles diétiques, emploi du temps et des facultés, toutes les prescriptions physiques , intellectuelles, morales , instinctives et perceptives, qui doivent changer du tout au tout le mode d’existence de son pauvre malade et le ramener peut-être à la raison , doivent sortir de son cerveau , de sa science, de son esprit èt de son cœur. Ce n’est point un marquis, un . duc et pair, un prince , un député, un homme riche, qu’il soumet à sa thérapeutique : c’est un aliéné; c’est un être malheureux qui demanderait à grands cris , n’importe par quel moyen, sa guérison, s’il s’appartenait encore et s’il pouvait plaider sa cause ; par conséquent, c’est un être qui a droit à tous les respects, et devant lequel il n’est pas permis , par de plates condescendances ou des con- * sidérations d’argent, de compromettre les principes de l’art et la dignité de la profession.
Le médecin seul sait ce qui convient à la tête telle quelle qu’on a mise en ses mains.
S’il n’a pas la confiance pleine et entière des familles; s’il n’est pas assez haut placé dans leur estime ; s’il n’est pas assez fort , assez indépendant , pour imposer silence à toutes les passions bonnes ou mauvaises qui s’agitent à l’entour de sa personne ; s’il ne domine pas les haines, lés amours, les intérêts ou les faiblesses des parents, il est dépossédé, et son . malade est perdu.
En général , on ne connaît point assez les aliénés ; on ne connaît point assez surtout les aliénés qui ne délirent que sur un petit nombre d’objets ; on ne sait pas combien , au milieu de leurs fausses conceptions , ils ont de finesse et d’esprit , d’intelligence et de bon sens, combien ils saisissent vite la position fausse du médecin , combien ils exploitent la sensibilité de leurs proches ou les vues personnelles de quelques uns d’entre eux, et combien il importe, par toutes ces considérations , de commencer par asseoir nettement leur situation vis-à-vis de l’homme instruit * dont on vient réclamer l’assistance et invoquer les lumières.
Sans cette précaution préliminaire et indispensable , *tout porte à faux sur l’esprit de
l’aliéné , rien ne peut être ordonné avec intelligence et réflexion , rien ne peut être appliqué avec persévérance; point d’étude grave, sérieuse et solçnnelle à entreprendre; point de'lignes à suivre, de plans à adopter. Qui pourrait faire diversion au délire du malade? Ses sentiments , qui n’ont point de contrepoids, l’entraînent et continuent à entraîner ses idées. Presque comme un sophiste, il se sert de tous les avantages que lui donnent les divisions intestines dont il est tout à la fois la victime, le témoin et la cause, et il parvient ainsi à rendre illusoires toutes les mesures que l’on veut prendre à son égard; en un mot, il vit dans l’anarchie , et l’anarchie de sa pauvre tête s’en augmente.
Tel est, en général, Messieurs, le sort de cette classe d’aliénés, lorsqu’ils appartiennent aux rangs supérieurs de notre ordre social, et que le médecin appelé auprès de leur personne n’a pas su maintenir sa bienveillante autorité. Nous sommes beaucoup plus heureux dans nos hospices, malgré tout ce qui nous manque çncore pour ne manquer de rien, et la raison en est simple. On nous amène un aliéné : nous savons ce que c’est qu’un aliéné.
nous savons par conséquent ce qu’il faut lui faire, nous le soumettons à un traitement , et nous le guérissons d’autant mieux et plus vite tpie nous n’avons point trouvé d’obstacles à
nos volontés éclairées, que nous avons arrangé convenablement les choses externes autour de lui, et que , pendant tout le cours du traitement, nous avons pu faire, sans la moindre^ opposition , l’application des principes de la science et de l’humanité.
Dans tous les cas , il reste toujours au médecin qui se respecte quelque chose à faire dans un pareil malheur, c’est de protester en faveur de l’aliéné, c’est de lui rester fidèle et de faire le devoir,' c’est de braver les interprétations de gens qui nous prennent pour des orfèvres, et d’insister noblement pour rester chef et maître dans la place. En général , les pères et mères , les frères et sœurs , les parents, les amis, sont, pour un aliéné, les plus mauvais conseillers du monde, et on ne saurait lui donner un plus fâcheux entourage.
Leurs bons sentiments même lui portent préjudice. Ils 11e savent point l’aimer nr le servir avec intelligence , et souvent ils se laissent gouverner par l’esprit de son délire. Le méde-