‹ Du traitement moral de la folieChapitre 16 sur 80 · AUXILIAIRE DU TRAITEMENT PHYSIQUE · texte numérisé non relu

AUXILIAIRE DU TRAITEMENT PHYSIQUE

conseil général, de donner des soins journaliers à plus de huit cents malades, il ne me suffit pas de mépriser une semblable accusation, je dois la repousser. On jugera si elle est fondée, quand on saura à quels moyens j’ai recours , dans le traitement de la folie; l’exposé fidèle de ce que je fais chaque jour, sera ma justification. Mais auparavant, examinons les idées thérapeutiques qui guident les praticiens modernes, et particulièrement les praticiens français, dans le traitement de la folie, et. commençons par les trois grands établissemens de Paris, savoir: Charenton, la Salpétrière et Bicêtre.

§ I. M. Calmeil , l’un des médecins de Charenton , appelle traitement moral , celui qui se fait par le raisonnement , la persuasion et la crainte ; il regarde le traitement purement physique comme le résultat d’un progrès.

Les volumineux écrits de M. Calmeil , qui , depuis bientôt vingt ans, exerce dans la maison royale de Charenton, contiennent à peine quelques passages sur le traitement moral de la folie. En voici un que j’extrais de son article Monomanie du Dictionnaire de Médecine, (i)

« L’on ne saurait trop se pénétrer, dit M. Calmeil, des avantages du traitement que l’on est

>l) Dict. de médecine, t. xx, p. 166.

CHAKENTON. M. CALMEIL.

convenu d’appeler traitement moral; mais personne ne doit ignorer qu’en général, et à moins d’avoir affaire à des monomaniaques à demi raisonnables ou déjà à-peu-près convalescens, il est rare que l’on parvienne à gouverner les aliénés par le raisonnement et la persuasion... C’est surtout par la crainte de la douleur de la douche, des affusions froides , de la camisole de force, des entraves, des ventouses, des moxas, par l’ascendant de sa personne, que l’on dompte les monomaniaques les plus obstinés et les moins traitables. »

Un traitement moral, borné au raisonnement, à la persuasion et à la crainte offrirait bien peu de moyens d’action, et serait le plus souvent sans aucun résultat. Nous verrons plus bas si c’est, en effet, celui que l’on emploie à Charenton , et quel degré de confiance on doit avoir dans son efficacité. Mais , pour être assurés de connaître, sur ce point, toute la pensée de M. Calmeil, citons encore quelque autre passage tiré de ses écrits. J’en trouve un qui a été publié en réfutation de l’un des mémoires que j’ai lus devant l’Académie royale de médecine, sur le traitement moral de la folie, et dans lequel je disais : (i)

(i) Y. les Mémoires de L'Académie royale de Médecine, 1. vu.

charenton. m. calmeil.

« Les moyens employés dans le traitement de l’aliénation mentale, sont physiques ou moraux: on ne peut pas dire d’une manière absolue que les uns doivent être préférés aux autres, cela est entièrement subordonné au caractère de la maladie. Le plus souvent ces deux ordres de moyens sont mis en usage simultanément, c’est-à-dire que l’on fait concourir au même but, les prescriptions médicales, l’isolement, les conseils, les exhortations bienveillantes et les distractions.

« Quelque habileté que l’on mette à diriger ce genre de traitement, il y a des cas malheureusement nombreux, dans lesquels on échoue; c’est ce qui a souvent lieu dans la démence et presque toujours dans quelque genre de folie que ce soit , lorsqu’elle est compliquée de paralysie ou d’épilepsie. Contre la démence , il y a peu de chose à tenter, surtout lorsqu’elle survient dans un âge avancé ou à la suite d’excès qui ont usé le cerveau ; contre la folie compliquée de paralysie ou d’épilepsie, il en est de même, car on connaît l’incurabilité de ces deux affections. Mais il y a des cas d’une tout autre nature, dans lesquels l’incurabilité n’est pas à beaucoup près aussi évidente et qui , néanmoins , résistent au traitement qu’on leur oppose. Les cas dont je veux parler ici, sont ceux clans lesquels

ClIAllEBfTON . ai. CALB1EIL.

des idées fausses ou des sensations anormales, sont le principe unique de la maladie. Alors, en effet, l’intelligence n’est pas détruite, elle est seulement viciée, et, pour ramener la raison, il ne faut qu’ôter au malade, le point de départ de ses pensées et de ses actions délirantes. Pour obtenir ce résultat, le traitement ordinaire ne suffit pas, et, dans toutes les maisons d’aliénés, on voit un grand nombre d’individus qui, atteints de ce genre de délire, sont regardés comme ne présentant aucune chance de guérison.

« A mon avis, et d’après l’expérience que j’en ai acquise, on ne désespérerait pas ainsi du rétablissement des malades dont il s’agit , si l’on mettait plus de vigueur à les diriger ; si , au lieu d’entreprendre de les dissuader ou de les consoler, on s’attachait à provoquer, en eux, de fortes émotions. La raisonnement seul ne peut rien sur de pareils aliénés ; il faut les attaquer en face , ne leur faire aucune concession, les obliger à reculer sans cesse, les forcer à parler sensément et, dût-on, d'abord n’obtenir d’eux que des paroles arrachées de leur bouche, et réprouvées par leur esprit, il faudrait encore les contraindre à prononcer ces paroles, car c’est déjà beaucoup que de les avoir obligés de céder sur ce point. »

Venait ensuite l’observation de plusieurs mala-

ClIAKENTON. M. CALMEIL.

des guéris par l’application de ces principes, c’està-dire par une forte diversion morale, sans le secours d’aucune médication physique; et je terminais par la phrase suivante :

« Ce traitement est fort différent de celui qui est usité en pareil cas et qui consiste à isoler les aliénés , à les consoler, à les distraire par des promenades ou des jeux; c’est une médecine active, perturbatrice, difficile à exercer, mais puissante et qui dédommage, par les succès qu’elle procure, des soins qu’exige sa pratique.»

Faisant allusion à ce mémoire, M. Calmeil écrivit dans les Archives de médecine , en rendant compte de l’ouvrage sur les maladies mentales , publié par M. Esquirol :

« J’engage ceux qui demandent un spécifique, une drogue pharmaceutique ou une recette morale , pour guérir les maladies de l’esprit , ceux qui inclinent à croire que l’on n’obtient qu’un nombre médiocre de cures par la méthode de traitement ordinaire, et qu’il suffit de tout brusquer, en s’en prenant violemment aux sentimens, aux idées, aux sensations vicieuses d’un aliéné, pour le remettre sur la voie de la raison, à méditer avec M. Esquirol sur quelles considérations s’appuie la thérapeutique dœ affections dites mentales. La science aura fait un pas rétrograde, le jour où l’on s’habituera à regarder

CIIARENTON. SI. CALMEIR.

l’esprit comme un principe indépendant, placé en dehors de l’influence du cerveau.

« Ou je me trompe , continue M. Calmeil , ou l’on ne parvient à remédier aux écarts du jugement, qu’en agissant sur des ressorts matériels. Or, s’il est vrai que les moyens dits moraux, qui impressionnent d’abord les sens, n’ont une influence salutaire qu’autant qu’ils remédient aux conditions vicieuses de la substance nerveuse; n’est-il pas clair que celui qui ne fait cas que de la médecine morale , n’use que d’une partie de ses ressources. Ce que dit M. Esquirol de l’aliénation mentale des nouvelles accouchées; des terminaisons critiques de la folie ; ce qu’il dit de la nécessité de rétablir les sétons supprimés, de l’heureuse influence des émissions sanguines, des bains prolongés , des affusions froides , etc. , prouve suffisamment qu’il faut tenir compte de tous les changemens, de toutes les dispositions du corps, pour attaquer avec avantage les infirmités de la raison. Quant au traitement dit moral de la folie, que la marche progressive de nos connaissances a dû faire naître avant le traitement purement physique } puisque les idées de la philosophie abstraite étaient très répandues, alors que le mécanisme des dérangemens de l’organisation humaine n’était point assez connu, pour que l’on put en déduire de sages préceptes, applicables

CHAUEPiTON. »I. CALMEIL.

au redressement de la raison, je laisse aux hommes compétens à juger s’il a été suffisamment approfondi par Pinel et par M. Esquirol. Lorsqu’on s’est élevé contre les bains de surprise, l’usage journalier et prolongé des douches, contre l’habitude de chercher à tout prix à modifier le cerveau par la terreur et par la crainte , l’on a signalé le danger qu’entraînait l’abus que l’on faisait de ces moyens, sans prétendre qu’ils fussent nécessairement funestes à tous les sujets. La génération médicale actuelle est trop éclairée pour ne pas vouloir mettre à profit toutes les leçons du passé. »

On remarquera sans peine que les objections de M. Calmeil ne sont pas fondées : la recette morale, comme l’appelle M. Calmeil , n’est pas une chose applicable a tous les malades , et pour 1 appliquer, il faut en bien comprendre l’esprit, la varier de mille manières , et s’en servir seulement dans les cas où elle convient. Elle ne consiste pas à tout brusquer et à s’en ■prendre vio lemment aux sentimens , auxidées, aux sensations vicieuses d’un aliéné. Un homme, chargé d’un service d’aliénés, ayant compris la recette morale de cette manière, vint me dire un jour, avec un ton de reproche :« Vous vantez les douches,

3 en ai donné une à madame Y...., et elle est morte ; je crois que la douche a contribué à sa

CHA.RENTON. M. CALMEIL.

mort. » Cela peut être , tous les remèdes font du bien , tous les remèdes font du mal ; l’art consiste à s’en servir à propos et à les administrer convenablement. Mais il y a plus qu’une critique dans le passage que je viens de citer; il y a une doctrine qui mérite d’être examinée sérieusement.

« Avant le traitement purement physique, dit M. Calmeil , alors que le mécanisme des dérangemens de l’organisation humaine n’était point assez connu pour qu’on pût en déduire de sages préceptes applicables au redressement de la raison », on appliquait aux aliénés un traitement moral. Maintenant qu’il est admis, suivant M. Calmeil « qu’on ne parvient à remédier aux écarts du jugement qu’en agissant sur des ressorts matériels et que les moyens dits moraux n’ont une influence salutaire qu’autant qu’ils remédient aux conditions vicieuses de la substance nerveuse, sans prétendre que la crainte et la terreur soient nécessairement funestes à tous les sujets » , on bannit ces passions du traitement de la folie, pour employer de préférence le genre de traitement qui agit directement sur les ressorts matériels , c’est-à-dire , le traitement purement physique.

Ce serait un traitement moral bien dépourvu de ressources , celui qui consisterait unique-

CIIARENTON. M. CAhMEIL.

ment, comme paraît l’entendre M. C.almeil,à inspirer aux aliénés la crainte et la terreur. On serait autorisé à me reprocher d’avoir émis une semblable proposition si j’avais dit : « c’est surtout par la crainte de la douleur de la douche, des affusions froides, de la camisole de force, des entraves, des ventouses, des inoxas , par l’ascendant de sa personne, que l’on dompte les monomaniaques les plus obstinés et les moins traitables ». Mais ce passage n’est pas de moi, il est de M. Calmeil qui néanmoins me critique et me blâme, parce que , chez des hommes aliénés déclarés incurables , j’ai employé les douches et les affusions froides.

Vous trouvez mauvais que j’aie eu recours à la douche et à la crainte de la douche, dans des cas désespérés, et vous-même vous conseillez non-seulement les moyens que j’ai mis en usage , mais des moyens encore plus douloureux. Soyez donc conséquent, et ne m’accusez pas, quand vous faites, vous-même, plus de mal que je n'en fais. Mais ce n’est pas en cela seulement que j’ai à me plaindre de vous : dans mes observations, il n’est pas uniquement question de l’emploi de la douche ou de la crainte inspirée par ce remède; il y est encore fait mention des raisonnemens dont je me suis servi , des récompenses que j’ai accordées , des soins de toutes les

CHAftENTOIN. SI. CALMEIL.

heures et de tous les instans donnés à mes malades : sur tout cela pas un mot dans votre article. Ce qui peut inspirer des préventions contre moi, vous le dites; ce qui peut les dissiper, vous n’en parlez pas. Est-ce de la justice?

Selon vous, je préconise une recette morale contre la folie. Une recette morale? Oui, si, dans tous les cas r j’avais recours à un moyen déterminé , à la crainte de la douleur par exemple, mais il n’en est pas ainsi, et vous le savez bien. Je préconise tout ce qui peut agir sur l’esprit des aliénés, éveiller leur attention , leur donner de la mémoire, leur inspirer des passions propres à combattre les passions qui les dominent. Une idée suscitée à propos devient quelquefois un lévier si puissant! Vous connaissez comme moi, un médecin qui, partisan trop exclusif du traitement purement physique, ne trouva rien de mieux, pour empêcher une malade de se mordre, que de lui arracher les dents incisives de la mâchoire supérieure. Vous condamnez, sans doute, un pareil acte de barbarie. Eh! bien, cet acte n’eût peut-être jamais été commis, si l’on s’était occupé plus qu’on ne l’a fait, d’agir sur l’intelligence de la maladedont il est question; si au lieu de s’attacher à modifier les conditions de sa substance nerveuse, par des remèdes physiques , on eût opéré sur son esprit une puis-

Page 1