‹ Du traitement moral de la folieChapitre 17 sur 80 · CHARENTON. M. MOREAU · texte numérisé non relu

CHARENTON. M. MOREAU

santé diversion. Dans ce cas, comme clans beaucoup d’autres, c’est l’ignorance qui s’est montrée barbare; elle est devenue cause d’une douleur et d’une mutilation qu’un traitement moral eut tendues inutiles.

Le traitement appelé par M. Calmeil, traitement moral, ne mérite, en aucune manière, cette qualification , puisqu’il se borne à des raisonnemens pour les convalescens et les monomaniaques à demi raisonnables, et, à la crainte de la douleur, pour les monomaniaques les plus obstinés. Dans la pensée de M. Calmeil, l’article cité plus haut en est la preuve, c’est le traitement physique qui doit être employé de préférence. Plusieurs autres médecins sortis de Charenton, nous apprennent que c’est, en effet, la doctrine médicale reçue dans cet hospice; leurs expressions sont tellement précises , qu’elles ne laissent aucun doute sur ce point.

§ II. Le traitement moral, à Charenton , est nul ou pi'esque nul } d’après MM. Moreau, Malherbe et Bayle , anciens élèves de cet hospice.

M. Moreau , dans sa thèse intitulée : De Vinfluence physique relativement aux désordres des facultés intellectuelles [f], a consacré un article

(i) Thèse pour le doctorat, in-4, n° 1J7. Paris , ï83o.

Cil ARENTON. SI. SIOREAV.

assez court, mais substantiel et très positif, sur le traitement de l’aliénation mentale. Voici cet article, je le transcris tout entier.

« Faire cesser les désordres fonctionnels qui ont précédé ou accompagné le dérangement de la raison ; chercher à déplacer l’affection cérébrale sympathique ou idiopathique par des moyens de révulsion appliqués sur divers points de l’économie, etc., telle est la partie la plus importante du traitement de l’aliénation mentale. Fondé sur une grande connaissance des lois physiologiques et sur les données les mieux établies de la thérapeutique, étayé d’une expérience de plus de trente années, ce mode de traitement élève souvent au-dessus d’un tiers, les guérisons, dans la maison royale de Charenton. Des évacuations sanguines générales ou locales, un exutoire, un purgatif, le sulfate de quinine dans les cas de périodicité, calment l’exaltation du maniaque , font sentir au mélancolique toute l’absurdité de ses idées fixes , lui rendent la tranquillité en dissipant ses craintes chimériques. Des médicamens fort simples , entre les mains d’un praticien habile , font justice de ces penchons sanguinaires , de ces perversions de la volonté dont quelques gens vont chercher le remède dans le code pénal. »

Il est impossible, ce me semble, de s’exprimer

CHARENTON. M. MAMIERBE.

plus clairement : « Des évacuations sanguines , un exutoire , un purgatif, le sulfate de quinine , font sentir au mélancolique toute V absurdité de ses idées fixes, lui rendent la tranquillité et dissipent ses craintes chimériques. » Voilà quel traitement, purement physique, préconise un élève de Charenton , pour remédier aux écai'ts du jugement ; c’est la médication directe à l’aide de laquelle on prétend détruire les conditions vicieuses de la substance nerveuse des aliénés. Je comprends qu’avec de pareilles doctrines, on fasse peu de cas du traitement moral , qui agit sur la substance nerveuse d’une manière très indirecte ; les saignées, les purgatifs, les exutoires, sont d’ailleurs d’un emploi beaucoup plus facile que la recette morale , et on peut les appliquer, sans beaucoup de fatigue, à un grand nombre d’aliénés à-la-fois.

Un autre élève de Charenton, M. Malherbe, parlant du traitement moral employé à Charenton, ne lui accorde, avec raison, qu’une très faible importance.

« Le traitement moral chez les aliénés, dit M. Malherbe, ne peut, en général, avoir d’effet marqué que chez ceux qui sont déjà convalescens. Dans un grand nombre de cas, on peut affirmer que la convalescence commence, quand le malade écoute les représentations qu’on lui

CHAItENTON. M. MALHERBE.

fait, sût le désordre de ses actes ou sur le sujet de son délire. » (i)

Le traitement moral, et ce sont les médecins élevés à l’école de Cliarenton qui nous l’apprennent, le traitement moral consiste à faire aux aliénés des représentations sur le désordre de leurs actes et sur le sujet de leur délire. Je comprends que ces médecins y aient peu de confiance, et qu*au lieu des conseils, la plupart du temps inutiles, qu’ils donneraient à leurs malades, ils préfèrent employer des purgatifs et des émissions sanguines. Par ces derniers moyens, un effet physique est produit , il y a une évacuation dé sang ou une évacuation d’humeur et, si l’aliéné finit par sentir l’absurdité de ses idées fausses, si ses craintes chimériques se dissipent, rien n’empêche d’attribuer la guérison à la médication employée, tandis qu’évidemment , les exhortations n’ont été que des paroles perdues.

Mais le traitement moral est-il ce que le croit M. Malherbe? Un ancien élève de Charenton , M. Bayle, l’avait, avant MM. Malherbe, Moreau et Calmeil, considéré d’une manière, en apparence, assez différente, mais, au fond, tout-àfait la même.

(i) Thèse sur les tumeurs qui se développent dans l’intérieur du crâne, Paris, t85n , n° ^29, p. 27.

CIIARENTOX. M. R AT LE.

Pour M. Bayle (1), les maladies mentales sont dues à l’inflammation chronique des méninges; le traitement curatif de cette inflammation , c’est le traitement antiphlogistique , et, comme auxiliaire, on emploie durant les périodes de monomanie et de manie, un traitement moral «qui consiste dans l’isolement des malades d’avec leurs parens et dans leur réclusion , dans un établissement destiné à recevoir les aliénés.

« Lorsqu’ils ne sont pas exaltés ou agités, au point de pouvoir être nuisibles aux autres ou à eux- mêmes, on les laisse épuiser librement leur mobilité par la loquacité , les chants, les cris, la marche, etc., dans les cours et les corridors. Dans le cas contraire, c’est-à-dire lorsqu’ils frappent les personnes qui les environnent, qu’ils brisent et cassent les objets qui leur tombent sous la main, qu’ils déchirent leurs vêtemens; on les dépouille de leurs habits, qu’on remplace par une camisole ou gilet de force dont les manches servent à leur attacher les mains autour du corps. Lorsqu’ils sont sales, qu’ils marchent dans les ordures, on ne leur laisse que leur chemise, et on leur fait porter, au lieu de leurs vêtemens,

(*) Triiiè des maladies du cerveau et de ses membranes , Paris, 1826, p. 58o.

su

CHAREWTON. M. BAYLE.

uno espèce de grande tunique de toile, à longues manches, appelée blouse. Enfin, quand ils sont dans un état d’agitation violente et furieuse , on les attache , à l’aide de larges bandes, sur un grand fauteuil, bien rembourré, fixé lui-même au mur, d’une manière très solide. Si les mouvemens continuels, auxquels ils se livrent dans ce cas, les exposent à se blesser, on les renferme dans une sorte de boîte (i), faite en osier, un peu plus longue que le corps, ayant deux ouvertures sur les parties latérales pour attacher les bras, et munie d’un couvercle, dont une des extrémités est fortement échancrée , pour laisser passer la tête. »

Ainsi, vous enfermez un aliéné, vous lui mettez la camisole et des entraves, vous l’affublez d’une blouse, vous le fixez sur un fauteuil, vous le couchez dans une boîte, j’allais dire dans une bière, et vous appelez cela faire du traitement moral !

On dirait, à les entendre, que l’homme aliéné soit un squelette agité par des muscles, et que, pour le rendre à la raison, il suffise de l’empêcher de se mouvoir, à force de le garrotter.

Et M. Bayle, qui ne reconnaît à ce traitement moral qu’une très faible influence sur la marche de la folie, s’empresse d’ajouter (2) :

(1) Depuis que M. Esquirol est médecin en chef de Charenton, la boîte dont parle ici M. Bayle, a été supprimée.

(2) Op. cil. p. 58 1.

CHARENTOJï. M. RAYEE.

« Tous ces moyens placent les malades dans des conditions plus favorables à la guérison, mais n’ont aucune action directe sur la méningite chronique. Aussitôt qu’un individu entre dans une maison d’aliénés, il faut en venir au traitement de celle-ci, qui, étant occasionée par une congestion sanguine dans les vaisseaux de la piemère, réclame, de suite , l’emploi des émissions sanguines, secondées, suivant le besoin , par les irritans, appliqués aux extrémités, les purgatifs, les réfrigérans sur la tête , etc. j>

Nous retrouvons encore ici les bases du traitement physique, qui, suivant M. Calmeil, a depuis l’époque où le mécanisme des dérangemens de l’organisation humaine est assez connu pour qu’on puisse en déduire de sages préceptes applicables au redressement de la raison, a remplacé les idées d’une philosophie abstraite, dans la direction à donner aux aliénés ». Ancien élève de Charenton, et sachant comment on traite les aliénés dans cet hospice, je dois, pour être juste, ajouter que les moyens moraux , mis en usage à Charenton , sont plus nombreux que ne le dit M. Bayle; il faut y ajouter la promenade, le jeu de billard, une salle de réunion, la lecture et, par exception, le dîner en commun à la table du directeur et des employés.

Pour ceux [qui comprennent le traitement

CHABENTON. M, BAYLE.

moral d’une manière aussi restreinte, je ne m’étonne pas qu’ils lui attribuent une influence médiocre, et tout-à-fait secondaire, dans la guérison de la folie ; car, j’en conviens volontiers , sur un nombre déterminé de malades pris au hasard, le traitement physique lui sera de beaucoup préférable. En effet, d’une part, le traitement moral, tel qu’il est compris à Charenton (il ne lest pas mieux dans beaucoup d’autres hospices d’aliénés), est d’un résultat presque nul, tandis que les moyens physiques ont une action réelle et dont je suis loin de contester l’importance ; d’autre part , les aliénés présentent, dans beaucoup de cas, des symptômes physiques curables seulement par les moyens physiques. Or, que le traitement moral par la camisole , les promenades et les distractions , soit appliqué à tous les aliénés pris indistinctement, il sera, je l’avoue, presque de nul effet, tandis que le traitement physique, appliqué avec discernement, pour combattre les lésions évidentes du système nerveux , pourra être de la plus grande utilité. Ainsi , avec ces conditions , il est certain que le traitement physique sera, de beaucoup, préférable au traitement moral.

Mais, je l’ai dit très positivement, et de manière à ne laisser, même aux esprits les plus prévenus, aucun doute sur ma pensée; le traitement tel

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