‹ Du traitement moral de la folieChapitre 18 sur 80 · CHARENTON. M. RAYEE · texte numérisé non relu

CHARENTON. M. RAYEE

que je l’ai proposé , n’est applicable dans toute son extension, que chez les aliénés qui ne présentent aucun de ces symptômes nerveux auxquels on oppose avec plus ou moins de succès , le traitement physique. Il s’adresse aux désordres de l’intelligence et des passions; son emploi est subordonné à l’état matériel du malade; il ne convient ni aux démens, ni à la plupart des maniaques , et, dans la monomanie, il ne faut pas en faire usage, s’il y a paralysie ou d’autres symptômes analogues.

Que l’on cesse donc de m’accuser de faire uniquement usage de la médecine morale, et de négliger ainsi une partie des ressources que l’art peut opposer aux dérangemens de l’esprit. Nos ressources près des aliénés ne sont pas assez puissantes, ni assez multipliées, pour qu’il nous soit permis d’en négliger aucune : ce que je veux, ce que je préconise, c’est, contre les désordres physiques, des remèdes physiques , et contre les désordres moraux, des remèdes moraux. Vous prétendez guérir le délire de la pensée et des passions par des moyens purement physiques; je nie que cela soit possible. Aux idées fixes, vous opposez un exutoire; aux perversions de la volonté, des médicamens simples ; je dis que cela est absurde. Mais pour l’agitation, l’insomnie, la torpeur, la fièvre, je suis

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pleinement de votre avis; il faut opposer à ces symptômes les moyens que vous recommandez. Je vais plus loin ; je reconnais que ces moyens employés avec discernement, pour combattre les symptômes physiques, auront très probablement une heureuse influence sur l’état delà raison ;je reconnais que plusieurs maladies du cerveau, amènent avec elle le désordre de l’intelligence ; mais quand l’entendement seul est malade , et beaucoup d’aliénés sont dans ce cas, le traitement physique est de nulle valeur , le traitement moral seul est indiqué.

§ III. Traitement moral mis en pratique par Pinel.

Il y a loin des idées pratiques de MM. Bayle , Calmeil , Moreau et Malherbe à celles des maîtres de l’art, parmi lesquels se placent, au premier rang, Pinel et M. Esquirol.

« C’est souvent bien moins par des médicamens que par des moyens moraux, dit Pinel (1), et surtout par une occupation active, qu’on peut faire une heureuse diversion aux idées tristes

(i) Traité médico-philosophique sur t aliénation mentale , ae édit. Paris , 1809, pag. 348. V. aussi un excellent ouvrage trop peu connu et publié quelque temps avant celui de Pinel. Cet ouvrage est intitulé : De la philosophie de la folie , par Daquin, un vol. in-8°.

SALPÉTKIÈR.E. PINEL.

des mélancoliques , ou même changer leur enchaînement vicieux. » Et il rapporte plusieurs exemples dans lesquels ces moyens employés seuls, ont suffi pour rendre des mélancoliques à la raison : j’en citerai quelques-uns.

« Une jeune personne tombe (i), sans aucune cause connue, dans une morosité sombre et soupçonne tous ceux qui l’environnent de vouloir l’empoisonner : la même crainte la poursuit après avoir quitté la maison paternelle et s’être réfugiée auprès d’une de ses tantes ; ses soupçons sont portés si loin, qu’elle refuse toute sorte de nourriture, et alors elle est transférée dans une pension où on n’obtient pas plus de succès, quelques tentatives que l’on puisse faire. Elle fut conduite à l’hospice de la Salpétrière, et comme elle était tranquille , on la plaça au dortoir des convalescentes. Le bruit et le tumulte qu’elle fit pendant la nuit forcèrent à la déplacer, et elle fut confinée dans une loge où elle exerça encore son humeur ombrageuse et tracassière. Une visite inconsidérée qui lui fut faite par un étranger, ne fit qu’exaspérer sa mélancolie, et dès ce jour même , elle refusa avec obstination, toute nourriture. Le gilet de force fut appliqué inutilement, pour la contraindre à manger : on fut

(l) Op. cit., pag. 94.

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obligé d’en venir à la douche de répression; elle promit tout dans le moment, mais au sortir de la baignoire , elle renouvela les mêmes refus. Le lendemain , on fit porter des alimens au moment où elle était dans le bain , avec injonction de les prendre si elle veut éviter d’avoir la tête inondée d’eau froide; elle obéit cette fois, sans répugnance ; des marques d’intérêt qu’on lui a témoignées et des propos consolans et doux ont fini par gagner sa confiance; elle s’est livrée à un travail assidu et peu-à-peu ses illusions et ses craintes chimériques se sont évanouies. »

La contrainte exercée , dgns ce cas , par Pinel, a-t-elle eu pour résultat de remédier aux conditions vicieuses de la substance nerveuse ? J’avoue que je n’en sais absolument rien; mais ce qui pour moi n’est l’objet d’aucun doute, c’est qu’à cette contrainte , on eût substitué , sans aucun succès, un traitement purement physique.

Empruntons encore à Pinel d’autres observations.

« Une jeune personne de dix-sept ans (i), élevée dans la maison paternelle avec soin, mais avec une extrême indulgence, tombe dans un délire gai et folâtre , sans qu’on puisse en déterminer la

(x) Oj>. cit. pag. a85.

SAU'ÉTIUÈIU!. l'IKEL.

cause : conduite à l’hospice des aliénés dans un état singulier d’agitation, elle saute, elle danse et se livre à mille mouvemens irréguliers. On prélude par quelques boissons laxatives et quelques bains, et le directeur, avec sa femme, la traitent d’ailleurs avec la plus grande douceur et tous les égards propres à leur faire obtenir sa confiance; mais elle conserve toujours son caractère altier , et ne parle de ses parens qu’avec aigreur , en leur reprochant de l’avoir confinée dans un hôpital.

« Le surveillant, pour dompter ce caractère obstiné, saisit le moment du bain, et s’exprime avec force contre certaines personnes dénaturées, qui osent s’élever contre les ordres de leurs parens et méconnaître leur autorité. Il la prévient qu’elle sera désormais traitée avec toute la sévérité qu’elle mérite , puisqu’elle s’oppose elle-même à sa guérison , et qu’elle dissimule avec une obstination insurmontable, la cause primitive de sa maladie. La jeune personne en reste profondément émue, et éprouve, les nuits suivantes , une sorte de combat intérieur entre les sentimens de l’orgueil qui la dominent, et le souvenir des marques de bienveillance qu’on lui a témoignée pour la guérir et la rendre promptement à sa famille. Elle finit par convenir de ses torts , et fait l’aveu qu’elle est tombée dans

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l’égarement de la raison, à la suite d’un penchant du cœur contrarié. Dès-lors, il s’opère en elle un changement des plus favorables; elle rappelle toutes les perplexités quelle a éprouvées, avoue quelle est soulagée, et ne peut assez exprimer sa reconnaissance envers le surveillant qui a fait cesser ses agitations continuelles, et a ramené dans son cœur la tranquillité et le calme. La convalescence s’est dès-lors annoncée, et a continué de faire des progrès rapides. »

Dans le premier exemple , on a vu une affection purement morale céder à la douche et à la peur de la douche, c’est-à-dire à une impression morale; dans celui-ci, où il y avait complication de symptômes physiques au début, Pinel combat ces symptômes par des boissons laxatives et des bains; puis quand l’entendement seul est malade, on provoque une passion vive, dont l’heureux effet ne se fait pas attendre. Je citerai des observations empruntées à des auteurs français et étrangers, qui diffèrent en tous points des observations de Pinel et quant à la méthode de traitement et quant aux résultats; on jugera facilement de la valeur relative des unes et des autres.

Encore un fait extrait de l’ouvrage de Pinel , ce sera le dernier.

« Un aliéné de l’hospice de Bicêtre , quijn’a-

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vait d’autre délire que celui de se croire une victime de la révolution , répétait jour et nuit, en l’an ni, qu’il était prêt à subir son sort; il refusait de se coucher dans son lit, et restait étendu sur un pavé humide qui pouvait le rendre perdu de tous ses membres. Le surveillant emploie en vain les remontrances et les voies de la douceur, il est obligé de recourir à la contrainte. L’aliéné est fixé sur son lit avec des liens; mais il cherche à se venger, en refusant toute sorte d’alimens, avec l’obstination la plus invincible: exhortations, promesses, menaces, tout est vain : quatre jours se sont déjà écoulés dans l’abstinence la plus absolue. 11 s’excite alors une soif très vive, et l’aliéné boit en abondance de l’eau froide, d’heure en heure; mais il repousse avec dureté le bouillon même qu’on lui offre, ou tout autre nourriture. Son amaigrissement devient extrême, il ne conserve plus qu’une apparence de squelette vers le dixième jour de ce jeûne effrayant, et il répand autour de lui, une odeur des plus fétides : son obstination n’en est pas moins inébranlable, et il se borne à sa boisson ordinaire. On ne pouvait plus que désespérer de son état vers le douzième jour; c’est à cette époque que le surveillant lui annonce qu’il va désormais le priver de sa boisson d’eau froide, puisqu’il se montre si indo-

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cile, et il y substitue un bouillon gras. L’aliéné reste alors flottant entre deux impulsions contraires, l’une qui le porte à avaler un liquide quelconque, l’autre est une résolution ferme d’accélérer le terme de sa vie. La première impulsion l’emporte enfin , il prend avec avidité le bouillon qu’on lui présente, et aussitôt il obtient à titre de récompense, l’usage libre de l’eau froide. Son estomac, un peu restauré , lui fait éprouver un sentiment agréable , et il consent à prendre, le soir même, une nouvelle dose de bouillon. Les jours suivans, il passe par degrés à l’usage du riz, du potage, des alimens solides, et il reprend peu-à-peu tous les attributs d'une santé ferme et robuste. »

La guérison de ce malade est due, sans aucun doute, à l’habileté du surveillant qui lui donnait des soins; un moyen purement moral a vaincu son obstination. Qu’eût fait, à la place du surveillant de Pinel (l’ingénieux et dévoué Puziri dont Pinel ne se lasse pas de faire l’éloge) un médecin imbu de cette opinion, que dans la folie il y a toujours un dérangement organique qui doit être combattu par un traitement purement physique? J’ai vu, dans des cas de ce genre, après quelques exhortations qui restaient sans succès, parce qu’elles étaient faites sans confiance dans leur résultat, des praticiens appliquer des

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ventouses, des vésicatoires, prescrire des purgatifs, et les malades mourir alors plus vite qu’ils n’eussent fait, s’ils avaient été complètement abandonnés à eux-mêmes. Et ceux qui trouvent toujours après la mott des aliénés, les caractères d’une maladie du cerveau, ne manquaient pas de voir à l’inspection de cet organe, leur théorie se réaliser. Cela n’a rien , en effet, qui doive surprendre; car l’abstinence prolongée, le défaut d’exercice, la préoccupation d’esprit, ne sont pas sans action sur l’économie et particulièrement sur le cerveau. Seulement ici, l’altération du cerveau, purement consécutive, n’était qu’un accident de la folie, au lieu d’en être la cause, comme le prétendent la plupart des médecins partisans trop zélés de l’anatomie pathologique.

§ IV. M. Esquirol comprend le traitement moral de la folie , de la même manière que Pinel y le premier , il formule les préceptes de ce traitement ; cependant il en fait une application trop restreinte.

En maint endroit du Traité des maladies mentales de M. Esquirol, se trouvent d’excellens préceptes et des observations remarquables, sur le traitement moral de la folie.

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D’après M. Esquirol (i), clans la folie « il importe surtout de substituer à une passion imaginaire une passion réelle ; ce monomaniaque s’ennuie partout, quoiqu’il use de tout avec profusion; séparez-le de ses habitudes, imposez-lui des privations réelles, alors l’ennui raisonnablement motivé, sera un puissant moyen de guérison. Un mélancolique se désespère, on lui suppose un procès; le désir de défendre ses intérêts lui rend son énergie intellectuelle, »

En parlant de la difficulté qu’il y a d’appliquer convenablement le traitement moral, M. Esquirol dit ailleurs (2) : « Il faut une certaine adresse dans l’esprit et une grande habitude , pour saisir les nuances infinies que présente l’application dutraitement moral, et pour se déterminer sur l’opportunité de cette application. Tantôt il faut en imposer et vaincre les résolutions les plus opiniâtres, en inspirant aux malades une passion plus forte que celle qui domine leur raison, substituer une crainte réelle à une crainte imaginaire, tantôt il faut acquérir leur confiance, relever leur courage abattu , en faisant naître l’espérance dans leur cœur. »

Chez les lypémaniaques qui ne se sentent pas

(r) Des maladies mentales, Paris, 1 838, foin. I, pag. *33, (2) Id. tom. 1, pag. 4?r’

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la force d’agir convenablement, bien qu’ils connaissent ce qu’il serait bon de faire, M. Esquirol (i) conseille « d’appliquer la méthode perturbatrice, de briser le spasme par le spasme, en provoquant des secousses morales qui dissipent les nuages dont l’intelligence est couverte, qui déchirent le voile interposé entre le monde extérieur et 1 homme, qui brisent la chaîne vicieuse des idées, qui fassent cesser l’habitude des mauvaises associations, qui détruisent leur fixité désespérante , qui rompent le charme qui retient dans 1 inaction, toutes les puissances actives de l’aliéné. On atteint ce but, continue M. Esquirol, en agissant sur 1 attention des malades, tantôt en leur présentant des objets nouveaux, tantôt en faisant naître autour d’eux, des phénomènes qui les étonnent, tantôt en les mettant en contradiction avec eux-mêmes; quelquefois on doit abonder dans leurs idées, les caresser et les flatter. »

« Dans la mélancolie (2) , dit encore M. Esquirol, l’esprit comme le cerveau, est dans un état tétanique; une forte commotion physique ou morale peut seule faire cesser ce spasme »; et il rapporte, en preuve de l’efficacité du traitement moral, plusieurs observations dont les unes

(0 Op. cil., tom. 1, pag. 1 3ü et i33. (a) Ibid. tom. i, pag. 419.

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sqnt extraites des auteurs qui ont écrit sur la folie, et dont les autres sont tirées de sa pratique.

« Alexandre de Tralles guérit une femme qui croyait avoir avalé un serpent, en jetant un serpent dans le vase , en même temps quelle vomissait. Zacutus raconte qu'un jeune homme qui se croyait damné , fut guéri par l’introduction , rjanssop appartement, d’un homme déguisé sops la forme d’un ange qui lui annonça que ses péchés étaient ^emis. Ambroise Paré guérit un mar jade qui crqyait avoir des grenouilles dans le ventre, en le purgeant et en jetant, furtivement, des grenouilles dans son vase de nuit. Un démoniaque refuse toute nourriture parce qu il se croit mort ; Forestus parvient à le faire mange; , en lui présentant un soi-disant mort qui assura au malade que les gens de l’autre monde mangent très bien. Alexandre de Tralles rapporte que Philotiqus détrompa un homme qui croy ait n’avoir plus de tête, en lui faisant porter un bonnet de plomb, dont la pesanteur l’avertit de son erreur. Un mélancolique croit qu’il ne peut uriner, saps faire courir à la terre le risque d etre submergée par un nouveau déluge; on vient lui annoncer que le feu menace d’embraser la ville et que, s’il ne consent à uriner, tout est perdu: il se décide à ce qu’on lui demande et guérit. Un jeune homme ne veut pas manger, parce que

SALPÉTRIÈRE. M. ESQUIROL

scs amis , ses pareils sont déshonorés s’il mange 5 nn de ses amis arrive tout essoufflé et apporte une déclaration du gouvernement qui le met à 1 abri de tout déshonneur; le malade qui avait passé treize jours sans rien prendre , mange aussitôt, w

On peut lire plusieurs exemples analogues, ti-

îes des auteurs anciens, dans l’ouvrage que vient

de publier M. Trélat (j); mais les plus précieux sont ceux que M. Esquirol a puisés dans sa pratique , parce que le récit en est accompagné de

details propres à servir de guide aux médecins des aliénés.

Une dame (2), très dévote, âgée de 46 ans, perd une fille qu’elle aime tendrement. Quoique desespérée de cette perte, elle affecte beaucoup e résignation pour soutenir le courage de son mari ; elle s’adonne, avec ardeur, à la lecture des

livres religieux, lit plusieurs prétendues prophéties politiques qui la préoccupent fortement. Elle perd le sommeil et l’appétit, et se met à parler souvent des évènemens prédits à la France. Peu de jours après un service célébrépour l’anniversaire de la mort de sa fille, elle reste morne triste, silencieuse, sans appétit et sans sommeil • Pms, elle est prise de convulsions et de loquacité’

s “wtpr.,T fMc’ pari” >-*•’

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parlant sans cesse île Dieu et des grands évènemens qui, suivant elle, doivent arriver; cette crise dure sept heures et se renouvelle au bout de quelques jours. La malade prend ses parens pour des diables, les repousse et les bat.

Confiée aux soins de M. Esquirol, cette dame est calme et ne dit rien auxpersonnes qui l’entourent, des idées qui la préoccupent. Elle ne témoigne aucune inquiétude de l’absence de son mari, ni de son changement de situation qu’elle regarde comme l’accomplissement des ordres de Dieu.

M. Esquirol ayant eu, avec cette dame, un long entretien, et n’ayant pu lui faire entendre raison sur tout ce quelle affirme avoir vu ou entendu de surnaturel, lui propose de faire un traité, d’après lequel il est convenu que si, pour une époque déterminée, le messie annoncé n’est pas arrivé, si les grands évènemens qu’elle attend ne se réalisent pas, elle consentira à passer pour folle et se soumettra au traitement qui lui sera prescrit.

Le jour fixé par lamalade s’étant écoulé, comme il ne se passe rien d’extraordinaire, M. Esquirol exige l’exécution du traité. La malade avoue quelle a été dans l’erreur, voit son mari qui la trouve fort raisonnable et retourne immédiatement chez elle, où, en très peu de temps, les der-

SALPÉTKIÈKE. M. ESQUIKOL. 101

nières traces de sa maladie se sont entièrement dissipées.

Une nouvelle accouchée (i) éprouve une affection morale vive qui la jette dans la lypémanie, avec refus de prendre de la nourriture : après un mois de soins infructueux, elle est confiée aux soins de M. Esquirol, et isolée. Pendant les premiers jours de l’isolement, on essaie tous les moyens que l’on croit propres à ramener le calme dans son esprit; l’inutilité de ces moyens décide M. Esquirol à laisser la malade livrée à ses réflexions. Alors elle exprime le désir de rentrer dans sa famille. « Lorsque vous ferez comme tout le monde, lui dit M. Esquirol, et que vous vous nourrirez convenablement , vos parens viendront vous voir et vous ramèneront chez vous. » Après quinze jours d’isolement, la malade sort spontanément de chez elle, etse décide à vivre comme les commensauxde la maison qu’elle habite. M. Esquirol lui ayant demandé quels étaient les motifs de cette détermination, elle répond: « Je me suis horriblement ennuyée pendant les derniers quinze jours ; n’y tenant plus, je me suis décidée à faire comme tout le monde de la maison: me tiendra-t-on les promesses qu’on m’a faites? retournerai-je bientôt chez moi? sans ce- (*)

(*) Op. rit., tom, il, pag. 769.

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la, l’ennui finira par me tuer». M. Esquirol ajoute que l’isolement cessa, et que la guérison ne se fit pas attendre.

Ces deux exemples et plusieurs autres analogues que je pourrais rapporter, sont en harmonie avec les principes adoptés par M. Esquirol, dans le traitement des aliénés , mais ils sont loin de présenter une application complète de ces principes. On n’y voit pas de secousses morales, de passions fortes, excitées pour combattre d’autres passions, ni le spasme brisé par le spasme. C’est, à la vérité, un traitement moral, mais un traitement qui ne s’adresse qu’aux natures faciles, aux maladies peu graves. M. Esquirol nous fournit lui-même la preuve qu’il s’arrête devant des difficultés que ses principes devraient cependant le porter à attaquer ouvertement.

Un homme naturellement vaniteux (i), à lage de trente ans, est pris de lypémanie; il croit qu’on veut attenter «à ses jours, il a des hallucinations de la vue et de l’ouïe, donne un coup de pistolet à un homme tout-à-fait inoffensif qui se trouvait près de lui, et reste cinq jours entiers sans boire, ni manger, ni se coucher.

Confié à M. Esquirol, sa physionomie est mobile et animée, sa démarche est fièreet hautaine;

(i) Op. cit., tom. n, pag. 16.

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il prétend être le premier homme du monde, par son génie, et croit qu’on veut attenter à sa vie, parce qu’on craint qu’il né domine l’univers. Il est Apollon, César, et, à ce double titre, il exige que tout le monde lui obéisse. Il ré'pdrid avec dédain aux questions qu’on lui adresse, dû bien il refuse de répondre.

« Il n} a pas été possible > ajoute M. Esquirol , de persuade?’ k ce malade qu’il est le jouet de son imagination exagérée, et que son état exige les secours de la médecine ; on veut, dit le malade, lui faire perdre la tête par des remèdes , mais sa tête èst trop forte; on n’y réussira pas. Les moyens de douceur et de persuasion sont inipuissans. Veut-on lui faire prendre des bains, ou lui appliquer un vésicatoire à une jambe ,- il faut lui en iriiposer par un grand appareil de force. Lorsqu’il est distrait de ses craintes , il cause bien , il est aimable, joue à divers jétfi, et rien alors n’annonce de trouble dans sa raison : les fonctions de la vie organique n’offrent aucun désordre. »

La persuasion et les moyens de douceur n’ayant pas réussi, on aurait pu s’attendre à voir M. Esquirol employer tous ses efforts pour produire une forte diversion morale sur l’ esprit de son malade, et s’attacher à faire naître, en lui q une passion capable de briser la chaîne vicieuse

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de ses idées. Il eût été beau de voir un homme aussi versé que l’est M. Esquirol, dans les études psychologiques, lutter contre un aliéné, lui susciter des passions nouvelles , l’arracher à ses préoccupations, et lui enlever, par force ou par adresse, chacun des symptômes de sa folie. Au lieu de cela, M. Esquirol paraît s’être borné à des conseils bienveillans, et s’il a employé la contrainte, c’est une contrainte physique, ayant pour but de faire prendre des bains à son malade, ou de lui appliquer un vésicatoire à la jambe. Je suis loin de penser que ces moyens thérapeutiques n’aient pas été indiqués; mais les moyens moraux l’étaient aussi, et l’on s’étonne que M. Esquirol ait reculé devant leur application.

Les mêmes remarques sont applicables à l’observation suivante, également publiée par M. Esquirol.

« Une dame, âgée de trente-deux ans, d’une taille élevée, d’une constitution forte, d’un tempérament nerveux, ayant les yeux bleus, la peau blanche , les cheveux châtains, avait été élevée dans une maison d’éducation, où le plus brillant avenir et les plus hautes prétentions s’offraient, en perspective, aux jeunes personnes qui sortaient de cet établissement. Quelque temps après son mariage, cette dame aperçoit

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un jeune homme d’un rang plus élevé que celui de son mari; aussitôt elle devient éprise de ce jeune homme, à qui cependant elle ne parle point. Elle commence alors à se plaindre de sa position, parle avec mépris de son mari, murmure d’être obligée de vivre avec lui, finit par le prendre en aversion , ainsi que ses proches parens qui s’efforcent en vain de la ramener de son égarement.

« Le mal augmente , il faut séparer la malade de son mari : elle va dans sa famille paternelle; elle parle sans cesse de l’objet de sa passion, devient difficile, capricieuse, colère , elle a des maux de nerfs. Bientôt elle s’échappe de chez ses parens, pour courir après celui qu’elle aime; elle le voit partout, l’appelle par ses chants passionnés : c’est le plus beau , le plus grand, le plus spirituel, le plus aimable, le plus parfait des hommes; elle n’a jamais eu d’autre mari... Lorsqu’elle se promène, elle marche avec vivacité, distraite comme une personne très préoccupée, ou bien sa démarche est lente et hautaine, elle évite la rencontre des hommes qu’elle dédaigne tous et qu’elle met bien au-dessous de son idole... Pendant le jour et pendant la nuit, elle parle souvent seule, et si on l’avertit de sa loquacité, elle assure qu’elle est contrainte de parler; le plus souvent c’est son amant qui

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cause avec elle, à l’aide de moyens connus de lui seul. Quelquefois elle croit que des jaloux s’efforcent de traverser son bonheur, en troublant ses entretiens et en lui donnant des coups; dans d’autres circonstances, la face est rouge , les yeux sont étincelans, la malade s’emporte contre tout le monde, elle pousse des cris, elle ne connaît plus les personnes avec lesquelles elle vit, elle est furieuse et profère les injures les plus menaçantes. Cet état, ordinairement passager, persiste quelquefois pendant deux et trois jours, et la malade éprouve alors des douleurs au coeur et à l’épigastre. L’appareil de la force, des paroles énergiques, en imposent à la malade qui pâlit, tremble et pleure; ses larmes terminent le paroxysme.

« Raisonnable en tout autre point, cette dame travaille, surveille très bien les objets qui sont à sa convenance et à son usage; elle rend justice au mérite de son mari, à la tendresse de ses parens, mais elle ne peut voir le premier, ni vivre avec les autres. Les menstrues sont régulières, abondantes, les paroxysmes d'emportement ont lieu ordinairement, mais pas toujours, aux époques menstruelles. Les actions et le langage de la malade sont subordonnés aux caprices de sa passion délirante; elle dort peu, son sommeil est troublé par des rêves

SALPÉTRIÈRE. M. ESqüIROL.

et même par le cauchemar ; elle a de longues insomnies, et lorsqu’elle ne dort point, elle se promène, parle peu ou chante.

« Un traitement méthodique d'un an , l’isolement, les bains tièdes et froids , les douches, lès antispasmodiques à l’intérieur et à l’ extérieur , rien n’a pu rendre à la raison cette intéressante malade. »

M. Esquirol, qui donne cette observation comme un exemple de délire érotique, sans complication, ne dit pas s’il a fait quelque tentative pour substituer une passion à ce délire; il mentionne seulement quelques moyens physiques auxquels il a eu recours, mais sans avoir obtenu aucun avantage. Je ne saurais dire si un traitement moral eût été plus fructueux; ce que je puis affirmer seulement, c’est qu’il était parfaitement indiqué et qu’on trouverait difficilement une meilleure occasion d’appliquer les principes donnés par M. Esquirol lui-même.

Sur ce point, il y a donc une lacune dans la pratique de M. Esquirol, et l’on ne s’étonne plus si, parmi ses élèves, ceux qui n’ont pas compris toute la portée de sa doctrine, croyant le traitement moral borné à l’emploi des consolations , des exhortations bienveillantes, des distractions et de l’isolement, ont regardé ce mode de traitement comme à-peu-près inefficace.

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