‹ Du traitement moral de la folieChapitre 28 sur 80 · SALPÉTRIÈRE. M. PAR1SET · texte numérisé non relu

SALPÉTRIÈRE. M. PAR1SET

renouvellement de l’organisation? Rien de mieux que le traitement moral, et il n’agirait assurément pas avec la même promptitude que ce traitement.

La maxime donnée par M. Pariset, d’agir toujours avec justice et bonté, de faire en sorte que les aliénés voient toujours dans le médecin, le tendre intérêt qu’il prend à leur situation, est, je l’avoue, parfaitement applicable dans un certain nombre de cas, mais elle serait complètement inutile dans plusieurs; quelquefois même elle serait nuisible. A ne parler que des aliénés dont la maladie ne présente aucune complication de paralysie, et c’est seulement de ces malades qu’il peut être ici question , la justice et la bonté passeront sur leur délire sans y rien déranger; les conceptions délirantes et les hallucinations n’en persisteront pas moins , et abritées par la bienveillance du médecin, elles grandiront comme ces stalactites qui naissent dans les cavernes dont l’air n’est agité par aucun souffle, dont les voûtes n’éprouvent jamais ni choc ni frottement. A sa naissance, gouttelette cristalline, la stalactite eût été enlevée par un léger effort, plus tard il faudra employer la massue pour la briser, et en frappant, observer si la voûte qui lui sert de soutien, ne menace pas de s’écrouler avec elle.

Il y a même des cas où le tendre intérêt que

SALPÉTRIÈRE. M. PAMSET.

l’on montre aux aliénés, a pour effet direct d’aggraver leur maladie. M. Pariset, médecin de la Salpétrière , où il n’a que des femmes à traiter, doit l’avoir éprouvé plus souvent que beaucoup d’autres. Qu’une femme ressente de l’amour pour son médecin (cela n’est pas rare dans les hospices d’aliénées), est-ce avec de la justice, de la bonté et un tendre intérêt, que vous arrêterez cette passion maladive? Loin de là, et ce sera pour la pauvre aliénée un délire de plus, et un délire dont, après sa guérison , elle sera honteuse et humiliée.

Ne bornez pas votre thérapeutique morale, à un certain ordre de moyens , ne vous arrêtez pas surtout à l’emploi des moyens qui, comme les émotions douces, sont très souvent sans effet; cherchez partout des ressources, tous les genres de léviers seront bons s’ils sont puissans ; l’essentiel est de savoir vous en servir à propos. Rappelez-vous que, près d’un malade, vous n’êtes pas homme , mais que vous êtes médecin ; et que l’on attend de vous, non pas des égards, de la politesse, de bons procédés, mais la guérison. Quoi qu’il vous en coûte, ayez la fermeté et le courage du chirurgien; vos instrumens sont les passions et les idées, sachez vous en servir, et ne craignez pas d’appeler à votre aide, toutes celles qui vous sont nécessaires.

BICÊTRE. M. FERRUS.

Excepté dans la pratique de Pinel et dans celle deM. Esquirol, nous retrouvons donc, à la Salpétrière, comme à Charenton, le traitement moral venant à la suite et comme simple auxiliaire du traitement physique; les aberrations de l’entendement y sont également réduites aux proportions de l’anatomie pathologique, et, dans un de ces hospices, pas plus que dans l’autre, on ne s’attache à distinguer les folies compliquées de symptômes physiques, de celles qui sont caractérisées uniquement par des symptômes psychiques. Voyons s’il en a été de même à Bicêtre, et de quelle manière on y a compris le traitement moral.

§ X. Le traitement des aliénés doit avoir pour but principal, d’après M. Fer rus, de ramener , à T aide d'agens physiques y l’organe de l’intelligence à son type normal.

Ce n’est pas encore ici le lieu de parler des observations que j’ai recueillies à Bicêtre, et des malades que j’y ai traités; je vais, auparavant, exposer les principes de la thérapeutique adoptée par M. Ferrus , chargé en chef, jusqu’à la fin de l’année 1839, du service de cet hospice.

M. Ferrus n’ayant rien publié sur le traitement de la folie , je ne puis citer aucun passage tiré de

BICÊTRE. M. FERRUS.

ses écrits, mais il a fait des leçons cliniques dont les journaux ont rendu compte ; j’emprunte à l’un de ces comptes rendus(i), un passage relatif au traitement moral.

a Les troubles de l’intelligence sont, en tout, comparables à ceux qui surviennent dans l’exercice physiologique et normal de toutes les autres fonctions de l’économie, et tiennent, comme ces derniers, à une modification organique qui les détermine. Ainsi, de même que nous voyons la perte de la vue être la conséquence d’une altération de l’œil , ou une phlegmasie du tube intestinal déterminer des troubles morbidesdans la digestion, pour nous, l’altération pathologique du cerveau préexiste à celle de ses fonctions. L’appréciation des diverses lésions organiques , est donc d’un haut intérêt, dans l’étude des maladies mentales, et l’on ne saurait, avec M. Ferrus, y attacher une trop grande importance. Elle nous apprend, en effet, que notre médecine thérapeutique n’est pas aussi insuffisante qu’on l’a prétendu, puisque le mal à combattre, à guérir, se rattache à une modification organique de 1 économie. En vain , ceux qui considèrent la folie comme une maladie indépendante des altérations matérielles, nous objecteront-ils que, dans

(0 R seul apc, ii septembre, i8Sq.

BIÇÊTBE. M. FEBRUS.

quelques cas de manie, ils ont vu les symptômes se calmer, spus l’influence d’un traitement moral. Il faudrait, avant tout, s’expliquer sur la valeur précise des mots, et bien appréciez’, dans le traitement mis en usage, l’importance des modifications physiques qui ont pu exercer leur influence sur l’individu, dans le courant du traitement. Vous dites bien qu’on n’a employé ni saignées, ni purgatifs, ni aucune autre médication, niajs yous ue parlez pas de l’exercice que vous ayez fait faire au malade, du sommeil bienfaisant quj l’a suivi, du déplacement de lieu, quelquefois même du climat difféi’ept sous lequel vous l’avez placé. Est-il donc contraire aux lois d’une sain^ physiologie, de penser que ces circonstances ont, sur les fonctions du cerveau, les mêmes influences qu’elles exercent sur les fonctions de tous les autres appareils de l’économie, et quelles ont pu, à la longue, par leur action sur l’organe de l’intelligence, le ramener au type fonctionnel normal ?

« Et, à l’appui de cette opinion, nous citerons un fait de statistique, qui est le suivant: savoir que dans les hôpitaux et les maisons de santé, là où l’on ne se borne pas à exercer sur les malades une influence morale, mais où la médecine thérapeutique est en vigueui’, on compte un assez bon nombre de guérisons ; tandis que les

BICÊTRK. AI. FERRUS.

aliénés dont les familles, par un sentiment fort honorable sans doute, veulent dissimuler l’état, guérissent bien rarement ou même jamais, bien qu’elles opposent à leurs aberrations, tous les raisonnemens qu’elles croient capables de les désabuser, et qu’elles les entourent de tous les soins que leur tendresse leur inspire. »

D’après ce passage, on voit que , dans l’opinion de M. Ferrus, le traitement moral consiste à opposer des raisonnemens aux aberrations des aliénés, et à entourer ces malades des soins les plus tendres ; que ces moyens sont de nul effet, si l’on n’a la précaution de ramener, par des agens physiques, l’organe de l’intelligence à son type fonctionnel normal; enfin, que l’on ne saurait attacher une trop grande importance aux diverses lésions organiques que l’on rencontre, chez les individus atteints d’aliénation mentale.

J’ai démontré, et cela d’une manière à ne laisser, je crois, aucun doute dans l’esprit du lecteur, que l’on avait attaché une trop grande importance aux lésions rencontrées chez les aliénés, et quassez souvent même, on avait pris pour des lésions, des conditions organiques qui ne différaient pas de l’état normal. C’est donc une grave erreur, de dire qu’on ne saurait attacher une trop grande importance aux lésions du cerveau des aliénés;

BICÈTRK. SI. FF.RRUS.

il faut tenir compte de ces lésions, mais sans aucune exagération, et savoir, par avance, que le désir d’en trouver , la persuasion qu’il devait y en avoir, en a maintes fois fait supposer. Quant au traitement moral qui consiste en raisonnemens et en soins affectueux, je crois avecM. Ferrus qu’il est le plus souvent inefficace, mais je n’en conclus pas, avec M. Ferrns, que les moyens physiques doivent lui être préférés, car dans les cas d’aberration mentale isolée de toute autre complication pathologique , ils sont euxmêmes sans aucun résultat.

Contre ceux qui ont vu les symptômes de folie se calmer sous l’influence du traitement moral, M. Ferrus objecte qu’il faut bien s’entendre sur la valeur précise des mots, et ne pas croire, par exemple, que l’exercice, la promenade, le changement de climat, soient des moyens purement moraux. Je tombe d’accord avec M. Ferrus sur la justesse de cette observation; mais quand, dans un traitement, on n’emploie aucun de ces moyens, quand on guérit un malade avec des idées et des passions, n’est-ce pas là un effet purement moral? Or, c’est ce qui a eu lieu dans plusieurs des exemples que j’ai cités plus haut, et dans la plupart de ceux dont je donnerai plus bas les détails. Je répéterai donc, avec M. Ferrus, qu’il faut bien s’entendre sur la valeur des

BllOUSSAJS. LA FOLIE EST UNE IKHLTATION, ETC. 133

mots, et ne pas confondre les agens physiques avec les agens psychiques, afin qu’à chacun de ces agens soient attribués les résultats qu’il a produits.

Quant au fait statistique allégué par M. Ferrus, en faveur de la thérapeutique pratiquée dans les hospices ou dans les maisons de santé, je me demande où M. Ferrus en a recueilli les élémens. On peut bien compter les guérisons opérées dans tel ou tel hospice, mais il n’en est pas de même pour celles qui ont lieu à domicile. Dans la pratique civile, les aliénés sont cachés ; leur guérison , quand elle a lieu , n’est pas plus connue que leur maladie ne l’a été; d’où il résulte que l’un des élémens qu’il s’agirait de comparer à l’autre , ne peut jamais être obtenu.

§ XI. Tous les modes de délire dépendent , suivant Broussais, d}un seul phénomène organique, savoir : V irritation du cerveau.

«La folie est suivant Broussais, la cessation prolongée du mode d’action du cerveau, qui , dans l’état normal, est le régulateur de la conduite des hommes et auquel tient cette faculté que l’on appelle raison (i). » Cette définition semble-

(i) De V irritation et de la folie , a® édit. Paris, 1839, t. ir, pag. 333.

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