juin. « L’état du malade n’est pas amélioré
Il continue de voir et d’entendre tout ce qu’il voyait et entendait ces jours derniers: il est survenu de l’agitation, circonstance qui a nécessité l’usage de la camisole. On a continué les bains et les boissons délayantes. — Bain avec affusion. — Pédiluves. — Deux ventouses à la nuque.
«Le même traitement a été poursuivi pendant un certain temps. L’agitation n’a pas tardé à se dissiper. Il y a eu moins d’excitation dans les paroles, beaucoup plus de calme et un mieux assez soutenu, pour qu’on ait jugé convenable de placer le malade dans une salle d’hommes paisibles, mais on ne l’avait point débarrassé de ses hallucinations; celles-ci sont demeurées les mêmes,
si ce n’est qu’A ne croyait plus entendre parler
ses parens. Sur les autres points, ses convictions n’avaient point changé : il avait toujours beaucoup d’ennemis. — On le laissa quelque temps sans s’occuper beaucoup de lui. Il était maigre, et cherchait à se restaurer; et comme on ne l’entretenait jamais de sa folie, il restait calme et ne parlait plus de ce qu’il éprouvait. — Pi us tard, on l’engagea à travailler, il s’y refusa obstinément; il voulait sortir, disait-il, et aller continuer son état. Plusieurs douches lui furent données; il y était très sensible et ne tardait pas à demander grâce, en promettant d’aller travailler. Mais la promesse était presque aussitôt oubliée et le lendemain,
TRAITÉMENT DES ïlAt,LÜCïftA.TIOKS. 191
c était à recommencer. Il finit par lasser la patience de M. Ferrus qui le laissa long-temps sans s’occuper de lui, d’une manière particulière. À passait presque toute sa journée à
dormir, soit dans la cour, soit à côté de son lit, continuant à être très calme et ne parlant jamais de sa folie.
« M. Leuret ayant été chargé du service des aliénés, dans le courant d’août, il exhorta d’abord A... à travailler comme l’avait fait M. Ferrus, et sur le refus du malade, il le réduisit momentanément à une petite portion d’aliment, lui promettant davantage s’il consentait à travailler. Jusque-là, M. Leuret ne fut pas plus heureux que l’avait été M. Ferrus; mais le 12 septembre, il s’occupa spécialement de ce malade, et lui appliqua son mode de traitement.
« 12 septembre. — Le matin, à la visite du 12, M. Leuret interroge À... pour savoir s’il veut travailler; celui-ci refuse, alléguant un manque de forces physiques, et prétendant que, du reste, oit ne pouvait pas le retenir indéfiniment à Bicêtre; que sa sortie devant être prochaine, il recommencerait à travailler de son état, quand il serait rendu à la liberté. 11 se plaint, en outre, d’être l’objet de tracasseries continuelles de la part d’une foule de gens, tracasseries auxquelles il serait en butte jour et nuit. Ces tracas-
sériés sont si soutenues, dit-il, qu’il lui est impossible de goûter un instant de sommeil. Immédiatement A... est conduit au bain et placé sous la douche : alors M. Leuret l’interroge et l’ autorise à raconter tout ce qu’il a éprouvé, depuis qu’il est à Bicêtre.
— Depuis six mois je me suis instruit, ici, de choses que je ne savais pas; j’ai appris toutes ces choses en regardant les astres. Par exemple, j’ai appris différentes connaissances de l’anatomie.
— - Qu’est-ce que l’anatomie?
— L’anatomie, c’est différentes choses qui paraissent dans les nuages ; des animaux, des personnages. Dans le soleil, j’ai vu différens personnages; j’ai appris que c’est le soleil qui me donne le jour. Dans la lune, j’ai remarqué un personnage que je ne connaissais pas.
— Ce personnage , l’avez-vous connu sur la terre?
— Non, monsieur Leuret. Depuis six mois, j’ai travaillé pour la sûreté du roi, pour le château, je n’en ai jamais retiré un sou. Je regardais le soleil , en travaillant, et quand les yeux me faisaient mal, je cessais, puis je regardais de nouveau.
— Vous prétendez avoir des ennemis, quels sont-ils?
— Oui, j’ai des ennemis ici; d’abord le garçon de salle. Il y en a d’autres que j’entends bien , mais que je ne vois pas; ils sont sous la tète de mon lit; si vous vouliez me laisser pénétrer dans le corps des bâtimens, je les trouverais bien. Des souterrains sont sous la tête de mon lit, c’est là que sont mes hommes, ceux qui vont porter mes volontés, à Paris. Durant six mois, j’ai donné des ordres pour la sûreté du roi, ils étaient toujours placés ensemble pour les recevoir. J’entendais aussi bien les voix de ces hommes comme je vous entends, vous; c’est si vrai comme je m’appelle A... de mon nom; je vous le jure. J’avais juré ma tête, pour la tranquillité de Paris. Je donnais des ordres, et par l’exécution de ces ordres , la France a été tranquille.
— Comment savez-vous ce qui se passe àParis?
— La mémoire me fournissait ce qui se fait en dehors de Bicêtre, et je savais bien que mes ordres étaient remplis... Je m’occupe maintenant de ma misère ici, et non des affaires... Mais, hier au soir encore, j’ai été tourmenté par le garçon de salle qui a voulu me faire coucher de bonne heure. D’ailleurs, j’ai bien d’autres ennemis. La nuit, j’entends des femmes au-dessous de moi, j’en suis aussi sûr comme je m’appelle A... de mon nom. Il n’y a pas de choses quelles ne me disent.
— Que vous disent-elles?
— Elles me disent mille horreurs, elles parlent toujours de moi. Tout le temps que j’étais en train de travailler pour la sûreté du roi, je ne pouvais pas reposer, parce que ces femmes me disaient toutes sortes de saletés.
— Que disaient-elles ?
— Je n’ose pas vous le dire tant c’était des horreurs.
— Que vous disaient-elles, je vous permets de vous expliquer.
— Elles me disaient que j’étais un grand sa-
lop et Elles sont sans cesse à me parler
quand je suis couché, quand je suis assis, quand je suis dans la cour; partout elles me parlent , et toujours pour me chagriner, pour m’insulter.
— Est-ce là tout ce que vous avez à dire?
— Quand je suis dans mon lit, je regarde le pharo j et un regard veut dire telle chose; les municipaux qui sont dans les souterrains, sous mon lit, me comprennent.
— Quel signe faites-vous? (le malade fait un signe des yeux, auquel il paraît donner une signification impérative); cela veut dire, continue-t-il , va à droite ou à gauche. D’autres manières de regarder veulent dire autre chose.
— Vous vous étiez figuré qu’une dame, qui demeurait à Paris, au-dessus de vous, dans la
traitement des ham.ucinatïonr. 195
même maison, vous faisait la cour, parce que vous la voyiez quelquefois à sa croisée : vous croyiez quelle vous faisait des agaceries; que pensez-vous de cela maintenant?
— Oui, monsieur, cette femme voulait absolument m’avoir, elle disait toutes sortes de choses, pour que je sois son amoureux.
— Etes-vous bien sûr que cette dame se mit à sa croisée, pour vous faire la cour?
— Oui, monsieur, je le crois, foi d’A... qui est mon nom.
— Comment se fait-il que vous n’entendiez maintenant aucune voix de femme?
— C’est, probablement, parce que je suis au milieu de plusieurs personnes.
— Mais à côté de votre lit, comment se faitil que vos voisins n’entendent pas ces mêmes voix?
— C’est que nos conversations se font à voix basse; et d’ailleurs, souvent nous nous comprenons par des signes.
— Vous ne nous avez pas menti dans tout ce que vous venez de nous raconter?
— Je vous ai dit toute la vérité, je vous le jure, comme je m’appelle A...
« Après avoir écouté avec beaucoup de complaisance toute la narration d’A..., M. J^euret lui parla comme il suit :
A..., je vais vous dire maintenant ma façon de penser sur tout ce que vous venez de nous raconter : il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela; toutes les choses que vous nous avez dites sont des folies, et c’est parce que vous êtes fou, que l’on vous retient à Bicêtre.
Ici A... réplique :
— Monsieur Leuret, je ne crois pas être fou, je ne peux pas m’empêcher de regarder l epharo, puisqu’il est en face de moi, ni les personnes qui sont dessous mon lit, dans les souterrains, puisqu’elles sont là. Vous voulez que tout ce que j’ai dit soit des folies, je le veux bien , mais je sais que j’ai vu et entendu. Alors, d’après ce que vous dites, il n’y a donc pas d’espoir que je sorte d’ici?
— Vous sortirez, mais à une condition ; écoutez bien ce que je vais vous dire. Vous sortirez seulement quand vous ne serez plus fou, et voici ce qu’il faut faire, pour ne plus être fou. Il ne faut plus regarder le soleil, ni les astres, il ne faut plus croire qu’il y a des souterrains sous votre lit, parce qu’il n’y en a pas; il ne faut plus croire aux voix que vous dites partir des souterrains, parce que il n’y a pas de voix ou de personnes qui parlent dans des souterrains qui n’existent même pas. Vous n’êtes pas le sauveur du roi, et vous ne devez plus croire que
TRAITEMENT DES HALLUCIN ATIONS. 197
vous veillez à sa conservation. Il ne faut plus parler de tout cela, parce que si vous continuiez à le dire, on vous regarderait toujours comme un fou. De plus, il faudra ne jamais refuser de travailler, quel que soit le genre de travail que l’on vous commande de faire. Si vous voulez que je sois content de vous, il faut obéir, parce que tout ce que je vous demande est raisonnable. Promettez-vous de ne plus penser à vos folies , promettez-vous de n’en plus parler ?
— Si vous ne voulez pas que j’en parle, puisque vous dites que ce sont des folies, je n’en parlerai plus.
— Promettez-vous de n’y plus penser?
Le malade ne se décide qu’avec peine, il est pressé vivement et répond :
— Non, monsieur, je n’y penserai plus.
— Promettez-vous de travailler tous les jours, quand on vous le commandera?
— J’ai un état, je voudrais sortir pour travailler de mon état.
— Je vous ai dit à quelles conditions vous pourrez aller travailler de votre état. Maintenant je vous demande si vous consentez à travailler?
Le malade hésite et ne se rend qu’avez peine.
— Comme vous m’avez manqué souvent de parole sur ce point, et que je ne compte pas
sur vos promesses, vous allez recevoir la douche, et nous continuerons, tous les jours, à vous la donner, jusqu’à ce que vous-même vous veniez nous demander à travailler, et que vous fassiez l’aveu de votre propre mouvement , que toutes les choses que vous nous avez dites, sont des folies.
Douche. Elle lui est pénible, il ne tarde pas à se rendre.
— Vous voulez que j’aille travailler, j’irai; vous ne voulez pas que je pense à tout ce que je vous ai dit, parce que ce sont des imaginations; je le veux bien. A. tous ceux qui me parleront de cela, je dirai que ce n’est pas vrai, que ce sont des folies que j’avais dans la tête.
— Irez- vous travailler aujourd’hui ?
— Puisqu’on me force, il faut bien que j’y aille.
— Irez-vous de bonne volonté?
— Puisqu’on me force , j’irai.
- — Vous devriez dire que vous comprenez que c’est dans vos intérêts d’aller travailler. Irez- vous de bonne volonté, oui ou non?
Hésitation. Douche. Après un court moment :
— Oui, monsieur, tout ce que je vous ai dit sont des folies , j’irai travailler.
— Vous avez donc été fou ?
— Non , je n’ai pas été fou.
— Vous n’avez pas été fou?
— Je ne le crois pas du moins.
Douche. •
— Avez-vous été fou?
— C’est donc être fou que d’avoir des imaginations, de voir et d’entendre?
— Oüi.
— Eh bien ! monsieur, c’est de la folie. Il n’y avait pas de femmes , ni d’hommes, ni de camarades, puisque c’est de la folie.
— Quand vous croirez entendre quelque chose de cette nature, que direz-vous?
— Je dirai que c’est de la folie , et je ne m’y arrêterai pas.
— Et cette femme qui vous faisait la cour?
— Monsieur, ce n’est pas vrai, puisque c’est
de la folie. J’ai la tête plus calme qu’avant d’avoir reçu la douche, puisque tout ce que je disais étaient des folies, et que je n’y pense plus.
— Je veux que demain , vous veniez me remercier de vous avoir débarrassé de toutes vos idées folles.
— Je vous promets de travailler et de vous remercier de m’avoir enlevé mes idées.
— Je veux que vous alliez travailler aujourd’hui.
— J’irai, je vous le promets.
« Le soir de ce même jour, A... reçoit une douche que lui donne M. Aubanel , pour ne s’être
pas rappelé qu’il devait aller au travail, dans la journée. Il cède à la deuxième épreuve. Il n’a pas travaillé parce que, dit-il , il ne sait à qui s’adresser pour se faire enrôler parmi les travailleurs. M. Aubanel qui, avec raison, trouve cette excuse mauvaise, lui désigne le surveillant de la division ; A... promet de se faire inscrire , poulie lendemain.
« i3 septembre. — Ce matin A... vient à la rencontre de M. Leuret, aussitôt qu’il le voit paraître dans la cour; il le remercie de l’ avoir débarrassé de ses idées; il attend l’heure du travail pour partir. Depuis hier, il n’a rien vu, rien entendu : « C’était, dit-il, des illusions que j’avais dans la tête, je le vois bien; j’en suis bien sûr; je vous suis bien reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi, c’est un service que vous m’avez rendu ». M. Leuret lui conseille de parler, pour se distraire, aux personnes qui vont au travail avec lui. Il le menace de nouvelles douches s’il revient à ses folies. « Je ne veux plus que vous soyez triste, lui dit M. Leuret, je vous punirai sévèrement si vous manquez à vos promesses ». A... demande à rester au travail. Avant que de quitter M. Leuret, il lui avoue qu’il lui a bien semblé encore entendre un peu et voir quelque chose, mais, ajoute-t-il : j’ai dit en moimême, c’est de la folie, et j’ai repoussé tout cela
TRAITEMENT UES HALLUCINATIONS. 20l
bien loin. Nouvelles exhortations de M. Leuret, nouvelles promesses d’A...
« 14 septembre. — Mêmes protestations que la veille. A... n’a rien entendu , rien vu; il parle avec moquerie de ses anciennes idées. M. Leuret lui tend des pièges, A... les évite avec adresse, toujours dans la conviction que ses idées étaient folies. On lui parle de souterrains, de voix, de femmes , etc. , il n’y croit plus : il est d’une gaîté qu’on ne lui avait pas encore vue à Bicêtre; il a recouvré, d’après l’observation qu’il en fait luimême, le caractère enjoué qu’il avait avant d’être poursuivi par ses hallucinations. « Je suis plus heureux, maintenant, dit-il, je n’ai plus dans la tête toutes ces bêtises qui me donnaient tant de mal. »
« i5 septembre. — A... est tout-à-fait raisonnable; comme la veille , il parle de ses anciennes idées avec dérision. Il qualifie de chimères, tous les rêves qu’il avait caressés pendant plusieurs mois ; il ne voit plus d’ennemis nulle part. Ses camarades le trouvent gai et sociable. Avant d’avoir été soumis au traitement moral, il ne parlait à personne; maintenant, il parle au premier venu, choisit de préférence ceux qui sont disposés à rire et à plaisanter. Le travail, bien loin de lui déplaire, lui donne des distractions qu’il apprécie favorablement. «Don-
nez-moi la facilité de rester toute la journée au travail, dit-il, c’est le moyen de chasser l’ennui qui résulte de l’oisiveté ».
« 16 septembre. — Mêmes dispositions que la veille. A... sourit malicieusement lorsqu’il entend M.Leuret parler à un voisin, sur les objets des hallucinations dont celui-ci est tourmenté. Interpellé par M. Leuret, pour décider s’il n’y aurait pas possibilité de renfermer dans les souterrains en question, les squelettes qu’un de ses voisins croyait avoir vus, A. répond : Les souterrains étaient dans ma tête , de même que les squelettes de monsieur , sont dans sa tête. Arrivé au lit d’A..., M. Leuret cherche encore à lui tendre des pièges; mais les nouvelles convictions d’A... sont solides, elles ne cèdent rien.
« 17 septembre. — En nous voyant arriver dan s la salle qu’il occupe, A... sourit, comme s’il devinait qu’on se propose encore de le tracasser, pour trouver occasion de le corriger. Il répond avec aplomb à toutes les attaques. M. Leuret renouvelle la scène de la veille. Il interpelle A... pour savoir s’il ne conviendrait pas de placer les esprits, dont un autre halluciné est tourmenté, dans un coin des souterrains. « Il faut les lui faire partir de l’imagination , dit-il, comme vous avez fait partir mes folies ». Et puis il est tout fier de sa réponse.
traitement des hallucinations. 203
«a 5 septembre.- — Il n’y a pas le moindre doute à élever sur la guérison radicale d’À... Cet homme, avant le dernier traitement, était maigre et triste; il recouvre de l’embonpoint, en même temps qu’il a de la gaîté. Son sommeil est fort paisible maintenant. Il vit en bonne intelligence avec tout le monde. Il a cru voir, il a cru entendre ; telles sont toujours les expressions dont il fait précéder les réponses aux questions qui lui sont adressées, sur les divers sujets de ses hallucinations. Il s’occupe avec plaisir aux travaux des champs. Il chante, en s’occupant, ses anciennes chansons. Sa conduite et ses paroles, en un mot, depuis le lendemain du jour où il a promis de faire le sacrifice de ses idées folles et d’aller au travail, prouvent très clairement que A... est complètement guéri. Il demande sa sortie et témoigne le désir de revenir au plus vite à Paris , pour reprendre son état. M. Leuret l’engage à écrire ou à faire écrire à quelqu’un qui vienne le chercher; il reçoit parfaitement ce conseil. Un de ses amis arrive bientôt et lui annonce que ses camarades ont fait une collecte de aoofr. pour le mettre en mesure d’attendre, s’il ne trouvait pas à se colloquer dans un chantier, immédiatement après sa sortie de Bicêtre. Cet ami retrouve A... le même qu’il l’avait connu avant sa maladie.
Enfin, la sortie est accordée le 3 octobre, c’est-
à-dire vingt jours après le long entretien du 1 1 septembre. A la visite du matin , le jour de son départ, A... remercie encore une fois M. Leuret du service qu’il lui a rendu; et promet de faire tous ses efforts, pour ne plus se mettre dans le cas d’être ramené à Bicêtre. »
La guérison de A... est due, sans contredit, à la douche d’abord, et ensuite au soin que j’ai pris, pendant que le malade était dans le bain, de le faire parler sur tous les sujets de son délire, et d’exiger qu’il me répondît toujours raisonnablement. Avant que j’entreprisse de le traiter, il avait reçu des douches qui lui avaient été données pour qu’il consentît à travailler ; mais elles n’avaient pu vaincre son obstination sur ce point, et elles étaient restées également sans action, sur ses idées ambitieuses et sur ses hallucinations.
Quand on est parvenu à impressionner un malade, et à obtenir quelques bonnes paroles, soit par la peur de la douche, soit par quelque autre moyen, il faut, sans désemparer, le presser de questions , et ne se montrer satisfait que lorsqu’il n’y a plus, ou lorsqu’il ne paraît plus y avoir d’arrière-pensée dans ses paroles. Voyez , en effet, ce qui est arrivé dans le cas que je viens de rapporter. Je veux que le malade me promette de ne plus penser aux choses qui le
préoccupent; il me promet de ne plus en parler et de travailler. Si je m’étais contenté de cette réponse, j’avais le dessous; le malade eût dissimulé peut-être quelque temps, mais il eût fallu une ou plusieurs autres séances pour le guérir, et je ne sais pas même si j’y aurais réussi; parce que, comme les enfans, les aliénés auxquels on a cédé une fois, résistent d’autant plus, qu’ils espèrent qu’on cédera encore. Je n’ai pas ménagé l’amour propre de A...; je n’ai pas craint de lui dire et de lui répéter qu’il était fou , et qu’il serait regardé comme tel, aussi long-temps qu’il ajouterait foi à ses rêveries; j’ai exigé de lui qu’il prononçât le nom de fou, afin de rendre, s’il se pouvait, inséparables l’idée de folie et celle de la maladie, mettant à celle-ci un nom propre à la faire repousser.
La séance du bain une fois terminée, je ne me suis pas cru en sûreté contre une prompte rechute; je n’ai pas même pensé que la guérison fût réelle, et j’ai voulu que le malade se mît tout de suite à faire et à dire ce que ferait et ce que dirait, à sa place, un homme raisonnable. Vous êtes raisonnable, donc vous pouvez travailler; travaillez : donc, quand on parle des folies que vous avez eues J, vous devez témoigner par vos paroles et par l’air de votre visage, que tout cela est bien loin de vous ; soyez actif
et gai, riez des choses risibles , moquez-vous des choses ridicules , et les idées folles sont ridicules. Si vous n’agissez pas ainsi , vous me prouverez que vous êtes encore malade et que je dois vous soumettre de nouveau, au traitement des malades.
Souvent , je tends des pièges aux aliénés qui, après la douche, paraissent être raisonnables ; je reviens à eux, paraissant me repentir des objections que je leur ai faites , de la peine que je leur ai causée, et s’ils s’y laissent prendre, je leur montre en quoi ils ont failli, pour qu’ils soient constamment en garde sur eux-mêmes. Comme dans cette espèce de lutte , mon objet n’est pas de punir, mais de guérir, il est bien entendu que j’ai soin de proportionner les ruses que j’emploie , au degré d’intelligence des malades auxquels je m’adresse. Quelquefois ma question dicte, pour ainsi dire , une réponse raisonnable ; d’autres fois, au contraire, pour ne pas s’y laisser prendre, il faut être complètement affermi dans la raison. A... , soumis à ce genre d’épreuve , n’a jamais déliré. Je l’ai examiné chaque jour, je l’ai fait examiner par des élèves qui avaient mission de me donner tort contre lui: et constamment, à chacun de nous, il s’est montré parfaitement raisonnable. Notez que sa folie, héréditaire à la vérité, était toute
récente, car elle datait seulement d’environ trois mois, ce qui est une condition , non pas essentielle, mais très favorable à la guérison.
En présence de ce fait, que penser du passage suivant que j’extrais d’un rapport fait par M. Pariset, rapport dont j’ai déjà eu l’occasion de parler précédemment (i).
« Que ferait la sévérité.... sur les hallucinés! sur ceux qu’obsèdent des sons étranges, des voix, des paroles, des phrases, des discours?.... Arracher par la douleur à ces infortunés l’aveu qu’ils n’entendent pas ce qu’ils entendent , c’est leur arracher un mensonge , et ce mensonge qui les avilit à leurs propres yeux, les remplit pour vous de mépris et de haine; et comme ils ne sont point aliénés par leurs hallucinations, mais par les fausses idées qu’ils y attachent, attaquer ces idées pour les détruire , les combattre par des argumens et par la violence , afin de ramener le malade au seul sentiment de ses impressions intérieurs , le plus souvent c’est ne faire que l’aigrir par des tourmens nouveaux. »
Ces objections qui paraissent graves, ne sont cependant pas fondées ; le fait qui précède en est la preuve. Immédiatement après une première admonestation, A... est convenu que tout ce qu’il
(i) Bulletin de l’ Acad, royale de méd. Paris, i839,tom.iV, pag. 83.
avait raconté pendant trois mois , n’avait pas et ne pouvait pas avoir de fondement réel. Une fois délivré de ses hallucinations, il les a jugées comme les jugent tous les gens raisonnables , et ne méconnaissant pas le service que la douche lui avait rendu, jamais il ne s’est plaint de l’avoir reçue, jamais il n’a paru ressentir pour moi , d'autre sentiment que celui de la reconnaissance. Encore, si M. Pariset proposait un mode de traitement qui fût en même temps plus efficace et plus doux que le mien ! mais pour M. Pariset « le précepte est de favoriser le renouvel lement de l’organisation » dans les cas d’hallucinations et de tout autre genre de folie. Quant au renouvellement de l’organisation, j’ai déjà dit ce que j’en pense: c’est chose à laquelle il ne faut pas songer. Quant à ne conseiller aucun traitement particulier, c’est rejeter le traitement des hallucinations dans les généralités du traitement de la folie, c’est-à-dire employer l’isolement , les saignées, les purgatifs, les bains, etc., etc., toutes choses qui peuvent être bonnes dans certains cas, qui peuvent même être utiles aux hallucinés, mais qui sont loin d’avoir une action directe sur les hallucinations.
Puisque, loin d’opposer au traitement que je conseille, un traitement plus efficace, vous laissez l’halluciné avec sa maladie, ce qui vous porte
TRAITEMENT DES HAEXUCINATIONS. 209
à blâmer ma pratique, c’est que, dans votre opinion , elle avilit le malade; c’est quelle ne fait souvent que l’aigrir par des tourmens nouveaux. Des tourmens? non; j’ai reçu la douche, je l’ai reçue aussi forte que je laie jamais donnée: mes élèves l’ont reçue également : c’est pénible à recevoir, mais entre recevoir la douche et rester fou, qui pourrait hésiter? Le malade, pensez-vous se croira avili, parce qu’on l’aura forcé d’avouer qu’il n’entend pas ce qu’il entend. Détrompezvous; son amour-propre viendra bientôt à son aide, le relevera à ses propres yeux et vous conciliera sa reconnaissance, loin de 1e remplir pour vous de mépris et de haine.
Obtenez d’un halluciné, je ne dis pas l’aveu , ce serait déjà supposer une conviction acquise, mais la réponse que des voix ne peuvent pas sortir des arbres, des murs, de la terre; s’il en arrive là, comme il ne voudra pas passer pour menteur, il vous dira qu’il croyait entendre, qu’il a perçu l’équivalent d’une véritable sensation. Convenez avec lui, s’il le faut, qu’il n’est pas le maître d’entendre ou de ne pas entendre, mais ne lui accordez pas qu’il ne dépende pas de lui d’écouter ou de ne pas écouter; dites-lui que les aliénés seuls se livrent à de fausses sensations, que pour s’en distraire, il faut occuper son intelligence et ses bras. Si vous êtes son médecin , si tout en le tour-
mentant, sur ce point seulement, vous êtes en toute autre chose , plein de soins et de bienveillance; pensez-vous sérieusement, que le malade ainsi traité* se croie avili, et qu’il ne conçoive pour vous que du mépris et de la haine ? Avili! il ne le sera pas et ne croira pas l'être. Haineux! cela n’est pas probable , surtout si vous avez surveillé sa convalescence; si, par des faveurs qu’il aura pu sentir, vous avez pris à tâche de dissiper les impressions pénibles qui lui restaient de son traitement. Et si cela n’était pas, si le souvenir du service que vous lui auriez rendu, ne parvenait pas à dissiper son ressentiment: eh! bien, qu’il vous haïsse, mais qu’il soit guéri !
IIe OBSERVATION.
Emprisonnement pour délit politique. — Production de la pensée, accompagnée d'une hallucination de l’ouïe; refus de parler et de prendre aucune nourriture. — Guérison due au traitement moral.
. Urbain M..., âgé de trente ans, né dans le duché de Bade, est entré à l’hospice de Bicêtre,où il a été transféré de l’Hôtel-Dieu, le 29 mai 1 838. A la visite du matin, je le trouve pâle, maigre, couché sur le dos, n’ayant voulu ni parler, ni manger, ni boire, ni faire un seul mouvement : je juge qu’il connaît quelque chose de ce qui se passe autour de lui , par la curiosité et l’inquié-
tilde de son regard, et j’acquiers ainsi la certitude qu’il n’est, par conséquent, pas dépourvu de toute intelligence; mais , comme je n’ai aucun renseignement sur lui, je ne puis encore que présumer ce qui se passe dans son esprit. Ce sont, sans doute, des idées tristes, et peut-être des idées religieuses qui engagent Urbain M... à refuser des alimens. La maigreur du malade me fait penser que, depuis long-temps il ne mange pas, et l’absence de fièvre (le pouls bat 78 fois par minute) , l’intégrité des organes thoraciques et abdominaux, autant que je puis juger de cette intégrité par la palpation, la percussion et 1 auscultation , me portent à croire que la première chose à faire, c’est de lui donner des alimens. J’ai su, plus tard, que son abstinence datait de huit à dix jours.
Avant la visite , on avait plusieurs fois interrogé Urbain, sans qu’il eût voulu répondre. Craignant qu’il n’agît de même envers moi , je ne lui fis aucune question , afin de ne pas’ lui fournir l’occasion de refuser de faire une chose que je lui aurais demandée. Dans les cas de ce genre, comme 1 action du médecin est toute morale, il faut que celui-ci s’entoure de quelque prestige, et qu’il n’ait pas l’air de céder, pour que son autorité reste entière. Sans donc paraître me soucier qu’il parlât ou non, je dis : « Il faut que
212 HALLUCINATIONS : HF.FUS DES ALIiHF.NS.
cet homme boive; nous allons le faire boire. » Je ferme alors le nez du malade, et je lui verse du bouillon dans la bouche, à l'aide d’un biberon. D’abord, le malade ne fait aucun mouvement, ni pour avaler, ni pour respirer, et , pendant la gêne qu’il ressent, par l’absence de toute respiration, je demande si on a mis de la glace dans le réservoir; j’ajoute que si Urbain s’avise de cracher ce qu’il a dans la bouche, au lieu de l’avaler, il sera de suite conduit sous la douche. Soit crainte de la douche, soit besoin de respirer seulement, Urbain avale son bouillon. Je m’aperçois à son air inquiet, et à l’attention qu’il met à suivre de l’œil tous mes mouvemens, que j’exerce déjà sur lui quelque influence. Après avoir pris son bouillon, il fait des mouvemens avec les mains, peut-être en signe de remercîment, mais je n’ai pas l’air de m’en apercevoir, et je le laisse en repos pour quelques heures.
Pendant la journée, on me dit qu’il a uriné dans son lit; je ne lui adresse aucun reproche à ce sujet, et je lui fais avaler une nouvelle tasse de bouillon, en usant de la même contrainte que la première fois; puis, afin de le tirer de son engourdissement, afin de le distraire et d’appeler à mon aide son appétit, j’ordonne qu’il se lève. On le tire de son lit, on l’habille sans qu’il fasse
aucun mouvement : cependant une fois habillé, il consent à se tenir debout. Deux servans le prennent parles bras, le soutiennent, et l’amènent dans un jardin où d’autres malades sont occupés à des travaux de terrasse. M. Jules Picard, qui alors était élève interne attaché au service des aliénés, a l’heureuse idée de faire transporter des pierres d’un lieu dans un autre, et pour cela, de ranger les malades de manière à ce qu’ils fassent la chaîne. Nous plaçons notre pauvre Urbain , tout faible qu’il est, au milieu de cette chaîne , et quand son voisin lui présente une pierre, il le regarde, sourit et après un moment d’hésitation, il prend cette pierre pour la transmettre à un autre. D’abord, c’est avec lenteur qu’il travaille, ensuite il y met de l’activité et finit par aller presque aussi bien que ses compagnons.
Pendant qu’il travaille , j’envoie chercher une gamelle de soupe, et autant de cuillères qu’il y a d’ouvriers. La gamelle est apportée sur le chantier et les ouvriers rompant la chaîne , viennent pour manger. Urbain est invité par un de ses voisins qui déjà le tutoie , à venir manger aussi ; il se laisse conduire vers la gamelle, prend une cuillère, et mange presque autant que les autres. En le voyant agir ainsi, je ne témoigne ni satisfaction , ni étonnement ; j ai à peine l’air de m’occuper de lui, et en même
temps, je cause avec M. Picard de choses qui peuvent distraire le malade, sans laisser croire à ce dernier, que ce soit là l’objet de notre causerie. Après la soupe, on apporte du vin, et comme le verre doit servir à tous, l’on verse à chacun sa part , en commençant par les plus âgés. Le tour d’Urbain arrivé, il hésite ; cependant, comme pour boire, un camarade attend qu’il ait bu, il finit par se décider. Mon but, en ne faisant apporter qu’un verre, était de détourner de l’esprit d’Urbain, toute crainte d’empoisonnement, crainte que je pouvais lui supposer, mais au sujet de laquelle je n’avais aucune certitude, attendu que le malade n’avait encore proféré aucune parole.
Le soir, après le travail, il ne mange pas, et au lieu de boire ce qu’on lui offre, il prend un crachoir , et avale tout ce que contient ce vase.
Le lendemain, Urbain paraît moins faible et plus animé que la veille; il laisse voir sa langue qui est à l’état sain; le pouls bat seulement 56 fois par minute. A la visite (ce n’est pas moi qui en suis chargé ce jour-là), on prescrit: trois ventouses scarifiées à la nuque , un bain avec des affusions tièdes sur la tête, delà limonade vineuse, un lavement laxatif, un pëdiluve, du lait et du bouillon^ on fait, en outre, des exhortations bienveillantes qui ne sont pas écoutées.
Dans les cas de ce genre, certaines prescriptions médicales peuvent être indiquées; mais le difficile est de faire en sorte que le malade s’y soumette, et s’il se soumet, s’il fait ce qu’on lui prescrit, il guérit, moins par l’effet des remèdes, que parce qu’on a surmonté son obstination.
Pendant la matinée, on met à Urbain trois ventouses à la nuque; mais on ne parvient à lui faire prendre ni alimens ni boissons. M. Picard et moi nous l’obligeons à se lever, des domestiques l’habillent, et comme nous n’avions plus à notre disposition les ouvriers de la veille, nous lui faisons prendre des seaux d’eau, pour le service de la salle où il est logé, et après cet exercice, on lui met dans la poche des œufs cuits et du pain. Resté seul, il mange , et on lui donne du lait qu’il boit.
Le surlendemain , comme il est moins faible que les jours précédens, nous le conduisons hors de l’hospice pour travailler. Surpris par une averse, nous nous réfugions sousl’avant-toit d’un marchand de vin : M. Picard et moi, après lui avoir fait beaucoup d’amitiés , lui avoir témoigné tout l’intérêt que nous prenons à son état, et le vif désir de le tirer de la position malheureuse où il se trouve, sans que toutefois il témoigne sa reconnaissance autrement qu’en serrant la main de M. Picard, nous
faisons apporter du vin, du sucre et du pain. Il boit nn grand verre de vin , met le sucre dans sa poche et le mange un peu plus tard; mais il refuse le pain. Le beau temps revenu , Urbain va au travail , et prend ensuite quelques ali mens.
Le quatrième jour, il ne veut toujours pas parler; il refuse également de manger, et quand nous lui mettons du bouillon dans la bouche, il le rejette. Comme l’emploi de la sonde œsophagienne n’est pas toujours exempt d’inconvénient, nous employons la douche. Urbain supporte d’abord la douche sans sourciller; mais bientôt il en est tourmenté, et profère pour la première fois quelques paroles: mein Gott ! mein Gott ! Je feins de ne pas comprendre ce qu’il dit, et je consens à ne pas exiger pour le moment qu’il parle en français, mais je veux qu’il boive et qu’il mange. Il obéit, et prend lui-mème ce qui lui est présenté.
Pendant neuf jours, il faut recourir à la contrainte, pour qu’il prenne des alimens. M. Picard, dont la persévérance et l’habileté parviennent à lasser la patience ou plutôt l’obstination du malade , était arrivé, les deux ou trois derniers jours , à ce très singulier résultat : Urbain, sur l’invitation que lui en faisait M. Picard, se couchait ou s’asseyait; il ouvrait la bouche et se
laissait introduire une sonde dans l’œsophage, sachant bien qu’à l’aide de cette sonde, on lui injecterait des alimens dans l’estomac. Mais, si pendant qu’il avait la bouche ouverte pour recevoir la sonde, on lui mettait, au lieu de sonde , une cuillerée de potage ou de quelque autre aliment, il le rejetait aussitôt, voulant bien, ainsi que nous l’avons su plus tard, se laisser nourrir par un moyen qui rappelait la contrainte à laquelle il était soumis , mais non faire un mouvement volontaire de déglutition.
Le neuvième jour, l’obstination d’Urbain étant vaincue, il consentit à parler et à manger. Je n’ai jamais bien su quel motif il avait pu avoir de ne pas se nourrir : quand je lui en ai demandé la raison , peut-être trouvait-il cette raison trop absurde pour oser me la dire; mais s’il ne parlait pas, c’est parce que nous lisions toutes ses pensées, au fur et à mesure quelles se produisaient. Nous tous, médecins, malades et infirmiers, nous étions des êtres d’une nature supérieure, qui entendions ce qu’il pensait, sans qu’il employât aucune parole; lui, au contraire, simple mortel, ne pouvait savoir ce qui se passait en nous, et cette infériorité, dans laquelle il se trouvait à notre égard , le rendait très inquiet et très malheureux. Les pensées s’accompagnaient, dans son esprit, d’un bruit de paroles
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que la bouche ne prononçait pas, et ces pensées étaient toutes à lui; à la différence des hallucinés ordinaires, qui attribuent leurs pensées parlées à un interlocuteur , et qui y répondent par de véritables paroles, (i)
Une fois que nous eûmes obtenu la confiance d’Urbain , nous fîmes en sorte de l’occuper aussi constamment que possible, afin de le tirer de ses pensées parlées, au sujet desquelles nous ne lui faisions jamais aucune concession. Il vit et jugea bien ce qui se passait autour de lui, comprit qu’il était dans un hospice , et que ses compagnons étaient des aliénés; il cessa de croire que nous lisions ses pensées et ne nous regarda plus comme étant d’une nature supérieure à la sienne. Enfin, il sortit le 26 juillet, c’est-à-dire, après environ deux mois de séjour à l’hospice de Bicêtre.
La cause de la maladie d’Urbain était toute morale; il en avait éprouvé les premières atteintes pendant une dure captivité qu’il avait subie en Allemagne, pour cause politique ; ré* fugié en France , et n’ayant pu y trouver de tra*vail , le chagrin et la misère avaient achevé de troubler sa raison.
(1) J’ai rapporté quelques exemples dépensées parlées, dans mes Fragmens psychologiques sur la folie. ln-8°, Paris, i834, art. hallucinations , visions et ascétisme.
Dans les cas analogues à celui d’Urbain, l’imminence du danger et l’inefficacité évidente des médications physiques, engagent tous les praticiens à exercer, sur les malades, une véritable contrainte. Le temps presse, et pendant que l’on s’appliquerait à remédier aux conditions vicieuses de la substance nerveuse, ou à recomposer le cerveau, le malade aurait tout le temps de mourir d’inanition. U faut, par une contrainte physique, obliger le malade à recevoir des alimens; et par des impressions morales, surmonter, s’il se peut, sa funeste résolution. Tous les remèdes de la pharmacie n’y peuvent rien, tandis qu’une pensée, suscitée à propos, peut opérer sur l’esprit du malade un changement complet.
Un monomaniaque, que la longue durée de la maladie et l’inefficacité des remèdes employés pour le guérir, avaient fait placer dans la section des incurables de l’hospice de Bicêtre, désespéré de sa position, conçut le projet de se laisser mourir de faim. Trois jours se passèrent, sans que les exhortations ou les prières pussent surmonter sa funeste résolution. Ne voulant pas laisser le malade s’affaiblir davantage, parce que, plus longtemps j’aurais attendu et plus il y aurait eu de danger à employer la force, je me décidai à lui donner une douche. Alors , après l’avoir reçue , il me dit: — Pourquoi voulez-vous que je mange?
ne vaut-il pas mieux mourir de besoin que de vivre misérablement dans un hôpital ?
— Il dépend de vous de ne pas vivre dans un hôpital; ne faites rien de déraisonnable; au lieu de rester sombre et taciturne , comme vous êtes toujours, revenez avec nous, travaillez, mangez, je vous placerai de suite avec les convalescens, et vous ne tarderez pas à avoir votre liberté.
— Ma liberté! quand me la donnerez-vous?
— Dans un mois , si vous voulez.
— Dans un mois, je vais manger.
Il mangea en effet; je voulais qu’il prît seulement un potage, mais il se jeta avidement suides alimens plus solides. Je le plaçai avec les convalescens ; il changea de genre de vie; je le pris souvent avec moi, pour l’encourager et le soutenir dans ses bonnes résolutions; ses idées mélancoliques se dissipèrent, et, au bout d’un mois, nous avions l’un et l’autre tenu la parole que nous nous étions donnée dans la salle de bains.
J’ai été témoin d’un fait non moins heureux , qui s’est passé dans l’établissement de M. Esquirol. Une dame, par suite de la croyance qu’elle était coupable de grands crimes, refusait de prendre des alimens. N’ayant pas réussi, par le raisonnement, à lui faire changer de résolution ,
HAI.LUCINATIOISS : REFUS DES AMMENS. 221
je lui injectais, quatre fois par jour, des alimens liqu ides dans l’estomac, à l aide d’une sonde introduite, tantôt par la bouche, tantôt par les narines. S’étant convaincue que , malgré sa résistance, je parviendrais toujours à l’alimenter, elle paraissait en avoir pris son parti; mais elle ne se décidait pas à opérer des mouvemens de mastication ou de déglutition. Les choses que je pouvais la contraindre d’exécuter, elle les exécutait; celles pour lesquelles il fallait nécessairement l’intervention de sa volonté, elle s’y refusait opiniâtrément. Ainsi , comme on pouvait l’obliger à s’asseoir, lui mettre, malgré elle, une serviette sur la poitrine, pour l’empêcher d’être salie par le bouillon ou par le potage injecté à l’aide de la sonde, enfin lui faire pencher la tête et ouvrir la bouche , j’en étais venu au point de me faire obéir d’elle, pour tout cela; alors, à l’aide de la sonde, j’injectais l’aliment dans l’œsophage. Si, pendant qu’elle était ainsi préparée, et tenant la bouche ouverte, je versais l’alirnent sur la langue ou dans l’arrière-bouche, la malade le crachait aussitôt, et ensuite refusait d’ouvrir la bouche, parce que je l’avais trompée.
Un jour, ayant fait appel à ses bons sentimens, j’obtins d’elle qu’elle fit volontairement, trois repas, mais cela ne dura qu’un jour. Je lui représentai que son entêtement me retenait sans
cesse auprès d’elle, et m’obligeait, par conséquent, à négliger toutes mes occupations; qu’un malade en danger de mourir, me faisait appeler, mais que, malgré mon vif désir d’aller le consoler dans ses derniers instans, je resterais pour la faire manger, à moins qu’elle ne me promît de manger sans moi* Elle ne promit pas, mais elle fit un léger signe que je feignis de prendre pour un consentement, et je m’en allai, incertain je l’avoue, du succès de mon stratagème. Elle mangea, mais le lendemain ce fut à recommencer, et j’eus recours à la sonde, comme auparavant.
Enfin, au bout d’une douzaine de jours, une surprise habilement provoquée réussit. La malade, depuis son abstinence volontaire, avait été privée de la visite de ses parens, visite que, du reste , elle n’avait pas paru désirer. M. Esquirol fit prévenir toute sa famille, et elle était nombreuse, de venir un matin , d’entrer inopinément chez la malade, de lui faire bien des caresses, de lui dire quon vient la chercher pour aller à Versailles , et de l’emmener aussitôt. Il était convenu d’avance, qu’on ne parlerait ni de maladie, ni de médecin, ni du refus de nourriture, et que si la malade mangeait, elle ne rentrerait pas dans l’établissement, mais qu’on la distrairait par tous les moyens possibles,
H ARLUCINATtOrtS : REFÜS DÈS ALIMETCS.
et qu’on l’emmenerait ensuite dans son pavs.
Ce plan fut bien compris et bien exécuté, il réussit au-delà de toute espérance. Arrivé à Versailles, après une courte promenade, chacun avait faim, on entra chez un restaurateur, et on fit servir à déjeuner. La malade s’assit Comme tout le monde, elle hésita un moment ; on n’eut pas l’air de s’en apercevoir; elle mangea, et depuis lors, elle n’a plus refuse de se nourrir. En peu de jours, ses idées tristes ont disparu, et elle est retournée dans son pays, jouissant de toute sa raison.
La médecine ainsi faite est assurément fort indépendante de 1 anatomie pathologique; c’est la seule qui convienne dans les cas où il y a seulement aberration mentale.
Dans les hallucinations anciennes, j’ai essayé le même mode de traitement, mais je n’ai pas encore obtenu de succès durable. Je dois dire, cependant, que mes tentatives sur ce point, datent de fort peu de temps, et qu’elles sont en’ très petit nombre.
IUe OBSERVATION.
Pratique du magnétisme animal ; lecture d’ouvrages mystiques. — Hallucinations de la vue, de l’ouïe et de quelques parties de la surface de la peau ; abstinence prolongée d’alimens et autres mortifications ordonnées par des esprits. — Traitement énergique suivi d’une amélioration momentanée. — Durée de la maladie : quatre ans et demi.
Antoine, âgé de trente-six ans, ciseleur, non marié, est entré à Bicêtre, le 3 septembre 1839. Nous l’observons, pour la première fois, à la visite du lendemain et nous l’écoutons raconter son histoire à-peu-près de la manière suivante : « Je suis ouvrier et je n’ai pas reçu d’éducation; à peine puis-je écrire. Il y a quatre ans, ayant entendu parler depuis long-temps de magnétisme, je voulus moi-même l’étudier. J’eus occasion, à cette époque, de faire connaissance d’une femme qui tombait facilement en somnambulisme. Je la magnétisai et elle m’apprit , pendant son sommeil , mille choses de la plus grande vérité et qui touchaient vivement quelques affections que j’avais eues. Je fus très surpris du résultat que j’avais obtenu ; il fut certain pour moi, alors, que le phénomène de la prévision était vrai. Cette femme, que je respectai beaucoup, était devenue une divinité à mes yeux. Elle avait toujours prédit quelle mourrait à vingt-deux ans, et, en effet, elle est
morte à cet Age. Peu de temps après, j’éprouvai un singulier phénomène. Tous les soirs, au moment où j’allais m’endormir, une espèce dejrappement s’opérait sur mon tympan. J’écoutais ce bruit et mes sens étaient assez éveillés, pour comprendre qu’il existait réellement. Plus tard , il m’arriva souvent d’être éveillé spontanément et d’entendre frapper trois ou quatre fois, sur l’extrémité de mon lit. Un jour je sentis une main qui me frappa sur l’épaule. Plusieurs fois il m’était arrivé d’entendre des voix qui me faisaient de grands reproches, car il faut le dire : Je suis l’ adultère personnifié, je portais le trouble dans toutes les maisons où je pénétrais. Enfin, j’eus un jour une véritable vision ; j’entendis d’abord une espèce de croassement sur le sol, et j’aperçus un trophée emblématique où l’on voyait un pigeon, une plume et un encrier. Je suis sûr d’avoir vu ce trophée, j’en eus une grande frayeur.
«Pendant quelque temps, je ne me rendis pas compte de tout ce que j’avais éprouvé. Je n’avais aucune religion, je ne savais que penser sur le compte de Jésus-Christ, savoir s’il était homme ou fils de Dieu. Maintenant je suis certain qu’il était l’envoyé du ciel, et je suis devenu chrétien extrêmement fervent. Je me suis occupé, à cette époque, des ouvrages de l’abbé Oegger, ancien vicaire de Notre-Dame, et de ceux d’un auteur
HALLUCINATIONS
allemand, qui a écrit dans le même sens que M. Oegger. Bientôt, après toutes ces lectures et les études auxquelles je me livrai, il me parut certain que tout ce que j’avais ressenti et dont je ne me rendais pas compte, était le résultat, l’ expression , pour ainsi dire, des esprits immatériels qui sont en moi, et logés le plus souvent dans mes oreilles au nombre de cinq ou six, àpeu-près. Ce sont ces esprits qui m’ont appris qtie l’homme est un composé d’esprit et de matière, qui m’ont fait voir ce que l’âme est réellement : c’est un être spirituel ayant en tout la forme et la physionomie de l’homme organisé. J’ai vu quelquefois cette âme sous la forme d’un gaz, d’une vapeur, d’une lumière : elle est plus brillante que le soleil. J’ai vu aussi, une fois, les démons m’apparaître sous la forme d’une femme qui allait de plus en plus se rapetissant, à mesure qu’elle avançait vers moi. Jusqu’à présent, quoique je sache que l’homme est esprit et matière, je n’ai pas éprouvé la séparation de ces deux élémens; mais les esprits m’ont promis qu’un jour, j’éprouverais l’effet de cette séparation. Tout le monde n’est pas sous l’empire de ces esprits, trois personnes seulement éprouvent leur influence : moi, l’abbé Oegger et une troisième personne que je ne connais que de vue.
«Depuisquelque temps ces esprits dont je viens